CHUTE DU CYDNUS, PRÈS TARSE
Le Cydnus , l'un des fleuves de l'ancienne Cilicie , sort du Mont-Taurus , traverse la ville de Tarse , et vers son embouchure il formait anciennement un port, à un mille de distance de cette opulente cité.
Tarse est bâtie à cinq lieues d'Anchiale , ville antique où l'on voyait le tombeau de Sardanapale , avec cette inscription : « Sardanapale a élevé Anchiale et Tarse en un jour. ATa , passant , bois , mange et divertis-toi, car le reste n'est rien. » Cependant on a prétendu que Sardanapale n'était pas le fondateur de Tarse ; plusieurs écrivains affirment qu'elle doit sa construction à Persée , roi de Macédoine , et mêlant des souvenirs mythologiques à l'histoire, ils disent que ce fut près de ses murailles que tomba Rellérophon et que le cheval Pégase perdit une de ses ailes. Du temps de Cyrus le jeune c'était une ville immense ; elle prit un moment le nom de Juliopolis, en l'honneur de Jules César qui y séjourna lors de son expédition contre Pharnace. Favorisée par Auguste et par Adrien , elle devint la rivale d'Athènes et d'Alexandrie par sa magnificence et ses richesses.
On sait que Cléopâtre vint trouver Marc Antoine à Tarse , sur un vaisseau orné de dorures , dont les voiles étaient de pourpre et les rames garnies d'argent ; on y avait dressé un pavillon de drap d'or, sous lequel parut la reine costumée en Vénus , et entourée des plus belles filles de sa cour, qui représentaient les Néréides et les Grâces. Ce furent tous les jours joyeuses fêtes, banquets et festins. Cléopâtre qui plaisantait beaucoup le triumvir sur la mesquinerie de ses repas , lui dit qu'en un seul souper elle voulait dépenser la valeur d'un million. On ne servit qu'un vase, dans lequel se trouvaient quelques gouttes de vinaigre ; Cléopâtre y mit une perle estimée un million ; dès qu'elle fut fondue, la reine l'avala.
Tarse moderne occupe à peine la quatrième partie de l'ancienne ville , et l'on ne trouve que fort peu de débris des monuments antiques qui la décoraient; elle est ceinte d'une muraille que l'on croit de l'époque du calife Aroun al Raschid , et défendue par un château bâti sous le règne de Rajazet. Les portes de la ville sont aujourd'hui très loin des maisons; celles-ci, séparées les unes des autres par des jardins et des vergers, n'ont en général qu'un étage ; l'habitation du gouverneur est seule digne d'attention. Il y a plusieurs belles mosquées et une église arménienne qu'on dit avoir été construite par saint Paul qui était né à Tarse ; mais, quoiqu'elle porte des marques d'une haute antiquité, cette opinion est mise en doute par beaucoup de voyageurs. Noble et grande figure que celle de saint Paul, l'apôtre des Gentils; il a écrit plus éloquemment, plus long-temps et beaucoup plus qu'aucun autre apôtre pour l'édification des peuples qu'il a visités ou instruits par lui-même et par ses nombreux disciples ; cette prééminence l'a fait nommer par excellence Yapôtre en citant ses épitres, lesquelles précèdent , dans l'ordre canonique , celles de saint Pierre , de saint Jean et des autres compagnons du Christ.
