‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 16 sur 166 · ATTENTATS CONTRE LA VIE DE NAPOLEON · texte numérisé non relu

ATTENTATS CONTRE LA VIE DE NAPOLEON

Nous réunissons ici tout ce qui , de 1798 à 1815 , a été tenté contre la vie de Napoléon , parce qu'à toutes

ces tentatives il faut assigner une même cause, un même principe moteur, le fanatisme politique.

Napoléon B'oCCUpaitgénéralemenl fort peu de la possibilité d'un attentat contre sa personne. La police, qui ne lui taisait rien de ce qui pouvait menacer sa vie , qui croyait même devoir lui faire part des inquiétudes \ aimes qui lui étaient communiquées, le trouvait distrait d'abord, écoutant à peine, puis incrédule si l'on insistait; et quand on le pressait avec des indices positifs : « Eh bien ! disait-jl, voyez cela , c'est votre affaire ; c'est à la police à prendre ses mesures , je n'ai pas le temps de m'en occuper. » — « Non ce n'est pas aussi aisé qu'on le pense de m'ôter la vie , disait-il au maréchal Davoust qui lui témoignait des craintes ; je n'ai pas d'habitudes fixes, pas d'heures réglées; tous mes exercices sont rompus, mes sorties sont imprévues. Pour la table, de même, point de préférence pour les mets ; je mange tantôt d'une chose , tantôt d'une autre, et aussi bien du plat le plus éloigné que de celui qui est plus près de moi. »

La première année du consulat fut une série de machinations contre la personne de Bonaparte : c'étaient des républicains mêlés à des royalistes , des traînards de la révolution et des familiers du Directoire. Aréna, le lendemain de son arrestation, écrivait à Bonaparte : « On conspire depuis un an , tous les partis s'en mêlent, tout le monde le dit dans les rues et dans les salons , et vous seul l'ignorez , ou avez méprisé les avis qu'on vous en adonnés. » C'était là l'unique justification de l'ex-député Aréna, il la répétait devant ses juges : «on conspire partout, puis-je seul être plus coupable que tout le monde ? »

Les premiers conspirateurs , jugés et condamnés à cette époque par des commissions militaires , furent des conspirateurs de rues. Le complot d'Aréna, de Démervillc, de Topino Lebrun était une véritable conspiration à la française ; tout le monde était dans le secret. Démerville, ancien employé au Comité de salut public, avait été exaspéré parle résultat du 18 brumaire ; Bonaparte était pour lui un nouveau César, et il cherchait partout un Brutus : « Que tarde-t-on à frapper ce nouveau César , disait-il : il n'est plus besoin des masses populaires ; quelques braves suffisent pour délivrer la patrie. — Je suis prêt, répond un officier réformé, et j'aurai des hommes sûrs. — Eh bien ! après demain Bonaparte vient à l'Opéra pour la première représentation des Horaces ; n'y manquons pas avec nos amis, et périsse le tyran ! » Démerville avertit Céracchi et Aréna qui, pleins d'espoir, préviennent de leur côté Diana et Topino Lebrun, et les voilà tous comptant sur l'élan général pour faire le reste. Mais , d'un côté, Démerville, effrayé de sa propre résolution, va s'en ouvrir à Barrère qui confie le secret à son ami le général Lannes. L'officier réformé va en parler à Bourrienne , secrétaire du premier consul , et c'est Bourrienne qui, par l'entremise de Fouché, fournit à l'officier réformé les hommes sûrs qu'il avait promis à Démerville ; et le soir , à l'Opéra , les conspirateurs sont arrêtés par leurs complices , et cela avec si peu de mouvement, si peu de bruit, qu'on ne s'en aperçut pas dans la salle. Fouché aurait laissé tomber cette aflaire. mais l'attentat du 3 nivôse survint ; il y eut nécessité de faire des exemples. Ce complot du 3 nivôse, ou do la machine infernale , est bien connu ; nous ne le citons ici que pour mémoire.

