LE CHATEAU DE SULLY
En 1602, le marquis de Rosny fit l'acquisition d'un château situé à Sully, village du déparlement du Loiret , à peu de distance d'Orléans. Ce château, qui était alors peu considérable, prit un accroissement successif, et fut érigé en duché-pairie , par lettres-patentes de Henri IV en date du 42 février -IG06 : ce fut alors que le marquis de Rosny devint duc de Sully. « J'avais déjà refusé cette dignité, dit-il dans ses Mémoires , lorsque le roi m'avait envoyé ambassadeur en Angleterre. Les libéralités de ce maîtrebienfaiteur ayant levé depuis ce temps-là l'obstacle qui m'avait empêché de profiter de sa bonne volonté , j'acceptai avec reconnaissance ce nouveau bienfait. Il n'y eut aucun des seigneurs de la cour, ni presque des grands du royaume, qui ne me fit l'honneur de ru'accompagner lorsque je me présentai au parlement pour la cérémonie de ma réception. Elle fut encore plus honorée par la présence de tous les princes du sang, excepté M. le comte de Soissons. La grand'chambre , la salle , toutes les galeries et les cours même étaient si pleines qu'à peine on pouvait s'y retourner. J'amenai au sortir soixante des plus distingués à l'Arsenal, où les attendait un repas en gras et en maigre , pour lequel je n'avais rien épargné. Une surprise heureuse pour moi fut d'y trouver sa majesté elle-même , qui s'y était rendue
pendant la cérémonie , sans avoir voulu m'en prévenir. « Monsieur le grand-maître, me cria le roi du plus loin « qu'il me vit arriver, je suis venu au festin sans prier, « serai-je mal dîné? — Cela pourrait bien être, Sire, lui « répondis-je , car je ne m'attendais pas à tant d'honneur. « — Je vous assure que non , reprit ce prince en intei rom- « pant mes remercimens : j'ai visité vos cuisines , en vous « attendant, où j'ai vu le plus beau poisson qu'il soit |pos- « sibledevoir, et force ragoûts à la mode ; et même parce « que vous tardiez trop à mon gré , j'ai mangé de vos pe- « tïtes huîtres de chasse , toul-à-fait fraîches , et bu de « votre vin d'Arbois, le meilleur que j'aie jamais bu. » La gaieté du roi assaisonnant le plaisir de la table , le reste du jour se passa à la' satisfaction de tous les convives. »
Nous croyons devoir rapporter cette scène intéressante , où brillent à la fois la bonhomie d'un grand roi et son affection pour son loyal ministre; car souvent un fait caractéristique comme celui-ci fait aussi bien connaître les hommes que l'histoire de leur vie entière.
Sully embellit les dehors de son château par des jardins magnifiques et par un large canal, entretenu d'eau vive par la petite rivière de Sangle, qu'il y fit passer, et qui de là va se perdre dans la Loire. Il fit construire une machine destinée à porter de l'eau à tous les bassins , jelsd'eau et cascades , dont les jardins étaient remplis . cette machine subsiste encore , mais les pièces d'eau sont pour la plupart détruites. Quant aux bàtimens , il en fit boiser, peindre et dorer presque tous les appartemens : il fit aussi pratiquer, dans l'épaisseur des murs , des galeries , qui prennent depuis le petit corps-de-logis de l'entrée jusqu'au gros château. Les cours et le petit parc sont aussi Sun ouvrage. Dans l'une de ces cours, on remarque plusieurs éminences faites de main d'homme. Ces travaux , qui ne sont d'aucune utilité et qui produisent même un effet assez désagréable, ont de quoi surprendre ceux qui ne savent pas que le duc de Sully ne trouva pas d'autre moyen de faire subsister une infinité de pauvres , qui demandaient du travail dans un moment de cherté. La collégiale de Saint-Ithier était anciennement une petite église qui touchait presque au château : il la fit transporter an milieu de la ville , ou plutôt il en fit faire à ses frais une très-belle église , sans parler de plusieurs autres ouvrages dont on lui a l'obligation , et parmi lesquels nous citerons seulement la fondation d'un Hôtel-Dieu.
L'appartement principal du château est celui qu'il fit arranger en mémoire de Henri-le-Grand , et qu'on nomme pour cela Y appartement du roi. Il voulut laisser un autre monument de sa reconnaissance envers ce prince dans la salle de Sully. Cette salle , qui , après celle de Montargis , est la plus grande qu'on connaisse en France, a vue sur la Loire : Henri IV y est peint , dans un tableau de première grandeur, le plus parfait et le plus ressemblant de tous les portraits de ce prince. Ce tableau décore une immense cheminée , toute incrustée de menuiserie , et couverte de cartouches en pierre, avec des emblèmes et des devises. Un de ces cartouches a quelque chose de singulier : il représente le soleil jetant une faible et pâle lumière : au dessous paraît la lune , aussi brillante que le soleil l'est peu. C'est le seul emblème qui n'ait pas de devise ; ce qui fait croire qu'il renferme quelque chose de mystérieux.
