LE MARABOU
Selon mon habitude, je donnerai ici un extrait de ma correspondance ; ma paresse y gagnera quelque chose, et probablement le lecteur n'y perdra rien.
« Nous touchâmes à la côte occidentale de l'Afrique , et comme, outre que notre équipage était très fatigué, nous avions besoin de renouveler notre eau ; nous fûmes jeter l'ancre à l'embouchure d'une petite rivière, à cinquante lieues environ au midi du Sénégal. Je profitai avec empressement de cette occasion pour explorer la côte, dans l'espérance d'y recueillir quelques objets d'histoire naturelle. Nous étions à un quart de lieue d'un pauvre village de nègres, et, chaque jour, les habitants venaient faire avec nos gens un commerce d'échanges assez actif. Pour ne pas tomber dans le rebattu, je ne vous peindrai ni ces malheureux, ni leurs misérables huttes, mais je vous conterai comment je suis devenu possesseur d'une charmante parure de marabous. Vous savez que nos dames, à Paris, nomment ainsi des aigrettes légères, d'un blanc éclatant, le disputant pour la grâce, si ce n'est pour la richesse , aux plus belles plumes d'autruche. Je savais bien que ces plumes duveteuses appartenaient à un oiseau ayant le même nom que le leur ; mais j'ignorais quel était cet oiseau, son pays , et à quelle partie de son corps on arrachait cette parure. Voici comment j'appris tous ces détails.
Je vis un jour un vieux nègre qui avait jugé à propos de parer sa tête noire et crépue avec trois ou quatre de ces plumes qu'il avait fichées dans sa chevelure laineuse. Je m'approchai aussitôt de lui, et je fus assez heureux pour que cet homme comprît parfaitement le français, que, du reste, il parlait assez pour se faire entendre. Il avait appris notre langue, me dit- il, au Sénégal, où il était resté long-temps en qualité de domestique, au service d'une religieuse, excellente et digne femme qu'il nommait, autant que je peux m'en souvenir, la sœur Javoué.
Je lui demandai où il avait trouvé ces plumes, et il me répondit que c'était dans le nid d'un oiseau dont il me fit une longue description, à laquelle je ne compris rien du tout. Il m'offrit de me conduire près d'un marais que ces animaux fréquentaient beaucoup ; je le pris au mot, et après m'être armé d'un bon fusil double, je partis seul avec lui, ce qui n'est pas une imprudence aussi grande que vous pourriez le croire, grâce à la lâcheté ordinaire des nègres de cette partie de l'Afrique. Je vis avec quelque étonnement, mais sans frayeur, qu'il reprenait le chemin du village. Quand nous en fûmes à deux portées de fusil, nous tournâmes à gauche, et nous nous dirigeâmes vers un vaste marais tout près de là, et qui bordait même quelques habitations. Cherain faisant, je lui demandai pourquoi cet oiseau se nommait marabou. Ce nom, me répondit-il, lui a été donné par les Maures du Sénégal, parce qu'ils ont cru trouver dans sa pose et dans la gravité de son attitude, quelque chose d'analogue avec la tournure d'un marabou, sorte de moine mahométan, très vénéré dans tout le nord de l'Afrique. Cette vénération du prêtre a rejailli sur l'oiseau, qui, du reste, la mérite, car il fait continuellement la chasse aux crapauds, aux serpents, aux insectes nuisibles, et il contribue à la salubrité de l'air en purgeant le pays des charognes et autres immondices qui,
sans cela , s'amoncèleraient autour de nos villages.
A ces mots , le nègre s'arrêta brusquement , me fit signe de garder le silence, et, avec son doigt, me montra un de ces oiseaux arrêté sur le bord du marais. D'abord, j'eus beaucoup de peine à l'apercevoir, parce qu'il conservait une immobilité si parfaite, qu'il ressemblait plutôt à une souche de bois mort qu'à un animal. Nous nous glissâmes derrière quelques buissons d'acacie , et nous parvînmes à nous en approcher à cinquante pas tout au plus, sans qu'il nous aperçût. Je pus alors l'observera mon aise, etm'assurer que c'était la cigogne à sac , de Cuvier. Avant d'aller plus loin, il faut que je vous fasse une observation : On connaît très bien deux cigognes, dont l'une est de l'Inde, et l'autre d'Afrique. La première est la ciconia dubia, de Gmelin, la ciconia argala, de Latham ; elle se trouve aux Indes et dans les îles malaisiennes ; la seconde est le marabou ou cigogne à sac , dont il e^t ici question ; c'est par erreur que Cuvier lui a donné les noms à'argala et de dubia, qui ne conviennent qu'à 'a première, puisque c'est à elle que Latham et Gmelin les ontappliqués.Qu'auraitdûfaireTemminck, qui est venu après Cuvier, et qui connaissait les deux espèces? Il aurait dû, ce me semble, restituer à la cigogne de l'Inde son nom A'argala, et désigner celle d'Afrique par celui de marabou. Pas du tout, il a consacré l'erreur de Cuvier, en nommant cette dernière argala , et en appelant marabou celle de l'Inde. Quant à moi , qui ne suis pas un savant , tant que nos jolies dames nommeront marabou les plumes qui parent leur tête, je laisserai ce nom à l'oiseau qui les leur fournit.