En 1801, un émigré français, à la suite de plusieurs conférences avec l'ambassadeur russe , le comte de Markoff, fit , dans l'espace de sept mois , trois fois le voyage de Saint-Pétersbourg. A son dernier séjour dans la capitale de la Russie, l'émigré fut arrêté; ses papiers furent examinés , et Alexandre prononça contre cet émissaire l'exil en Sibérie. La police française fit de vains efforts pour découvrir le mot de l'énigme ; mais l'empereur avait une bonne mémoire , le nom de l'émigré lui était resté dans la tête ; il en parla à Alexandre dans les conférences de Tilsitt. A son retour, il dit au duc d'Otrante : « L'empereur Alexandre m'a dit qu'il avait envoyé ce monsieur en Sibérie, pour avoir voulu se charger de m'assassiner. »

En 1808 , un Polonais se faisant appeler comte Pagowski, fut arrêté à Paris ; on trouva dans ses papiers la minute d'une lettre adressée de Hambourg à l'empereur de Russie; il offrait en termes formels et motivés d'attenter aux jours de Napoléon. On eut on 1811, contre lui, d'autres preuves de trahison et d'espionnage ; il fut jugé et condamné par une commission militaire

En 1809 , lors des conférences pour la paix avec l'Autriche , le négociateur de l'empereur François avertit Napoléon que des propositions très sérieuses d'attentat contre sa vie avaient été faites au cabinet autrichien. Napoléon ne vit dans cette ouverture qu'un moyen diplomatique ; mais il ne tarda pas à avoir des preuves matérielles de ces dispositions hostiles. C'est l'Allemagne en elTet qui a fourni les deux hommes par lesquels les jours de Napoléon furent le plus sérieusement menacés. L'exaspération fanatique ne s'est énergiquement montrée qu'en Allemagne dans un sens d'indépendance nationale. Lorsque les souverains allemands reconnurent l'impossibilité de résister aux armées françaises par les moyens ordinaires , ils s'adressèrent à leurs peuples , et comme dans tous les temps de dangers pour les monarchies , ils parlèrent de liberté. Voici un des manifestes de cette nouvelle croisade : « Saxons, Allemands, à partir de ce moment nos arbres généalogiques ne comptent plus pour rien. La régénération de l'Allemagne peut seule produire de nouvelles familles nobles. Entre nous , il n'y a plus d'autre distinction que celle du talent et de l'ardeur avec laquelle on défend la cause sacrée. La liberté ou la mort, tel est le cri des soldats de Frédéric Guillaume ! »

Ces paroles furent puissantes sur les Allemands ; Napoléon devint pour eux l'ennemi non plus de la patrie seulement, mais aussi delà liberté; la jeunesse, l'adolescence attachèrent toutes leurs idées de vengeance, de salut et de gloire , à la perte de Napoléon. Les écoles , les comptoirs et les cafés de la Prusse, n'exhalèrent plus que des idées de meurtre ; il existait même, sous la forme de Compagnie d'Arquebuse , des réunions où l'on s'exerçait au tir, dans le but avoué de porter des coups plus assurés à l'ennemi de la patrie allemande.

Frédéric Stapps est la représentation animée de cette exaltation politique de la jeunesse allemande de toutes les classes. Il y avait autre chose chez le baron de La Sabla ; Napoléon avait dit en 1806, à Rerlin , dans un moment de colère : « Cette noblesse prussienne, je lui ferai mendier son pain. » Ce mot,

