‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 84 sur 166 · SAUMUR · texte numérisé non relu

SAUMUR

Description et histoire de la ville.

Parcourez bien des contrées , visitez nombre de sites, et de sites renommés, et vous n'en rencontrerez presque aucun qui présente un aspect d'une beauté plus constante, et produisant à la vue un effet plus incessamment délicieux que les bords delà Loire ; rien n'offre un plus magnifique coup-d'œil que cette admiranle digue de la levée qui longe le grand fleuve d'Orléans à Angers. Les villes de l'Orléanais, de la Touraine , de l'Anjou, échelonnées sur les rives par leurs assiettes variées, parleurs constructions différentes, font, de distance en distance, diversion aux paysages champêtres entre lesquels une vaste nappe d'eau coule avec majesté. Parmi les vieilles cités provinciales dont la tournure gothique nous transporte en imagination aux temps de la féodalité , j'aime surtout Saumur : son château , son port imposant , l'élégante position de la ville sur la Loire, tout cela lui a donné à mes yeux un charme qu'elle avait déjà pour ma pensée, riche comme elle est de souvenirs historiques, de traditions nationales ; chez elle, ces œuvres de l'art et de la nature semblent avoir conservé l'empreinte des générations qui se sont succédé sur le ooi des Celtes, des Romains , des Francs , François et Français.

Cette promenade que je fis naguère dans cette ville, si intéressante à tant de titres, amis Lecteurs, recommençous-la ensemble, et cherchons à nous justifier l'admiration que j'ai conçue pour Saumur et pour sa contrée :

Voyons d'abord les églises , tandis qu'elles éveillent davantage notre attention ; pèlerins curieux et amateurs des siècles passés, elles nous feront remplir ce pieux commandement répété par plus d'un chroniqueur de l'Anjou : Primùm Deo , secundo hominibus. Notre-Dame-de-Naiitilly est un des plus anciens édifices religieux de la ville, et ce qui en fait pour nous un morceau digne de remarque , ce sont les immenses tapisseries tendues le long de sa muraille, tableaux aussi bizarres dans leur exécution qu'intéressants dans leur composition. Plusieurs de ces chels-d œuvre des Gobelins et des Aubussons du quatorzième et du quinzième siècle sont consacrés à la représentation de la vie de la vierge ; si le dessin des personnages est singulièrement raide dans ses lignes , et si les attitudes sont passablement guindées , il y a dans les détails bien du gracieux et de la vérité. A côté de ces scènes pieuses , on voit le siège de Jérusalem par Titus , confus assemblage de bras , de ciievaux et d'hommes armés, où je n'ai guère remarqué qu'un soldat romain placé sur le premier plan du tableau ; l'espèce de mousquet qu'il porte , sorte de grand tube à mèche, est un de ces échantillons des anachronismes causés par le caprice plutôt que par l'ignorance des peintres , et dont plusieurs œuvres capitales de l'école italienne n'ont même pas été à l'abri.

Il y avait autrefois dans l'église de Notre-Dame-de- Nantilly un tombeau que j'y ai vainement cherché, c'est celui de ïhiephaine-la-Magine qui avait nourri Marie d'Anjou , femme de Charles VII et de René d'Anjou. La statue de la haute et puissante nourrice était représentée couchée , tenant dans ses bras les deux augustes poupons ; un poète du temps lui avait composé cette épitaphe qui se lisait sur le marbre :

Ci gist la nourrice Thiephaine La Magine, qui ot grani paine A nourrir de let , en enfance Mary d'Anjou, royne de France Et après son frère René Duc d'Anjou et depuis nommé Comme encore roi de Sicile, Qui a voulu en cette ville Pour giant amour de nourriture Faire sa sépulture.

Après Notre-Dame-de-Nantilly, il faut visiter Saint- Pierre, dont l'architecture remonte au douzième ou treizième siècle , c'est en étudiant les détails architectoniques de son intérieur que l'on comprendra la grande transformation qui s'était opérée à cette époque. Saint-Pierre est par le style de sa construction une transition entre le style byzantin et le style purement ogival ; malheureusement le mauvais goût des architectes chargés d'en restaurer la façade a affublé d'un portail à colonnes ioniques cette belle œuvre du moyen-àge, anachronisme non moins choquant et mille fois plus impardonnable que celui des tapisse-, ries de l'église de Nantilly.

Saint-Nicolas , quoique d'aussi vieille date que Saint-Pierre , a tellement été défiguré dans le quinzième et le seizième siècle , par des superpositions d'un autre style et d'une autre école, qu'il est difficile d'y retrouver le faire de nos aïeux.

Jaloux de donner à Saumur actuel une antiquité qu'elle n'a pas , certains antiquaires Angevins ont prétendu retrouver dans l'église St-Jean, ce temple élevé à Dieu par Pépin , sous l'invocation du précurseur, et autour duquel se groupèrent quelques maisons qui formèrent bientôt la ville Johannis. Saint-Jean actuel n'a rien qui décèle une noblesse si reculée ; assez élégante dans sa disposition , elle doit, sous le rapport du goût, être préférée à Saint-Nicolas que ses apsides tournées vers l'occident rendent, d'un autre côté, une curieuse anomalie aux yeux des archéologues.

