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LES BOHEMIENS

C'est dans les montagnes de la Transylvanie, aux confins des provinces turques et de l'Autriche, (pie réside principalement celle race d'hommes extraordinaires (pie nous appelons Bohémiens. Ce fut vers l'année 1458, qu'ils se montrèrent en Hongrie et en Bohême , on les appela Zigueries ou Czingaries; mais lorsqu'ils quittèrent ce pays pour se répandre dans les parties plus occidentales de l'Europe, on leur donna le nom de Bohémiens, parce qu'on supposa qu'ils étaient originaires de la Bohème. Bien qu'il y en ait une très grande quantité au centre de l'Europe, ils attirent peu l'attention, parce qu'ils sont divisés en petites compagnies ; les uns habitent les faubourgs de quelques villes, et les autres errant sans cesse, dressent leurs tentes dans les lieux qui leur plaisent le plus. On eu compte actuellement deux cent vingt-deux mille dans la Valachie, la Moldavie et la Transylvanie où on les appelle généralement Czingaries; mais dans quelques endroits on les nomme Dfarones, ou sujets de Pharaon, et dans d'autres Egyptiens, parce qu'on pense qu'ils sont d'origine égyptienne, comme les Juifs, ils ont des marques dislinclives indélébiles; les yeux creux, le teint brun, les cheveux noirs; une grande horreur du travail , et beaucoup de propension à commettre des petits larcins. Ils ne reconnaissent aucune religion pour la leur, mais ils suivent en général le rit grec, dont ils n'ont cependant qu'une idée très imparfaite : ils baptisent généralement leurs enfans eux-mêmes dans une maison publique , au milieu des scènes profanes et indécentes; ils forment des liaisons avant d'être en âge de mariage , et les rompent quand il leur plaît : il n'est pas rare de voir des mères entourées d'enfans de différens pères. A un certain âge , on laisse les garçons courir tout nus dans les temps les plus rigoureux. Lorsque plusieurs familles veulent mener une vie sédentaire, elles construisent une cabane où elles se logent, avec différens animaux ; l'air qu'elles y respirent est très malsain , à cause de leur malpropreté.

Les Bohémiens sont très irascibles; leurs emportemens vont souvent jusqu'à la fureur; bavards et surtout menteurs, ils sont presque toujours en discorde; ce qui donne lieu surtout à celle désunion, c'est leur goût pour les liqueurs fortes. Malgré le rang abject qu'ils occupent dans la société, ils sont remplis de vanité; ils professent le plus grand respect pour certaines familles d'entre eux, qu'ils appellent Voïvodes, et parmi lesquelles ils choisissent un individu à qui ils donnent le nom de chef; ils le portent trois fois autour de leurs bulles, en jetant des cris épouvantables; telle est la cérémonie d'inauguration. Les chefs sont gardiens de quelques privilèges qui leur ont clé accordes vei s l'année iGOO ; les Czingaries de Transylvanie sont très tiers de ces privilèges.

Outre leur dépravation générale, ils ont des degrés d'infamie ; il y en a qui sont si pervers qu'ils sont généralement repoussés; c'est parmi eux qu'on choisit les honricaux; ils remplissent leur tâche avec délices; ils inventent des iuslriuncns de torture, et prennent un plaisir féroce à faire aux victimes le détail du supplice qu'elles doivent cproiner.

En général, ils gagnent leur vie à fabriquer des outils de fer, des coin cris de corne, des paniers et d'autres objets; on les emploie aussi, dans la Valachie, à recueillir l'or dans

l'Oit, la Dobriza, etc.; d'autres servent de marmitons , ce qui est la cause principale de la saleté des cuisines de la Valacliie; quelques-uns cependant ont de plus agréables occupations : doués par la nature d'une oreille iine et délicate , ils sont très propres à l'art de la musique, qu'ils aiment beaucoup. Presque tous les musiciens de ces pays sont Bohémiens; ils excellent surtout sur les instrumens à vent. Je les ai souvent entendus , et toujours avec le plus grand plaisir, cependant on m'a dit qu'ils ignoraient les premières règles de l'art.

Leur langage est un mélange de mots bulgares, hongrois, arabes, et d'autres dialecles de l'Orient; de sorte que lorsqu'on est versé dans les langues orientales on peut comprendre leur jargon. Ils apprennent avec facilité et ils adoptentla langue du peuple près duquel ilsont l'intention de s'établir. Ils n'ont point d'écoles, et sont peu capables de discipline et d'instruction.

Leur situation civile en Transylvanie est tolérable; là ils jouissent de quelques privilèges qui les élèvent jusqu'à un certain point, au rang de citoyens; tandis qu'en Valacliie et en Moldavie ils sont esclaves. Une partie de cette caste appartient au gouvernement, et l'autre aux individus; ils sont achetés et vendus ordinairement de cinq à six cents piastres; cependant les ventes sont rarement publiques. Ceux qui appartiennent au gouvernement peuvent errer à leur gré, en s' engageant à ne pas quitter le pays, et à payer une taxe annuelle de quarante piastres pour chaque individu de seize ans; ils se procurent généralement cette somme en recueillant de l'or dans le lit des rivières. Ceux qui appartiennent aux boyards sont employés aux fonctions que désignent leurs maîtres; ils servent le plus souvent comme domestiques ou vignerons. Un boyard n'est pas inquiété pour avoir tué un de ses Bohémiens , et pour le même cas, un étranger n'est condamné qu'à une amende de quatrevingt-dix florins. Ils commettent rarement de grands crimes , mais se rendent souvent coupables de délits; pour les plus graves ils reçoivent un certain nombre de coups de bâlon sur la plante des pieds , et pour ceux de peu d'importance on leur met un masque de fer, qu'ils gardent plus ou moins long-temps ; outre qu'il les gêne beaucoup, il les empêche de boire et de manger. Pour de petits vols on leur inflige une autre punition; leur cou et leurs bras sont serrés dans une planche fendue, qu'ils emportent avec eux. Ce châtiment a de l'analogie avec la fourche romaine, et avec la congue des Chinois.

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