comme un trait empoisonné , s'attacha au cœur d'un enfant de treize ans dont les parents étaient de hauts personnages en Prusse et en Saxe. Stapps, au contraire, fils d'un ministre luthérien , était en apprentissage à Erfurtli , lorsqu'il conçut son projet. Sa physionomie, ses gestes, ses paroles, ses aveux, tout dénotait en lui le fanatisme politique mêlé aux idées religieuses. Stapps était âgé de dix-huit ans et neuf mois; sa physionomie était pleine de douceur et d'expression , son œil était remarquablement beau. Ces mots : la paix de l'Allemagne et Dieu, arrivaient continuellement sur ses lèvres. « Je sais , disait-il , que je subirai des tortures, et je m'y suis résigné d'avance. Encore cette nuit-ci , Dieu m'est apparu, écrivait-il à son père; c'était une figure semblable à la lune; la voix m'a dit: marche en avant; tu réussiras dans ton entreprise, mais tu périras. » On a dit que Stapps avait été affilié à une société secrète , et désigné par le sort pour assassiner Napoléon; nous ne le pensons pas; le genre de délire qui dominait ce malheureux jeune homme» prend habituellement naissance dans la solitude. Il avait entendu les plaintes de tous ceux qui l'entouraient sur les malheurs de la guerre , mais n'avait reçu aucune excitation étrangère ; son père même lui écrivait : « Reviens auprès de nous ; ton esprit est malade. Reviens, trop cher et malheureux enfant; ne réserve pas une telle affliction à mes vieux jours. » Mais Stapps répondait : « J'ai fait à Dieu le serment solennel, sous peine de la damnation, de faire cette action. Après un tel serment, il n'est plus en mon pouvoir de reculer. »

On sait que Frédéric Stapps fut arrêté pendant la revue que passait l'empereur à Schœnbrunn ; il fut condamné à mort. En présence de l'Allemagne travaillée par les sociétés secrètes, on crut devoir donner un exemple pour imposer aux prédicateurs d'assassinats. Stapps avait tout rêvé , le bonheur et la liberté de sa patrie; il avait aussi rêvé l'amour ; parlant de la récompense qui l'attendait dans le ciel , il se servait de cette expression : où je serai réuni à l'amie que mon cœur chérit. Des renseignements minutieux ont été pris à Erfurth; on ne lui a jamais connu ni inclination , ni préférence pour aucune femme. Cette amie que son cœur chérissait était quelque être fantastique vu dans ses songes d'adolescence.

Dominique Ernest, baron de La Sabla, âgé de dixhuit ans, fut le second assassin que l'Allemagne nous envoya; sa haine contre l'empereur et les Français était vraiment inouïe; la seule vue d'un uniforme français le faisait entrer en fureur. Arrivé à Pari-; pour accomplir son fatal projet, La Sahla avait été devancé par un rapport venu d'Erfurth , sur les propos qu'il tenait ouvertement dans cette ville. Il fui arrêté le 8 février 1811. On le trouva muni de si\ paires de pistolets ; cinq avaient été achetées à Paris ; la sixième était un souvenir patriotique. C'étaient les pistolets d'arçon qu'avait le duc de Brunswick lorsqu'il fut tué par un maréchal-des-logis , à la bataille d'Iéna. La Sahla, interrogé sur ce qu'il voulait faire d'une aussi grande quantité d'armes chargées, balbutia quelques réponses évasives , et finit par avouer son dessein de tuer l'empereur. La mort de La Sahla n'était pas nécessaire comme celle de Stapps ; on le laissa vivre en faveur de son âge et du désordre de ses idées ; conduit au château de Vincennes, il \ demeura trois

ans; l'entrée de ses compatriotes à Paris, en 181V, lui procura la liberté. En 1 81 5 , on le retrouva en France. Le jour où l'empereur devait ouvrir la session de la chambre des représentants , un jeune homme , descendant de voiture sur la place du Corps- Législatif, glissa en arrière et tomba ; sa chute détermina l'explosion d'un paquet de poudre fulminante qu'il portait dans sa poche ; ce jeune homme c'était La Sabla. Interrogé, il répondit avec beaucoup de netteté et de précision , niant avec énergie toute intention contre l'empereur. Un peu plus tard, et quand le danger fut passé, il se rétracta complètement et déclara n'être revenu en France que pour accomplir le projet qui lui avait déjà valu une longue captivité. Le baron de La Sabla est mort dans sa patrie.

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