L'ERMITE ENDORMI, DE VIEN
Vien, le régénérateur delà peinture en France, né à Montpellier en 1716, annonça de bonne heure sa vocation. A peine dans sa dixième année , il copia si habilement l'estampe du serpent d'airain, d'après Lebrun, qu'on se décida à le placer chez un peintre de portraits ; on y remarquait ses progrès rapides , lorsque sa famille le fit entrer tout-à-coup chez un procureur, puis dans une manufacture de faïence; on bouleversait ainsi ses primitives études. Enfin ayant appris d'un artiste distingué de sa ville natale, les premiers principes de la peinture à l'huile , il partit pour Paris où il obtint, six mois après, une médaille d'encouragement. Dépourvu de fortune, il fit alternativement des esquisses pour les marchands du pont Notre-Dame, et des académies pour les concours. Son zèle infatigable ne demeura pas sans récompense ; une première médaille d'abord, et, l'année suivante, un premier prix de peinture, attirèrent sur lui l'attention.
Déjà supérieur à ses rivaux , Vien partit pour Home, aux frais du trésor royal ; trop enthousiaste de son art pour rester un seul moment oisif, il fit , durant la traversée, une superbe esquisse du massacre des Innocents; et à peine arrivé à Home, il y composa divers tableaux d'une grande dimension , avec une célérité d'autant plus remarquable qu'elle ne lui fit jamais sacrifier la correction. Admirateur passionné de i'anlique, il ne négligea point, pour s'y livrer, ce qu'il appelait les leçons du modèle vivant, et ce fut en combinant avec une juste mesure ces deux genres d'études qu'il se prépara à devenir le premier peintre d'histoire de son époque. Nous ne le suivrons pas dans ses excursions à Florence, à Naples, à Venise et dans toutes les villes d'Italie où il y avait des chefs-d'œuvre. A peine de retour à Paris , il fut reçu à l'académie de peinture et de sculpture, d'abord en qualité d'agréé . suivant l'usage , ensuite comme académicien, et six semaines après comme professeur. Vien exposa bientôt son saint Denis prêchant dans les Gaules ; placé dans l'église Saint-Roch, où il est encore, ce grand tableau partagea, avec celui de la Peste des Ardents , par Doyen, les suffrages des connaisseurs. Dans le public et dans les journaux, ce fut même le sujet d'une controverse animée. Quelques jeunes gens s'enflammèrent pour le rival de Vien ; d'autres préférèrent à la hardiesse de Doyen, la savante, l'harmonieuse composition du peintre de saint Denis. Diderot, que sa prédilection connue pour tout ce qui était outré dans les arts n'avait pas rendu entièrement injuste envers le talent de Vien, s'exprime en ces termes sur les deux tableaux :
« Les compositions sont comme le caractère des deux hommes. Vien est large, sage comme le Dominiquin. De belles tètes, un dessin correct, de beaux pieds, de belles mains, des draperies jetées, des expressions simples et naturelles ; rien de tourmenté, rien de recherché, ni dans les détails, ni dans l'ordonnance. C'est le plus beau repos ; plus on le regarde, plus on se plaît à le regarder. 11 tient à la fois du Dominiquin et de Lesueur. Vien. vous enchaîne et vous laisse tout le temps de l'examiner. Doyen , d'un effet plus piquant pour l'œil, semble lui dire de se dépêcher de peur que l'impression d'un objet venant détruire l'impression d'un autre , avant d'avoir em-
brassé le tout, le charme ne s'évanouisse. Vien a toutes les parties qui caractérisent un grand faiseur ; rien n'y est négligé; c'est pour des jeunes gens une source de bonnes études. Si j 'étais leur professeur, je leur dirais : Allez à Saint-Roch , regardez la prédication de saint Denis , laissez-vous en pénétrer, mais passez vite devant le tableau des Ardents; c'est un jet sublime de tète que vous n'êtes pas en état d'imiter. » Nous sommes entrés dans ce détail au sujet de la prédication de saint Denis, parce qu'elle est nonseulement l'un des meilleurs tableaux de Vien, mais encore celui de tous qui caractérise le mieux son talent.
Peu de temps après le succès de ce grand ouvrage, l'auteur obtint les récompenses les plus flatteuses. Llu recteur de l'académie de Peinture, puis membre de celle d'Architecture , chargé ensuite de diriger en France les élèves protégés par le roi. il se vit appelé , en 1771, à la direction de l'école de Rome où il fut accueilli avec une haute distinction. Le roi lui envoya presque aussitôt le cordon de Saint-Michel, en le dispensant de remplir les formalités prescrites pour la réception. Les soins assidus qu'il donna aux exercices de ses pensionnaires, et l'idée qu'il eut d'exposer tous les ans, à Rome, dans une galerie publique, les travaux de ces jeunes gens, eurent, ainsi que ses propres exemples, la plus heureuse influence sur le retour de l'école française aux vrais principes de la peinture. Revenu à Paris, en 1781, Vien continua de travailler comme s'il n'eût rien perdu de sa jeunesse, et plusieurs de ses ouvrages furent honorablement remarqués aux expositions publiques du Louvre. Le loi le nomma son premier peintre, en 1788, mais bientôt la révolution lui fit perdre ses places et ses honoraires ; il ne lui resta plus, pour soutenir sa famille, que le fruit de ses épargnes , et cette ressource était à la veille de lui manquer, quand le premier consul l'appela au sénat conservateur, où, peu de temps après, il reçut le titre de comte et de commandant de la Légion-d'Honneur. Vien mourut à Paris, le 27 mars 1809, à l'âge de quatre-vingt-treize ans; six mois avant sa mort il s'occupait encore de peinture, et plus particulièrement de sujets gracieux ; c'est de son atelier que sont sortis la plupart des peintres dont s'enorgueillit le dix-neuvième siècle ; il fut le maître de David et de Vincent, qui, à leur tour, eurent pour élèves Girodet, Gros et Gérard.
En récapitulant les productions de Vien , sans compter les dessins et les ébauches, on a trouvé un total de cent soixante-dix-neuf tableaux , parmi lesquels on remarque V Ermite endormi , dont nous reproduisons la gravure, conforme à celle de Miger. L'Ermite endormi , ouvrage de la jeunesse de Vien, fut exécuté à Rome , d'après nature. On admire la sagesse et la correction du dessin , l'entente des lumières, la fermeté et la fraîcheur du pinceau , et le bel accord des couleurs. Les" élèves de Vien, dans quelques parties, ont sans doute surpassé leur maître ; mais ils n'ont dû ces avantages qu'à la pratique de ses leçons et à la méditation de ses bons ouvrages ; c'est ce que David écrivait lui-même dans une lettre datée de Rome , et dans laquelle nous trouvons ce témoignage irrécusable : « Il faut, qu'avant de finir, écrivait-il à Vien, je vous dise combien votre mémoire est chère aux habitants de Rome. C'est surtout quand M. Lagrénée a exposé son tableau que j'en ai