EXPÉDITION D'YPSILANTI. — DESTRUCTION DU BATAILLON SACRÉ
Impatiens de secouer le joug humiliant des Turcs , quelques enfans de la Grèce avaient, depuis 1814, fondé à Vienne , sous le nom d'Hétairie , une association dont le but était la délivrance de leur patrie. Le fils d'un ancien hospodar de la Valachie et de la Moldavie , Ypsilanti , général au service de la Russie , fut choisi sept ans après pour être le chef de cette association. A sa voix , un grand nombre de Grecs , soit des îles, soit du continent, coururent aux armes et apportèrent leurs trésors Mais le moment de la régénération de la Grèce n'était pas encore arrivé ; la Russie crut devoir désavouer toute participation à ce grand complot, et le sang des Grecs insurgés fut répandu en pure perte.
L'armée grecque se composait d'environ cinq mille hommes, venus île la Bulgarie, de la Valachie, de la Moldavie, de la Servie, etc., avec un corps de cavalerie arnaute et quelques pièces de campagne en fer , qui avaient été autrefois des canons de navire. Le nombre des troupes turques étaient presque deux fois plus élevé , et il s'y trouvait quinze cents hommes de cavalerie bien équipés.
A l'exception des cavaliers arnaules , tous les soldats d'Ypsilanti étaient animés d'un vrai patriotisme, et tous unis pour défendre l'Eglise chrétienne ; mais la nature de leurs premiers services , l'absence de toute discipline militaire , et pardessus tout la diversité de leur origine , les rendaient peu propres à une attaque générale. Il y avait cependant un corps dans lequel on avait la plus grande confiance.
Tous les Grecs de familles respectables en général , et particulièrement ceux des deux provinces de la Valachie et de la Moldavie , avaient coutume d'envoyer leurs enfans faire leur éducation dans les différentes universilés d'Europe , surtout en Italie et en Allemagne. Les uns étudiaient la médecine , les lois ; les autres, les mathématiques , le commerce, l'industrie. Les premiers rentraient ordinairement dans la maison paternelle pour y pratiquer leur art ; les derniers étaient placés dans les différentes maisons de commerce que les Grecs avaient alors dans toutes les capitales du continent. Lorsque la société de l'hétairie prit de l'accroissement , ces jeunes gens en devinrent membres partout où elle avait des ramifications; et, lorsque le plan de révolution fut conçu , ils furent les premiers à proposer leurs bras. Chacun se procura une paire de pistolets , un sabre et un mousquet armé d'une baïonnette à la manière européenne , et un uniforme noir. Ainsi équipés , ils rejoignirent Ypsilanti. C'était tout à la fois un spectacle fort singulier et intéressant que de voir ces jeunes gens abandonner volontairement , d'un commun accord, leurs collèges et leurs occupations dans les différentes villes d'Italie , de Russie, et d'Allemagne, et partir seuls ou par petites bandes , des points les plus éloignés de l'Europe pour se réunir à un endroit convenu, et former une armée; ils s'enrôlèrent dans un corps appelé la troupe sacrée , et ils prouvèrent par leur conduite qu'ils méritaient ce litre, aussi bien que les Thébainsaux jours d'Epaminondas. Ils écrivirent sur leurs étendards : mort ou liberté (I ), avec l'inscription
(i) Les Grecs plaçaient souvent ces inscriptions sur leurs étendards, et principalement la seconde; le corps du porte-étendard qui mourait en défendant son drapeau était enveloppé dans ses plis comme dans un linceul , et porté ainsi jusqu'au tombeau.
des boucliers des Spartiates ou avec, ou dessus. Aucun d'eux n'avait, avant cette époque, éprouvé de fatigue, ni manié une arme : cependant ils enduraient des privations et les fatigues de la discipline avec soumission et courage , donnant aux autres un exemple qui n'était qu'imparfaitement suivi. Ypsilanti avait environ cinq cents hommes de ce corps, et c'était sur eux qu'il comptait principalement.
