LE LAC DE COME
L'origine de Côme, en italien, Comô, petite ville de quinze à seize mille habitants, remonte à une haute antiquité, comme presque toutes celles des villes d'Italie. Caton, le censeur, dit qu'elle fut d'abord habitée par les Orobiens. Pline ajoute qu'il ne sait pas d'où venaient les Orobiens ; d'autres auteurs ont voulu les faire descendre des Grecs. Rien n'est plus facile que de faire des conjectures sur l'étymologie des mots. La ville de Côme est située à la partie méridionale du lac, auquel on donne aujourd'hui le même nom. Les anciens l'appelaient Larius. Les bords de ce lac furent habités par les Étrusques, les Orobiens et les Gaulois. Ces derniers furent vaincus par les Romains qui y envoyèrent une colonie romaine et une grecque. De cette époque dérivent vraisemblablement les noms grecs donnés à divers endroits sur le lac.
Le lac de Côme est très étroit, ce qui fait paraître les montagnes qui le dominent des deux côtés beaucoup plus hautes qu'elles ne le sont en réalité. Sur les bords s'élève la Pliniana, séjour charmant , connu depuis tant de siècles. On a souvent dit que ce lieu fut une des maisons de plaisance de Pline, le jeune ; mais c'est une erreur. Le nom de Pliniana n'a été donné à cet endroit que parce qu'il offre un phénomène qui fit l'admiration des deux Pline. C'est une fontaine intermittente décrite par Pline, le jeune , dans une lettre à son ami Licinius. La meilleure description qu'on puisse en donner est la lettre même de Pline ; cette lettre est d'autant plus intéressante qu'on ne peut raisonnablement, après tant de siècles écoulés, attribuer ce phénomène qu'aux vents, ainsi que le fait Pline. Deux vents soufflent toujours à la même heure sur le lac de Côme ; on donne le nom de Breva à celui du sud-ouest, qui souffle depuis midi jusqu'au soir, et on appelle Tivano celui du nord-est, qui se fait sentir depuis minuit jusqu'au lendemain matin. Voici comment s'exprime Pline, le jeune, nous traduisons littéralement :
a Une fontaine prend sa source dans la montagne, coule entre des rochers , passe dans une petite salle , ouvrage de l'art, s'y arrête quelque temps, et tombe enfin dans le lac de Côme. Ce qui rend cette fontaine merveilleuse, c'est qu'elle a un flux et un reflux, qu'elle hausse et baisse régulièrement trois fois par jour. Ce jeu de la nature est sensible aux yeux, et
on ne peut le voir sans un plaisir extrême. Asseyezvous sur les bords de cette fontaine , et bientôt vous verrez que l'eau monte peu-à-peu, ou qu'insensiblement elle se retire. Quelque vent , renfermé dans le sein de la terre, ouvrirait-il ou fermerait-il la source de cette fontaine, selon qu'en y pénétrant il arrête l'épanchement des eaux, ou que, repoussé par elles, il se dissipe à peu 'près comme il arrive dans une bouteille dont l'ouverture est étroite ? Quoique vous la renversiez, l'eau qui en sort ne coule pas également , comme si l'air qui fait effort pour y entrer la retenait; elle ne tombe que par élans saccadés ; la même cause, qui fait croître et décroître', ferait-elle le mouvement réglé de la fontaine ? Ne serait-ce point aussi, que comme les fleuves, emportés par leur pente
vers la mer, sont forcés quelquefois de remonter, par des vents ou par un reflux qui s'opposent à leurs cours ; de même, il se rencontre quelque obstacle intérieur qui successivement arrête , et renvoie l'eau de cette fontaine ?» La curiosité est satisfaite quand on a vu la Pliniana, et ce qui est encore plus rare , elle n'a pas été trompée.
