DE LA COROLLE
La corolle est constamment la partie la plus brillante d'un végétal, et c'est à sa beauté, à l'éclat et à la variété de ses couleurs qu'il faut attribuer ce charme entraînant qui nous fait aimer les fleurs. Très souvent la corolle offre un autre attrait : celui de la douce odeur qu'elle exhale ; mais le genre de plaisir qu'elle procure, sous ce dernier rapport, n'est pas toujours sans danger. A la lumière, comme dans l'obscurité , elle exhale du gaz acide carbonique et jamais de l'oxigène ; aussi pourrait-on s'asphyxier avec des fleurs très odorantes, telles que celles de la tubéreuse, de l'oranger, etc., tout aussi bien qu'avec du charbon. Les fleurs môme qui n'exhalent aucune odeur sensible peuvent être dangereuses, comme j'en ai fait moi-même l'expérience. Dans une de mes herborisations , je couchai un jour dans un cabinet très peu spacieux , où j'avais déposé une quantité d'aulx des ours, en pleine floraison, plante assez peu commune que j'avais récoltée dans un bois voisin. A minuit, je fus réveillé par un mal de tête violent , suivi , bientôt après, de maux de cœur. Heureusement pour moi que je devinai la cause du mal ; je me levai , je jetai mes aulx par la fenêtre que je laissai ouverte pendant un quart d'heure, et ma maladie fut aussitôt guérie. Je ne doute pas que l'on ne m'eût trouvé le lendemain
asphyxié, si je n'eusse pas connu la cause de l'accident qui m'armait. C'est aussi à cette cause qu'il faut attribuer les maux de tête auxquels sont sujettes les personnes assez imprudentes pour conserver la nuit des fleurs dans leur appartement.
La corolle est destinée par la nature à protéger les organes de la fécondation ; en cela, elle joue le même rôle que le sein des animaux , en garantissant l'embryon des injures de l'air et des accidents qui le détruiraient avant sa naissance. Voilà sa première utilité et la mieux établie. Si l'on se demande pourquoi la nature a varié de mille manières la forme des corolles, pour atteindre toujours le même but, les botanistes se trouvent réduits à répondre par des hypothèses.
J'ai dit que la moindre goutte de pluie, en faisant éclater le pollen des étamines, empêche la fécondation ; il a donc fallu pour l'abriter varier la forme de la fleur en raison des climats, des localités , des saisons pendant lesquelles a lieu la floraison , etc. C'est pour cette raison que la corolle affecte diverses formes que nous allons d'abord étudier, après quoi nous chercherons à découvrir l'utilité de chacune de ces formes.
Les botanistes ont beaucoup varié sur l'acception du mot corolle. Toutes les fois qu'il n'y a qu'une enveloppe florale à la fleur , comme par exemple dans la tulipe, plusieurs auteurs lui donnent le nom de calice, qu'elle soit colorée ou non; d'autres l'appellent périanthe simple; d'autres lui donnent arbitrairement le/iom de calice ou celui de corolle, selon qu'ils croient lui trouver plus d'analogie avec l'un qu'avec l'autre ; enfin , d'autres considérant que le calice et la corolle sont soudés l'un sur l'autre, l'appellent périgone. Quand il y a deux enveloppes florales, on n'hésite plus , et l'intérieure est celle qui prend le nom de corolle.
La première chose à observer, c'est son insertion. La corolle est hypogyne, lorsqu'elle prend naissance sous l'ovaire ; périgyne , lorsqu'elle prend naissance sur la paroi interne du calice; epigyne , lorsqu'elle prend naissance au sommet de l'ovaire.
Elle est monopétale , lorsqu'elle est formée d'une seule pièce, comme dans le liseron ; polypétale , lorsqu'elle est composée de plusieurs pièces ou pétales , comme dans la rose. Dans l'un et l'autre cas , elle peut être régulière , quand tous les pétales ont la même forme et les mêmes dimensions, ou quand les bords de son limbe s'éloignent également d'un centre qui est l'ovaire; irrégulière, quand les pétales varient de forme ou de dimension, ou -que les bords de son limbe ne sont pas à la même distance du centre , ou enfin que sa base se prolonge en éperon.
