‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 19 sur 166 · LE JASEUR DE BOHEME · texte numérisé non relu

LE JASEUR DE BOHEME

« Cette disposition à aimer, qui est une qualité si agréable pour les autres , est souvent sujette à de grands inconvénients pour celui qui en est doué ; elle suppose toujours en lui plus de douceur que de discernement, plus de simplicité que de prudence, plus de sensibilité que d'énergie, et le précipite dans des pièges que des êtres moins aimants et plus dominés par l'intérêt personnel, multiplient sous ses pas ; aussi, les jaseurs de Bohême passent-ils pour être des plus stupides. »

J'en demande pardon à qui de droit ; mais c'est Bufibn qui l'a dit, et je ne pouvais commencer plus utilement cet article que par une citation dont il serait possible de tirer quelque bon parti dans plus d'une circonstance. Cependant, je pense que le grand écrivain aurait dû ajouter que la disposition à aimer n'est, chez le jaseur, une stupidité, que parce qu'il s'y abandonne sans discernement. Venons-en au fait.

II y a vingt-cinq ans à peu près que je me promenais aux environs d'une ville du département de l'Ain, Pont-de- Veaux, lorsque mon oreille fut frappée d'un petit cri plaintif, zi-zi-ri, répété plusieurs fois dans un buisson voisin. J'y jetai aussitôt les yeux , et j'aperçus l'oiseau le plus joli et en même temps le plus singulier de tous ceux qu'on peut trouver en France. Il était un peu plus gros qu'une alouette ; son œil était vif et brillant, mais plein de douceur quoique rouge et se détachant au milieu d'une bande noire sur laquelle ses yeux sont placés ; ce noir s'étend sur la gorge et tout autour du bec. La couleur vineuse de sa tête, parée d'une belle huppe, de son cou, du dos et de la poitrine , et la couleur cendrée du croupion , étaient entourées d'un cadre émaillé de blanc , de jaune et de rouge, formé parles différentes taches des ailes et de la queue. Celle-ci est cendrée à son origine, noirâtre dans sa partie moyenne, et jaune à son extrémité ; les pennes des ailes étaient noirâtres, marquées de blanc et de jaune. Elles avaient un caractère extrêmement singulier , et qui seul suffît pour faire reconnaître cet oiseau parmi tous les autres ; ses pennes secondaires ont le bout de leur tige élargi en un disque ovale , lisse et rouge , absolument comme de la cire à cacheter.

Pour voir ce bel oiseau de plus près, je m'en appro-

chai doucement, et en faisant le moins de bruit possible. Il était posé sur une branche de rosier sauvage, et s'occupait avec attention à en rechercher les baies rouges qu'il paraissait manger avec beaucoup de plaisir. Néanmoins il m'aperçut, se tourna de mon côté, me regarda pendant une minute , puis , me trouvant sans doute un air tout-à-fait inoffensif, il se remit très tranquillement à manger ses baies d'églantier. Déjà je tendais la main pour le saisir, lorsqu'il vola à six pas de là sur un autre rosier, sans paraître effarouché ; je le suivis dans l'espérance de m'en emparer, mais il revint sur le premier arbrisseau dans le moment où je croyais le saisir. Vingt fois nous recommençâmes la même manœuvre, vingt fois ma main fut presque sur son dos, et vingt fois il m'échappa de même sans montrer plus de frayeur, ni même plus de mauvaise humeur la dernière fois que la première ; il semblait que ce jeu lui était parfaitement indifférent.

Le désir de le posséder me fit naître une idée ; je coupai une branche de saule longue et légère , avec un morceau de fil que j'attachai au bout, je formai un nœud coulant, et, m approchant de lui avec encore plus de précaution que la première fois, je tâchai de lui passer le nœud autour du cou. Quand il vit le bout mince de ma baguette s'approcher à deux ou trois pouces de sa tète, il cessa de manger, et regarda ce que je faisais avec beaucoup d'attention, mais sans témoigner plus d'inquiétude. Enfin, mon nœud coulant le saisit par le cou, et je m'emparai de ma proie. Sans m'en douter, j'avais employé pour le prendre le même moyen dont se servent les enfants, en Allemagne, pour prendre non-seulement des jaseurs de Bohême, car mon oiseau en était un, mais encore plusieurs autres espèces peu farouches. Quelquefois ils substituent au nœud coulant de crin ou de fil ciré, un gluau ordinaire fixé dans une entaille légère au bout de la baguette, qui termine une canne à pêche, de douze à quinze pieds de longueur. J'ai vu jusqu'à des merles se laisser aisément prendre par cette méthode aussi singulière qu'amusante.