Sur une agréable hauteur, à la pointe de Torno, on découvre les ruines d'un ancien monastère ( car tous les bords du lac de Côme sont couverts de chapelles , d'églises et de couvents). Les moines de Torno étaient de l'ordre des umiliati, ordre livré au travail des mains, et dont les couvents, nombreux en Lombardie, et autour du lac de Côme , étaient des manufactures de laine ; les ouvriers y vivaient , sous certaines
Lac de Côme.
règles avec leurs femmes et leurs enfants. Il paraît que la manufacture de Torno fut si florissante , que la discipline des umiliati vint à s'altérer avec l'accroissement de la richesse, et qu'il fallut supprimer ce monastère en l'année 1571. A Gravedona se déploie l'ancien palais des ducs d'Alvitto ; l'effet de ce palais de marbre, de la plus noble architecture, est très beau du lac ; c'est là, dit-on, qu'il fut question de réunir le concile œcuménique, assemblé depuis à Trente; grande consultation chrétienne, dont le souvenir religieux eût offert un nouveau contraste avec les souvenirs littéraires , politiques ou guerriers du lac de Côme. Un peu plus loin, on aperçoit les ruines du château fort de Musso, vieille fortification creusée à pic dans le roc, par le vaillant Trivulce, et défendue depuis
avec une rare audace, par le fameux Médicis, dont le tombeau est à la cathédrale de Milan. Coupable, ainsi qu'un autre capitaine nommé Pozzino, du meurtre d'Hector Visconti, ordonné par François Sforce, celui-ci voulut à son tour se débarrasser de tels instruments. Pozzino fut tué. Médicis avait reçu l'ordre de se rendre au château de Musso ; soupçonnant dans le trajet l'intention de Sforce, il ouvrit la lettre dont il était porteur, et se convainquit du sort qui l'attendait. Aussitôt il remplaça cette lettre par une autre qui enjoignait au gouverneur de lui remettre provisoirement le commandement du fort; et de ce roc, il brava toutes les attaques de Sforce, par terre et par eau ; il devint la terreur des ducs de Milan, s'empara de la Valteline, et ne consentit à la paix qu'après avoir ob-
tenu, avec le paiement de trente-cinq mille sequins, la souveraineté, pont lui et ses descendants, de Lecco, et en échange de la forteresse qu'il occupait, la possession de Meleguano, autre; forteresse entre Milan et Lodi. Le crime, chez de pareils hommes, afllige profondément ; il gène l'admiration qu'inspire leur prodigieux courage.
Enfin , au hourg de Vico , en rentrant à Côme , est la villa Odelscachi , la plus vaste des nombreuses villas qui couvrent les bords du lac, demeure presque royale, mais triste, quoique décorée fraîchement et avec magnificence. C'est à Vico , à la maison dite la Callia, qu'étaient le musée et la galerie de Paul Jove, voluptueux asile de ce prélat courtisan, écrivain vénal, diffamatoire, à la penna d'oro. qui passa sa vie près des princes et au sein de son musée.
VERA-CRUZ ET LE CHATEAU DE SAINT-JEAN D'ULLOA
( Voir page 206. )
Vera-Cruz est unevilleconsidérable, les rues ensont larges, tirées au cordeau et bien bâties. On y trouve plusieurs églises monumentales, un bel hôtel du gouvernement et de grandes casernes. En été , la chaleur y est dévorante , et rien ne la tempère ; car la race espagnole, qui aune invincible horreur des arbres, n'a pas songé à en planter dans les rues, ou à en distribuer en avenues autour du mur d'enceinte. Il y a trente ans, la prospérité de Vera-Cruz était prodigieuse. On y comptait une population fixe de 20,000 âmes, sans compter 4,000 gens de mer, 7 à 8,000 muletiers employés à transporter an plateau les marchandises d'Europe, et au port les produits du plateau, 4,500 hommes étrangers, voyageurs et militaires, en tout 35,000 habitants. Alors ses exportations et ses importations atteignaient 200 millions; 400 à 500 Oiivriers arrivaient à son port. A l'époque de l'indépendance, Vera-Cruz eut beaucoup à souffrir.
Les Espagnols restèrent les maîtres du château d'Ulloa plusieurs années, après avoir voulu évacuer la terre ferme. Tout le commerce s'était réfugié au petit port voisin d'Alvarado. Lorsque les Espagnols se lassèrent d'occuper St-Jean d'Ulloa, la vie revint à Vera-Cruz , et aujourd'hui c'est de beaucoup le port le plus considérable du Mexique. Mais la liberté n'a pas été féconde pour les provinces mexicaines; elles se sont soumises à des expériences politiques qui les ont ruinées', mais dont les Mexicains ne doivent pas être les seuls à supporter la responsabilité. Ils voulaient s'organiser en monarchie , et le plan célèbre d'Iguala auquel ils s'étaeint ralliés avec transport appelait Ferdinand VII à occuper le trône constitutionnel de l'empire mexicain , ou à défaut de Ferdinand VII, l'un des infants ses frères.