§. 1. COROLLE MONOPETALE RÉGULIÈRE. Elle peut
être : lubuléc , pi. 8, fig. \ , lorsque sa base consiste en un tube; tubulcuse, fig. 2, lorsque le tube est plus long que le diamètre du limbe; campanulée ou campani forme , fig. 3 , lorsqu'elle a la forme d'une clochette ; globuleuse, fig. k, lorsqu'elle a la forme d'un petit globe ; ovoïde, ayant la forme d'un œuf; urcéolée, fig. 5, renflée à la base et se rétrécissant vers le sommet, à peu près comme une urne ; clavi forme, fig. 6, de même que la précédente , mais beaucoup plus allongée, comme une massue ; infondibuliforme, fig. 7, conique à sa partie supérieure, et se rétrécissant en tube comme un entonnoir ; hypocratériforme,
fig. 1, à limbe s'évasant subitement à partir du tube, et ayant les bords légèrement relevés en forme de soucoupe; cyatiforme ou en godet, fig. 8, à tube cylindrique , un peu dilaté vers la partie supérieure et le limbe droit ; rotacée ou en roue, fig. 9, à tube très court et limbe ouvert et plane; étoilée, fig. 10, petite, en roue , à divisions très aiguës , ce qui lui donne la forme d'une étoile.
On étudie aussi , séparément, le tube, fig. 2, a , la gorge, fig. 2, b, et le limbe, fig. 2, c.
Le tube est toujours rectiligne , car s'il avait une courbure quelconque la corolle cesserait d'être régulière ; il peut être grêle , ventru , en massue , en prisme, etc.; appcndiculé intérieurement, ou ayant un nectaire.
La gorge n'est rien autre chose que l'orifice ou l'entrée du tube. Elle peut être anguléc, et alors on la dit : trigone, tetragone , pentagone, etc.; simple ou nue, sans appendices; resserrée , moins large que le
tube ; close, fermée par des écailles ou autres appendices, etc.
Le limbe est la partie supérieure de la corolle , à partir du tube. Il peut être : fendu, fig, 10, à découpures étroites, et dans ce cas on le dit bifide, trifide, quadrifide, etc. , à deux, trois, quatre découpures; lobé, fig. 1, ayant des découpures larges, nommées lobes, et dans ce cas, on le dit bilobé , trilobé, etc. Il ne faut pas confondre les lobes , quelque profonds qu'ils soient, avec les pétales. Le limbe peut encore être : nectarifère, muni de glandes , écailles , ou tout autre appendice, car, dans une fleur, tout ce qui n'est pas pistil, étamines, pétale, ou foliole calicinale , est appelé nectaire.
§. 2. COUOLLE MONOPÉTALE IRRÉGULIÈRE. SoUS le
rapport de ses formes générales, on la dit : ligulée , fig. 12, quand le limbe s'allonge d'un seul côté et forme une languette plus ou moins longue, ou large , par exemple, les demi-fleurons des fleurs radiées ; la-
8e planche des études botaniques.
biée, fig. 11 , quand son limbe forme deux divisions , une supérieure nommée lèvre supérieure , a, et une inférieure nommée lèvre inférieure , b. Quelquefois la corolle labiée peut manquer de lèvre supérieure , alors elle est unilabiée; elle peut encore être ringente, ou engueule, fig. 13, lorsque les deux lèvres écartées ont un peu de ressemblance avec la gueule d'un animal, par exemple la sauge ; en mufle, en masque, ou personnée , fig. \k , lorsque les deux lèvres sont fermées par une saillie interne de la gorge nommée le palais, a, par exemple , le muflier des jardins. La corolle labiée peut encore être résupinèe , renversée , quand la lèvre inférieure est beaucoup plus longue que la supérieure et en affecte la forme ordinaire , par exemple, le basilic.