Aucun monument , après l'évangile , n'a été plus commenté par toutes les communions chrétiennes que les épîtres de saint Paul , qui sont elles-mêmes le plus
riche et le plus éloquent commentaire de l'Écriture. Nous ne pourrions donner une idée plus caractéristique de l'esprit de leur auteur qu'en rapportant ce qu'en témoigne saint Chrysostome qui l'avait tant étudié et qui le connaissait si bien : « Les discours de saint Paul, dit ce père de l'église, ne sont point préparés avec art ; il n'assujettit pas l'évangile aux lois de la grammaire ou de la dialectique, mais il raisonne avec justesse en employant une vérité connue pour conduire à des conséquences inconnues. Il sait étendre ou resserrer son discours ; adoucir , exciter ses mouvements ; presser, encourager, captiver , étonner ses auditeurs à son gré. On peut dire qu'il possédait le fond, et en quelque sorte la moelle de l'éloquence , et qu'il ne lui manquait que la force ou la superficie du langage. Accablé comme il était de travaux , et fatigué par les voyages , comment aurait-il trouvé le loisir de choisir, de ranger, de polir ses paroles? D'ailleurs , dans le langage humain, il ne trouvait point de terme qui pût exprimer la hauteur de ses pensées. Son grec n'est point pur; souvent la construction est hébraïque et la phrase n'est point achevée. Ses paroles partent du cœur. Saint Paul dictait rapidement suivant l'impétuosité de l'esprit divin qui l'animait ; la lumière dont il était plein ne cherchait qu'à s'épancher et à se répandre au dehors. Ces traits, quoiqu'ils s'appliquent plus spécialement à ses épîtres aux Corinthiens où respire si vivement l'ardeur de la charité qui animait sa foi, conviennent généralement à tous les écrits de saint Paul , et se modifient selon le plus ou moins d'élévation et de profondeur dans les épîtres aux Romains et aux Galates , ou de tendresse et de bonté dans les lettres à Timothée et à Tite. Les épîtres de saint Paul, dans un style sans parure et sans art, mais simple et clair, fort et touchant, développent et renferment toute la religion des évangiles, ses mystères et sa morale. »
Dans la patrie de saint Paul, dans la ville de Tarse, et derrière l'église que l'apôtre, dit-on, fit construire, coule majestueusement le Cydnus ; Alexandre, couvert de poussière et de sueur, voulut un jour se baigner dans ses eaux limpides, mais glacées, ce qui faillit lui coûter la vie ; saisi d'une fièvre violente , ses soldats le crurent mort. Le médecin, Philippe, offrit de lui donner un remède dont l'effet serait infaillible. Dans ce moment arrivèrent des députés de Parménion qui annonçaient que Philippe , corrompu par l'argent et les promesses de Darius , devait l'empoisonner. Le médecin entra , porteur de son remède. Alexandre tint la lettre d'une main ; de l'autre, il prit la potion et la but sans témoigner la moindre inquiétude ; puis , il donna cette lettre à Philippe qui , la jetant sur le lit du monarque, s'écria : « Seigneur, votre guérison me justifiera bientôt; — J'en ai la certitude, répondit Alexandre , je suis sans crainte sur ma guérison et sur votre justification. » Au bout de trois jours , le prince reparut au milieu de ses guerriers.
Plus de quinze siècles après cet événement, et le 10 juin 1190, un empereur d'Allemagne, Frédéric Rarberousse, se noyait dans le Cydnus. Frédéric Rarberousse, l'un des plus grands princes qui aient occupé le trône d'Allemagne , après avoir éprouvé bien des désastres en Italie , voulut prendre la direction militaire de la troisième croisade qui fut préchée contre Saladin : il partit avec son fils, le duc de Souabe, à
la tête d'une armée de plus de cent mille hommes. (■'empereur grec, Isaac l'Ange, refusa de lui donner passage par ses états, et il fut obligé de se frayer une route à main armée, au travers de laThrace ; il gagna deux batailles sur le Soudan d'ÏCOnium , s'empara de de sa capitale, et vint périr dans le Cydnus. L'ambition excessive de Frédéric Barberousse était excusable, puisqu'elle n'avait pour but que de rendre à l'empire son antique splendeur : brave , actif , vigilant , ferme dans l'adversité, Barberousse avait de l'instruction plus qu'aucun souverain de son temps , et il l'employa à améliorer la condition de ses sujets. Il rendit héréditaires les grandes charges de la couronne que ses prédécesseurs faisaient exercer selon leur bon plaisir ; et on lui dut l'usage, suivi depuis en Italie, de ne jamais placer un juge dans le lieu de sa naissance.