Je reconnus donc aussitôt le marabou. Il était entièrement blanc, à manteau d'un noir-bronzé ; sa tête et son cou n'étaient recouverts que par un duvet gris, et sous son cou pendait une espèce de sac membraneux, ressemblant à un gros saucisson. Son bec énorme, plus grand proportionnellement que celui des autres oiseaux de son genre . était jaunâtre ; quant à ses longues pattes, il me serait difficile de dire de quelle couleur elles étaient ; voici pourquoi. Quand cet animal est dans l'attitude du repos, il ne se tient que sur une patte , mais avec l'autre, il a la singulière habitude de se saisir le talon, et de s'en faire un point d'appui. Il résulte de cette étrange posture que, lorsqu'il satisfait certains besoins, ses excréments, au lieu de tomber par terre, coulent le long de ses pattes, se dessèchent dessus, et leur forment un épais enduit qui est fort peu agréable à voir.
Le marabou jouissant, de la part des nègres , de la même franchise que la cigogne dans le nord de la France, est, comme cette dernière , devenu très familier Sûr de ne courir aucun danger , il s'approche volontiers des habitations pour s'emparer sans cérémonie de tout ce qui est à sa convenance, et c'est presque dire de tout ce qu'il peut attraper. Rats, mulots, jeunes volailles, etc., lui conviennent également, et même quelquefois, grâce à l'énormité de son bec, et à la rapidité avec laquelle il darde son long cou, il parvient à saisir au vol les petits oiseaux assez maladroits pour passer à sa portée. Il avale sa proie d'un seul coup , sans essayer de la dépecer, à moins qu'elle ne soit d'une grosseur qui ne lui permette pas de l'engloutir, et sa voracité est telle qu'il ne cesse de manger que lorsqu'il s'est entièrement rempli à ne
plus pouvoir remuer. Lorsque la digestion lui permet de faire quelque mouvement, il gagne le bord de l'eau d'un pas grave ; il boit, se saisit un talon, retire sa grosse tête entre ses deux épaules, et s'endort nonchalamment jusqu'à co que la faim le force à se mettre à la recherche d'un nouveau repas. Il reste ordinairement dans une immobilité complète pendant des heures entières, et semble jouir avec délice de sa paresse.
Ces oiseaux vivent en troupes assez nombreuses , mais cependant ils ne se serrent en phalange que le soir pour aller chercher un lieu de repos, et le matin pour se rapprocher des lieux habités, des marais, ou de l'embouchure des grandes rivières. Tout le reste du jour ils se dispersent un à un, ou deux à deux, pour ne pas se gêner mutuellement dans leur chasse. Ils suivent volontiers le long des grèves pour s'emparer des poissons morts et des autres immondices que les eaux rejettent de leur sein.
J'aurais bien voulu savoir comment et où ils nichent, mais comme nous n'étions pas dans la saison de leurs amours, je 'ne pus avoir sur ce sujet que des renseignements assez insignifiants. Toutefois, le vieux nègre m'assura que eet oiseau faisait son nid, non sur les arbres, mais par terre, à proximité des eaux, sous un buisson fourré ou même dans les joncs. Il en garnit l'intérieur avec un duvet très chaud que le mâle et la femelle s'arrachent sous le ventre.
Lorsque j'eus observé l'oiseau pendant un quartd'heure, je lui lâchai mon coup de fusil, et je fus assez heureux pour lui casser une aile. Mon compagnon fut très scandalisé de mon action qu'il traitait d'impie, ce qui ne n'empêcha pas, de mon autre coup,
d'en abattre raide mort , un second qui venait voler en tournoyant autour du blessé. Ce ne fut pas sans difficulté que je vins à bout de m'emparer de ce dernier, car, lorsqu'il me vit approcher, il s'accroupit sur le ventre, plia son cou sur son dos, et il me présentait , de quelque côté que je voulusse l'approcher, la pointe de son bec redoutable. Je fus obligé de l'assommer à coups de crosse, car mon nègre m'assura que s'il m'eût saisi une jambe ou toute autre partie du corps, il eût certainement enlevé le morceau.
La détonation de mon arme à feu fit élever dans les airs toute la troupe des marabous qui était dispersée autour du marais, et ils se mirent à tournoyer en criant comme une volée de mouettes. Le vieux nègre, fort inquiet, me conseilla do décamper au plus vite avec ma chasse, si je voulais échapper à l'indignation qu'éprouveraient les habitants du village, s'ils venaient à connaître l'énormitô de mon action. Je profitai de son avis, et je gagnai au plus vite le vaisseau, en emportant ma chasse, sans même prendre le temps de la considérer. C'est ce que je pus faire de mieux, car les nègres se rassemblèrent avec rumeur, et ayant appris je ne sais comment, de quoi il était question, trois des principaux d'entre eux vinrent le lendemain porter plainte au capitaine, et il m'en coûta deux bouteilles de rhum pour les apaiser.
Il me reste à vous dire où je pris, sur ces oiseaux, les belles plumes dont se parent nos dames, et je vais tâcher de vous le dire décemment. Je les pris autour de cette partie du corps qui est placée entre leur ventre et leur croupion ; mais n'allez pas dire cette dernière particularité à votre femme, car c'est à elle que je destine ma belle parure de marabou. » Boita bd .
Le marabou.
MAGASIN UNIVERSFX.