On étudie également les deux lèvres, et on les décrit en employant les termes que nous avons enseignés pour la feuille.
Il en est de même pour le tube qui peut être arqué,
presque droit , ventru , bossu , etc. Il est quelquefois muni d'une espèce de cornet plus ou moins allongé nommé éperon.
,§. 3. corolle monopétale anomale. On nomme ainsi les corolles dont les formes ne peuvent se rapporter à aucune de celles que nous venons de décrire.
§. k. corolle polypétale régulière. Une corolle est polypétale quand elle est composée de plusieurs pétales , et régulière quand les pétales qui la composent sont tous de même longueur , de même forme, et à la même distance d'un axe commun. Dans ce cas une fleur peut être : cruciforme ou cruciée,fig. 15, composée de quatre pétales à onglets ( base ) longs, et à lames ou limbes ouverts et disposés en croix, par exemple , le chou. Si l'onglet est très court et que la lame des pétales soit ouverte dès leur insertion , la fleur est rosacée au lieu d'être cruciforme; rosacée, enroue, roselée, fig. 16, composée de trois à cinq pétales au plus, divergents, disposés en
rosace, et attachés par de courts onglets, par exemple, le pommier, le fraisier ; caryuphyllée , composée de cinq pétales , dont les onglets fort longs, sont environnés et cachés par le calice, par exemple, l'œillet.
§. 5. COROLLE POLTPKTALK IKHKGULIÈRE. Il y en a
de diverses sortes; mais les botanistes n'en ont déterminé que deux, savoir : la corolle papilionnacée , et a corolle orchidée.
1° La corolle papilionnacée. fig. 17, est composée de cinq pétales qui ont reçu des noms particuliers. Le supérieur, ordinairement grand, redressé, est l'étendard ou le pavillon , a , les deux latéraux , souvent rapprochés par leur face interne , se nomment les ailes, b, 6;'les deux inférieurs , quelquefois soudés par un de leurs bords , et formant à eux deux une cavité plus ou moins profonde , dans laquelle sont cacbés les organes de la fécondation , forment ce qu'on appelle la carène, c, par exemple , la fleur de pois.
2° La corolle orchidée , fig. 18 , se compose de six pétales, dont cinq supérieurs et un inférieur. Ce dernier, nommé labelle, tablier, a, et par ] Année nectaire, est ordinairement plus large que les autres et affecte quelquefois les formes les plus bizarres. Souvent, il ressemble à s'yméprendre, à une mouche, une abeille, une araignée ou autre insecte; d'autres fois, il imite un dragon, un homme pendu, etc. Deux pétales placés latéralement, en forme d'ailes , se nomment lanières, b, b, et trois supérieurs, redressés, c, portent le même nom , pour les botanistes qui ne les regardent pas comme formant le calice, exemple, les orchis.
3° A cette section appartiennent encore toutes les fleurs polypétales anomales , c'est-à-dire ne pouvant se rapporter à aucune de celles que nous venons de décrire, par exemple, la violette , l'ancolie , l'aconit, la dauphinelle ou pied d'alouette, etc., etc.
Reprenons maintenant la physiologie de la corolle. Pour atteindre le but que la nature se proposait, c'està-dire la conservation des espèces , il a fallu abriter les étamines des pluies continuelles du printemps et de l'automne , sans quoi, plus de fécondation, et, par suite, plus de moyen de reproduction , surtout dans les plantes annuelles qui ne se multiplient que de graines. Deux ou trois années pluvieuses qui se succéderaient auraient anéanti plusieurs espèces. C'est donc pour prévenir ce désordre que la nature a varié la forme des fleurs de mille différentes manières, selon les circonstances où elles se trouvent , les saisons qui les voient naître, et les climats qu'elles habitent.