Nous avons passé en revue tous les édifices religieux, jetons un coup-d'œil sur les monuments civils et militaires : à leur tête se place le château, assis sur une roche déformation crayeuse, et flanqué jadis de tourelles actuellement presque toutes abattues. Salvus murus, Saufmur, mur imprenable, tel fut le nom qu'on donna jadis à cette redoutable forteresse, et qui fut ensuite imposé à la ville. C'est saint Louis qui a, dit-on, bâti ce château; depuis , Charles VII l'habita, et c'est, à l'heure qu'il est, un dépôt d'armes et de munitions ; c'est encore là que résida Duplessis Mornay, plus illustre par la Heuriade que par ses propres exploits ; partisan zélé de la réforme , ce guerrier, homme d'état, placé à Saumur par Henri IV, y établît une académie protestante, et sous sa courte administration, cette ville s éleva à un rang au-dessous duquel elle est constamment restée depuis.

L'hôtel-de-ville est un joli petit édifice que le voyageur n'oubliera pas de visiter, M. de Caumont, le savant antiquaire normand , le croit bâti vers le temps de Louis XI. Dans l'intérieur est un musée qui se recommande plus par la variété des objets de curiosité qu'il renferme que par leur grand nombre, j'y ai admiré la parfaite conservation d'une trompette de bronze, antique, haute de cinq pieds environ ; cet instrument des anciens ne fait pas supposer aux maîtres du monde moins de vigueur dans les poignets que de puissance dans le larynx.

Saumur a eu ses vicissitudes de toute espèce, elle a passé par presque tous les états de grandeur auxquels il est permis à une ville de son importance de prétendre. D'abord ce n'était qu'un simple château, le Truncus, qui défendait un passage sur la Loire, et quelques maisons éparpillées sur la rive, la villa Johannis. En 1026, Foulques Nera s'emparait de ce point militaire , et de ce moment Saumur devenait une des principales villes de l'Anjou. Réunie au domaine royal, sous Philippe-de- Valois, elle n'en serait jamais sortie sans plusieurs aliénations qui la firent passer des mains de François, duc de Guise, à celles de Charles IX, puis enfin à celles d'Henri de Rourbon, devenu ensuite Henri IV, et dès-lors elle fit définitivement partie du royaume de France. Les malheureuses guerres de la Vendée rendirent à Saumur une importance militaire que sa position géographique semblait lui avoir complètement refusée. Assiégée par l'armée royaliste, elle céda à l'héroïque témérité d'Henri de Larochejacquelain , un instant elle devint même le centre des opérations du corps de Cathelineau, qui, danslesmurs mêmes de la ville enlevée par son talent guerrier, se vit , de simple voiturier qu'il était, proclamé général en chef de l'insurrection vendéenne ; mais ce rôle militaire que Saumur avait été appelée à jouer, comme à l'improviste, ne fut pas

de longue durée, et quelques mois après avoir vu flotter sur ses murs le drapeau blanc, elle n'était même plus un asile pour un ou deux bataillons royalistes poursuivis et dispersés.

Telle est l'histoire de Saumur ; mais j'en aurais oublié sinon le fait le plus important relativement à l'histoire générale, au moins à la ville en particulier, si je ne disais un mot des deux magnifiques ponts, les plus beaux ornements de la vieille cité angevine. Jadis un modeste bac était la seule communication établie entre les deux rives du grand fleuve , les moines de l'abbaye de Saint-Florent en touchaient le revenu, revenu qu'ils cherchaient à grossir le plus possible en rançonnant le voyageur. Fatigués d'être à la merci de la rapacité monacale, les Saumurois empruntèrent un beau jour quelques marcs d'argent à Tonro , ville voisine et amie, et en peu de temps des ponts de bois furent construits sur les deux bras de la Loire , au détriment des religieux. Grandes récriminations de l'abbé de Saint-Florent, mais tout fut inutile, les ponts étaient faits ; les habitants jouirent en paix de l'exemption que leur avait value leur industrie, jusqu'à ce que, bien des années après, pour dédommager les moines, Henri II leur donna la possession de ces ponts, à la charge toutefois de les reconstruire peu à peu, en pierre. Les Saumurois furent dispenses du droit de péage, et plusieurs siècles s'écoulèrent durant lesquels l'abbaye Saint-Florent perçut sur le passant son droit seigneurial. Enfin , en 1752 , les vieux monuments de la querelle fameuse, cédèrent la place à deux magnifiques ponts en pierre dus au génie constructeur de l'ingénieur de Cessart , et terminés par M. Lecreulx. Véritables chefs-d'œuvre de ce genre, qui ne le cèdent ni au pont Saint-Esprit dans la hardiesse et la fermeté de l'exécution , ni à ceux de Neuilly et de Rordeaux, en majesté et en élégance.

A. Maury.

Une vue île Saumur.

Page 1