Le jaseur de Bohême (ampelis garruluS, Lix.), se trouve très rarement en France, et il parait que les individus que l'on y rencontre à de longs intervalles, et presque toujours solitaires, sont de jeunes oiseaux qui ont perdu la bande à laquelle ils appartenaient, et qui se sont égarés. Dire de quel pays est cet oiseau, ne serait pas chose facile, malgré le nom qu'il porte. On a probablement cru en Autriche qu'il venait de la Bohême, parce qu'on le voit arriver de ce côté-là ; mais en Bohême on serait tout aussi fondé à le regarder comme de la Saxe, et en Saxe comme un oiseau du Danfcmarck ou des autres pays que baigne la mer Baltique. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ignore encore où il niche.

Quoiqu'il en soit, en Prusse, en Italie, et dans tous les pays que je viens de citer, on voit arriver les jaseurs en automne, en bandes si nombreuses, « qu'ils en cachent quelquefois le soleil, dit Bufibn, » sans doute avec un peu d'exagération. Mais il s'en faut beaucoup que ces émigrations soient régulièrement périodiques ; quelquefois ces oiseaux ne paraissent que tous les cinq ou sept ans , sans qu'on puisse en assigner une cause plausible. Pendant leur voyage ils se nourrissent de baies molles, et ils paraissent préférer celles du raisin, du troène, des rosiers, du genévrier, etc. ; ils mangent

également des pommes, des sorbes, des figues, et en général tous les fruits charnus et fondants.

J'en reviens à ma chasse, mon jascur, quand il se sentit pris, fit deux ou trois efforts pour se dégager de mes mains, puis, voyant qu'ils étaient inutiles, il prit fort bien son parti, et sembla ne plus penser du tout à sa liberté. Je le portai dans un jardin où se trouvaient des dames, qui, après l'avoir admiré et caressé quelques instants, me prièrent de lui rendre la liberté, ce que je fis. Je le plaçai en conséquence sur une branche de rosier où se trouvaient plusieurs fruits, et nous nous éloignâmes. Mais l'animal, au lieu de prendre son vol, se mit à manger les baies de l'arbrisseau, et une heure après , quand nous revînmes dans le jardin, il n'avait pas changé de place ; il se laissa prendre à la main sans difficulté, et je l'emportai chez moi. Je le plaçai en dehors de ma croisée, sur un bâton qui avait

servi à un perroquet, et, quoiqu'il fût parfaitement libre de s'envoler, il y resta quatre jours sans changer de place, sans presque remuer. II est vrai que je le nourrissais très abondamment , car il était extrêmement vorace, et avalait indistinctement tout ce que je lui donnais : pain, pomme de terre cuite, viande et fruits. Le cinquième jour je ne lui donnai plus rien ; il attendit patiemment jusqu'au soir sans sortir de dessus son juchoir, mais le lendemain matin je ne le trouvai plus. Sans doute que, poussé par la faim, il avait pris le parti d'aller chercher sa nourriture dans les bois. Je remarquai que le bruit ne l'effarouchait en aucune manière, et j'avais beau crier, frapper dans mes mains, il restait constamment impassible et occupé à manger. J'ai vu, depuis, plusieurs chasseurs qui ont pris des jaseurs en Allemagne, et tous se sont accordés à me dire que cet oiseau stupide, toujours prêt à donner

(Le jaseur de Bohème. )

dans tous les pièges qu'on lui tend, se conduit constamment dans des circonstances semblables, comme avait fait le mien. Or, comme on ne sait rien des mœurs de cet oiseau, j'ai cru devoir donner dans tous ces détails, comme chose neuve, dont on peut déduire des conséquences, ce que le hasard m'a mis à même d'en apprendre.

Si l'on s'en rapporte àBuffon, les jaseurs ont beaucoup d'affection les uns pour les autres, indépendamment des sexes, et c'est dans cette amitié désintéressée qu'il a été chercher, comme on l'a vu au commencement de cet article, une preuve de leur stupidité. Je ne suis pas de l'avis de Buffon, et jamais je ne regarderai une honnête affection comme une preuve de bêtise. Boitard.

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