Étudions d'abord les fonctions des corolles irrégulières. Toutes les fleurs réunies en grappes allongées, telles que la plupart des labiées, les personnées , les orchidées, quelques solanées, etc., fleurissent pendant un très long laps de temps. Voyez la digitale, si commune dans nos bois : les boutons qui couvrent sa tige dans presque toute sa longueur sont tournés du même côté; le coup de vent qui accompagne l'orage leur fait nécessairement tourner le dos à la pluie ; ils commencent à éclore par ceux d'en bas, demain d'autres leur succéderont , après demain d'autres remplaceront ceux-ci, et ainsi de suite pendant l'espace d'un mois et quelquefois plus long-temps; les étamines sont cachées sous un dôme formé par la corolle. Toutes les fleurs que j'ai citées, et la plus grande partie
■ des irrégulières, affectent ordinairement cette manière I d'étaler leur parure et fleurissent de même, c'est-àdire, les unes après les autres et pendant un assez long espace de temps. Il est rare que pendant cette longue floraison il n'y ait pas quelques jours nébuleux, et, si cela n'était prévu, toutes les Ileurs écloses pendant ces jours humides, en avortant, ne donneraient plus de graines. Mais la nature a donné aux étamines un toit pour les abriter, et ce toit est la corolle.
La partie principalement chargée de garantir les anthères est la lèvre supérieure contre laquelle les étamines sont généralement appliquées; aussi , la voyez-vous toujours s'avancer en dehors plus qu'aucune autre partie, et cela dans toutes les corolles irrégulières, de quelque famille qu'elles soient. Dans les orchidées , les lobes supérieurs de la corolle sont rapprochés, souvent appliqués les uns sur les autres, et forment une espèce de petite voûte ou de casque sous lequel les anthères sont à couvert. Dans beaucoup de fleurs monopétales, telles que les vipérines, la division supérieure s'avance presque le double de celles inférieures. Dans les bouillons-blancs, cette division est partagée en deux lobes qui , quoique plus petits, s'inclinent sur les étamines fort courtes, et ne cessent de protéger les organes de la fécondation que lorsque l'acte en est consommé. Mille plantes font preuve de ce que j'avance.
Quoique la plus grande partie des labiées aient une lèvre supérieure, il en est cependant quelques-unes qui n'en ont pas du tout, tels sont, par exemple, les basilics ; mais toutes ces plantes ne croissent spontanément que dans les pays chauds, où les pluies sont extrêmement rares à l'époque de leur floraison , et même où il ne pleut jamais. Les espèces très rares qui, dans nos climats, manquent de lèvre supérieure, ne sont jamais en grappes allongées, fleuri>sent toutes ensemble spontanément, et la fécondation ne s'opère que pendant le seul jour de chaleur qui a vu toutes les fleurs de la plante s'épanouir à la fois, en été, saison pendant laquelle les beaux jours se succèdent sans interruption.
Dans ies papilionnacées, l'étendard ou pétale supérieur, est creusé en voûte en-dedans , et forme le dos d'âne à l'extérieur ; les étamines sont couchées avec l'embryon au fond de la nacelle ou carène. Il est certain que quelques gouttes de pluie qui seraient portées par le vent dans la carène, y séjourneraient faute d'une issue pour s'écouler, et gâteraient nonseulement les anthères, mais encore le germe délicat. Aussi, la fleur est-elle attachée à la plante par un pédoncule assez long, qui lui laisse la faculté de changer de direction lorsqu'un vent léger annonce la pluie ; les ailes font l'office de voile, et la fleur, tournant sur son pédoncule comme une girouette , présente toujours à l'orage le dos de l'étendard, qui, par ce moyen, abrite la carène dépositaire des organes de la reproduction.
Quelques papilionnacées, tel que le mélilot, ont leurs fleurs attachées sur un pédoncule assez court , trop raide pour leur permettre de changer de direction ; les ailes, dans ce cas, ont changé d'emploi; elles sont appliquées exactement contre l'étendard, qui lui-même est très allongé, incliné parallèlement à la carène, et soutenu par les ailes; il la couvre et
devient un toit impénétrable, qui protège les organes contre l'humidité.
Boitard.