La position qu'occupaient les Grecs était très favorable ; ils pouvaient se retirer dans le grand monastère de Drageschaiv, situé à peu de distance. Les monastères grecs sont très propres à soutenir un siège ; ils ont en général une forme quadrangulaire ; les murs en sont fort épais , et les fenêtres très étroites; ce sont autant de forteresses où les moines sont en sûreté contre les attaques des pirates des côtes et des brigands de l'intérieur. Ces demeures avaient souvent servi de refuge aux troupes grecques lorsqu'elles étaient poursuivies par l'ennemi. Situé entre les extrémités de deux branches de montagnes, qui à cet endroit avancent considérablement dans la plaine , et sont entourées de bois épais, le monastère de Drageschaw pouvait être facilement défendu. Il était aisé à des troupes légères de se loger dans les bois pour harceler l'armée turque lorsqu'elle se présenterait pour attaquer le couvent. Dans cette position imprenable, Ypsilanti aurait attendu des renforts, et le succès de la campagne était assuré. Par une inexplicable fatalité , cet avis que proposèrent les officiers grecs les plus expérimentés , ne prévalut pas dans le conseil de guerre ; un traître dérangea cette sage combinaison ; il reprocha aux Grecs de n'oser aborder les Turcs en rase campagne, exalta perfidement leur courage , et dans un moment d'enthousiasme, ils résolurent par acclamation d'aller au-devant de l'ennemi.
Le combat commença à dix heures du matin, le 49 juin 1821; après quelques décharges de la petite artillerie des Grecs, les Turcs se jetèrent sur la troupe sacrée , qui se défendit avec son courage accoutumé ; ils furent repoussés par les baïonnettes, qui donnaient à ce corps un grand avantage sur l'ennemi dans la mêlée , parce que les Turcs n'en avaient pas à leurs mousquets , et que leurs yatagans, ou espèce de couteaux de chasse , étaient trop courts. Ceuxci reculèrent en désordre ; mais ils revinrent bientôt à la charge, et furent de nouveau repoussés. Ypsilanti, pensant que le moment décisif était arrivé , ordonna à sa cavalerie de se porter sur le derrière de l'armée turque, tandis qu'elle se relirait confusément. Si cet ordre avait été suivi , les ennemis n'auraient pu se rallier , et les Grecs eussent remporté une victoire éclatante; mais la cavalerie était commandée par Kœravia,qui avait si fortement conseillé de livrer le combat; au lieu d'obéir aux ordres du général, et d'attaquer les Turcs en déroute , ce corps , guidé par son infâme chef, tourna ses armes contre les Grecs, et les mit en fuite. Tous les efforts pour remédier à ce désastre furent infructueux : la terreur panique , ou la trahison de la cavalerie, se communiqua à l'infanterie, qui se précipita dans l'Oit, et le traversa à la nage, laissant la troupe sacrée presque seule sur le champ de bataille ; ce fut alors que la cavalerie turque se précipita sur ce petit corps, et l'enveloppa de tous les côtés. Quoique dans une situation aussi terrible, ces braves jeunes gens conservèrent leur ordre jusqu'au dernier moment, et tinrent leurs rangs serrés; ils repoussèrent pendant quelque temps les efforts de l'ennemi ; enfin les pistolets firent ce que les sabres n'avaient pu faire ; après les avoir affaiblis par des décharges répétées , les Turcs exterminèrent ceux qui étaient restés. Il en périt plus de quatre cents sur le champ de bataille , et presque tous ceux qui purent échapper au carnage moururent de leurs blessures; de sorte qu'à peine un seul homme de cette troupe admirable , qui faisait l'orgueil de la Grèce , a-t-il survécu à cette sanglante journée. Jusqu'à présent personne n'a osé élever un tombeau sur le lieu où ils reçurent la mort; mais ils vivent immortels dans la mémoire de leurs compatriotes. Aujourd'hui que les puissances ont replacé la Grèce euro-
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péenne au rang des nations chrétiennes, on doit croire qu'un monument sera élevé en l'honneur de ces généreuses vielimes, dans la plaine de Drageschaw.