Ferdinand VII ne voulut de cette couronne ni pour lui ni pour les siens. Après l'impuissant effort de don Augustin Iturbide, pour fonder une dynastie impériale au profit de sa famille, ils ont écouté les imprudents et perfides donneurs d'avis qui leur conseillaient de copier la constitution républicaine et fédérative des États-Unis. Us ont donc dépecé la Nouvelle-Espagne en états libres et souverains , avec un district fédéral et deixx chambres. Eux qui, par leurs qualités
comme par leurs défauts, sont les antipodes des Anglo- Américains , ils se sont laissé persuader de calquer servilement le régime de l'Union. Quel a été le résultat de cet essai fatal qu'ils ont vainement voulu amender par une tentative récente de centralisation ï L'aspect de morne désolation de Vera-Cruz le dit hautement à l'étranger qui débarque.
Le port de Vera-Cruz est le meilleur ou plutôt le moins mauvais de toute la côte orientale du Mexique. Il peut recevoir des vaisseaux de ligne. Mais il est resserré, et les abords en sont dangereux. Les pilotes de Cortez le comparèrent à une poche percée. L'ile de Sacrificios et les bas-fonds d'Arecife del Medio, hla Verde, Anegailade Dcntro, Blanquilla et liallega forment avec la terre ferme une sorte d'anse ouverte d'un côté auvent du nord-ouest, qui est le vent des tempêtes, et offrant un passage libre du côté opposé, si bien qu'un bâtiment qui perdrait ses ancres par le nord-ouest serait poussé indéfiniment jusqu'à Campèche. Il est même arrivé , à la fin du siècle dernier , dans un ouragan d'une violence extraordinaire, que le vaisseau de ligne la Castilla , amarré par neuf câbles au bastion du château d'Ulloa , arracha les anneaux de bronze fixés au mur du bastion et alla échouer sur la côte dans le port même. C'est dans ce vaisseau que, par une incroyable fatalité, se perdit le grand quart de cercle qui avait servi aux observations astronomiques de l'infortuné Chappe, et que l'Académie des sciences de Paris avait redemandé pour en faire vérifier les divisions. Les autres ports du Mexique sur l'Atlantique, bien différents en cela du magnifique porfd'Acapulco , sur la mer Pacifique, n'ont pas un meilleur mouillage et manquent de profondeur à ce point qu'un navire de guerre n'y saurait entrer.
Si Vera-Cruz a cessé d'être un port florissant , tout en demeurant le premier port du Mexique , il n'a pas cessé d'être la métropole de la fièvre jaune. Ce fléau des ports de l'Amérique équinoxiale semble depuis long-temps avoir choisi Vera-Cruz pour son quartiergénéral. La plaine dans laquelle est située Yera-Cruz est parsemée de très petites dunes (meganos) pressées les unes contre les autres. On dirait, au premier abord , une région sablonneuse comme les déserts de l'Afrique. Mais au milieu des dunes, à leur pied, existent de grandes étendues de terrains marécageux couverts de mangliers et d'autres broussailles. Les exhalaisons de ces eaux bourbeuses et dormantes remplissent l'air de miasmes empestés. Les meganos , qui accumulent la chaleur , comme l'a remarqué M. de Humboldt, convertissent Yera-Cruz et les environs en une sorte de fournaise , et développent ainsi tous les germes de la maladie. Rassurons-nous cependant , nos braves marins n'ont plus de grands dangers à courir. Une fois que les vents du nord ont commencé à souffler, c'est-à-dire en novembre, la fièvre jaune, si elle ne disparaît pas complètement, ne fait plus que très peu de ravages, et elle ne se remet à sévir que lorsque les vents du nord se sont tus , c'est-à-dire à la fin d'avril. Suivant l'illustre auteur de l'Essai sur la Nouvelle-Espagne , dans l'hôpital de St-Sébastien à Vera-Cruz, en 1803, la mortalité qui avait été considérable de mai à septembre , fut tout-à-fait nulle en décembre et il n'y eut qu'une victime en janvier et deux en février. [Journal des Débats.)
(La suite prochainement.)