On sait qu'après la mort de Henri IV, Sully se relira dans ses terres. Il partageait son séjour entre la chapelle d'Angillon , Villebon et Sully. La vie qu'il menait alors avait un caractère de grandeur et même de majesté, en harmonie avec son esprit grave et sérieux. Outre un grand nombre d'écuyers, de gentilshommes et de pages, qui le servaient, de dames et de filles d'honneur attachées à la personne de la duchesse de Sully, il avait une compagnie de gardes avec leurs officiers, et une autre de Suisses , sans I compter une foule nombreuse de domestiques de toute espèce.
' Sully avait l'habitude de se lever de grand matin. Après
ses prières et sa lecture, il se mettait au travail avec quatre secrétaires. Ce travail consistait à mettre ses papiers en ordre, à rédiger ses mémoires, à répondre aux différentes lettres qu'il recevait , à prendre connaissance de ses affaires domestiques , enfin à conduire celles de ses gouvernemens et celles de ses charges : car il demeura jusqu'à sa mort gouverneur du Haut et Bas-Poitou et de la Rochelle , grand -maître de l'artillerie , grand-voyer de France et surintendant des fortifications du royaume. Il employait ainsi la matinée entière , puis il sortait pour prendre l'air une demi-heure ou une heure avant le dîner : alors on sonnait une grosse cloche pour avertir de sa sortie les gens de sa maison, qui se plaçaient en haie sur son passage, depuis son appartement jusqu'au bas de l'escalier. Sesécuyers, gentilshommes et officiers marchaient devant lui , précédés de deux Suisses avec leur hallebarde. A ses côtés se tenaient ses amis ou les membres de sa famille : suivaient ses officiers aux gardes et sa compagnie de Suisses : la marche était toujours fermée par quatre Suisses.
Rentré dans la salle à manger, qui était ira vaste appartement , où il avait fait peindre les plus mémorables actions de sa vie et de celle de Henri IV, il se mettait à table. Cette table était comme une longue table de réfectoire , au bout de laquelle il n'y avait de fauteuils que pour lui et la duchesse ; tous ses enfans , mariés ou non mariés , qnelque rang qu'ils eussent, et jusqu'à la princesse de Rohan, sa fille, n'avaient que des tabourets ou des sièges plians; car à celte époque la subordination et le respect des enfans étaient poussés à un tel point , qu'ils ne se couvraient et ne s'asseyaient jamais en présence de leurs père et mère , sans en avoir reçu l'ordre. La table était servie avec goût et magnificence. Il n'y admettait que les seigneurs et les dames de son voisinage, quelques-uns de ses principaux gentilshommes , et des dames et filles d'honneur de la duchesse de Sully : excepté la compagnie extraordinaire, tous se levaient et sortaient au dessert. Le repas fini , on se rendait dans un cabinet contigu à la salle à manger, et qu'on appelait le cabinet des illustres, parcequ'il était orné des portraits des papes, rois et autres personnages distingués ou célèbres de son temps.
Dans une autre salle à manger, belle et richement meublée , le capitaine des gardes tenait nue seconde table , servie
à peu près comme la première , où mangeaient ceux que la disproportion d'âge empêchait le duc de Sully de recevoir à la sienne; car il avait coutume de dire aux jeunes gens : » Vous êtes trop jeunes pour que nous mangions ensemble , et nous nous ennuyerions les uns les autres. »
Lorsqu'il avait passé quelque temps avec la compagnie , il remontait chez lui pour s'occuper pendant deux ou trois heures du même travail que le matin. Puis, si le temps ou la saison le permettaient, il prenait le plaisir de la promenade: la sortie avait lieu toujours avec le cortège, que nous avons décrit. Quelquefois il faisait cette promenade dans son chariot ou coche, avec la duchesse, son épouse. De retour au château , il travaillait encore. Le souper se passait comme le dîner, ensuite chacun se retirait chez soi. Le duc de Sully ne portait ni ordre ni décoration : seulement il suspendait à son cou , surtout depuis la mort de Henri IV, une chaîne d'or ou de diamans , à laquelle était attachée une médaille représentant ce grand prince. De | temps en temps il la prenait, il s'arrêtait à la contempler et la baisait avec transport : il ne la quittait jamais , même lorsqu'il venait à la cour , non plus que l'ancien habillement; car jamais il ne voulut s'assujettir à la mode. On sait ce qui lui arriva un jour que Louis XIII l'avait mandé pour le consulter sur quelques affaires importantes. Les jeunes courtisans qui entouraient le roi, riaient entre eux de sa tournure , de ses manières et de son costume : il s'en aperçut, et s'adressant au roi : « Sire, lui dit-il, je suis trop vieux pour changer d'habitude sur rien; quand le feu roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l'honneur de î m'appeler auprès de sa personne, pour s'entretenir avec , moi sur les grandes et importantes affaires , au préalable ,
il faisait sortir les bouffons. »
| L'ordre et la paix régnaient parmi les nombreux domestiques du duc. Personne ne sut jamais mieux se faire respecter, servir et obéir que lui. Les catholiques qu'il avait à son service , ne s'apercevaient point qu'il mît aucune différence entre eux et les calvinistes : il avait soin au contraire de les obliger à remplir exactement leurs devoirs de bons catholiques romains. Il aurait lui-même embrassé la i religion catholique , sans une délicatesse mal entendue : il craignait qu'on n'attribuât ce changement à l'ambition et à | l'intérêt.
( Le Château da Sully à Sully.)
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