RELIGION. — MŒURS. — ORGANISATION MILITAIRE
Au-delà du Bengale se trouve le Boutan, pays fort étendu et visité jusqu'à ce jour par bien peu de voyageurs. Le chef de cet état est pontife souverain ( dherma-rajah ) et a sous ses ordres un prince séculier (daeb-rajah).
Les naturels sont robustes, à cheveux noirs et courts. La religion des Boutéens est un assemblage de contradictions apparentes qui sembleraient devoir se détruire les unes par les autres. Ils se reprocheraient comme un grand crime de tuer un animal ; ils respectent l'être vivant jusque dans la vermine qui les dévore ; et cependant ils mangent volontiers toute espèce de chair, excepté celle du pigeon. Cette exception unique n'est pas même prescrite par la religion , mais par quelque ancien préjugé, et ceux qui ne s'y conforment point , ne s'exposent qu'au ridicule. Ils reconnaissent un être suprême et des divinités d'un ordre inférieur. Au Boutan , comme dans l'Inde , l'homme sacrifie encore plus à la crainte qu'à l'espérance. Vous voyez de tous côtés dans les temples les images de dieux terribles; mais pour obtenir cet honneur, ces images doivent avoir une origine authentique ; il faut qu'elles aient figuré d'abord dans les appartenons du prince ou dans ceux de son premier ministre, ou tout au moins qu'elles soient envoyées par l'un des premiers officiers du gouvernement.
Un temple rempli d'images , rappelle à tous les croyans la présence des divinités qu'il renferme. Il est curieux de voir une foule de dévols les environner, en répétant les paroles de salut. Ces mêmes paroles sont écrites en grands caractères sur les chuti ; on appelle ainsi des murs de six à sept pieds de hauteur, sur une longueur arbitraire , et qui n'ont point d'autre destination que celle de mettre des sentences religieuses sous les yeux des passans. Si quelqu'un place sur l'un de ces chutis un drapeau chargé d'inscriptions saintes, son exemple est promptement imité ; ce premier drapeau est bientôt entouré d'une quantité d'autres, et le pauvre même apporte son offrande , un bâton au bout duquel est attaché une misérable loque. Le sang des victimes n'arrose point les temples du Boutan ; mais comme les dévots les plus scrupuleux ne s'abstiennent point de manger de la viande, ils en offrent aussi à quelques-uns de leurs dieux. D'autres divinités préfèrent des offrandes de thé , de riz, de fruits et même de poisson sec. Lorsque, dans des circonstances solennelles , on fait le sacrifice d'une tète de bœuf, les cornes de l'animal vont orner le frontispice du temple.
L'institution des gélums ou prêtres, imprime un caractère particulier à la religion du Boutan. On reçoit dans l'institution des enfaiis de toutes les tribus, pourvu qu'ils apportent une dot. L'enfant doit avoir au moins cinq ans et moins de dix ans accomplis. Dès que sa vocation est décidée, ses païens le présentent au dherma-rajah ou à quelque officiel' civil ou à un gélum; la somme requise doit être payée en même temps. Le néophite est entièrement à la charge de l'ordre qui l'a reçu , cl sépare do sa famille; ses études Commencent SUr-le-Charop, cl comme on le pense bien, elles sont très bornées; tout se réduit à savoir lire les livres «acre.', à réciter des prières et à pratiquer lea cérémonies du
culte. Le religieux fait vœu de chasteté, et, s'il y manque, son ordre le chasse , et lui interdit toutes les fonctions sacerdotales. Ces fonctions sont regardées comme incompatibles avec la culture des terres , mais elles n'excluent ni le commerce ni les emplois publics.
Les vœux religieux ne sont pas perpétuels. « J'assistai, dit un voyageur, à la cérémonie qui se pratique lorsqu'un gélum rentre, dans le monde. Toute la communauté avait été assemblée avec grande pompe , et , après avoir célébré un long service, où furent récitées des prières, le gélum prononça trois fois d'une voix forte ces mots : Dum schobdaï, ce qui veut dire : Mes habits religieux sont tombés. Il prit immédiatement la fuite , et la cérémonie fut terminée. Ces gélums , en abandonnant les ordres , ont le droit d'emporter avec eux ce qu'ils possèdent; car, comme nous l'avons dit, les règles monastiques n'interdisent point aux prêtres les spéculations particulières.
Il y a des religieux d'un ordre inférieur, lesquels portent le nom de lubis. Ceux-ci exercent au Boutan l'emploi d'instituteur. Le supérieur des gélums porte le nom de lànskham. Ses fonctions le placent immédiatement après le dherma-rajah , car il le remplace pendant les interrègnes et les minorités.
On croira difficilement que les gélums ne dorment et ne se couchent jamais; cependant on m'a assuré que des surveillant très actifs empêchent que ces religieux ne se livrent au sommeil. Dès qu'on voit un gélum sur le point de s'endormir , de grands coups de fouet qui lui tombent sur les épaules, sur toutes les parties de son corps, le rappellent à son devoir. Cette règle est, dit-on, très précise. »
On compte à peu près 2,000 gélums qui sont entretenus aux frais de l'état; les deux résidences des rajahs en ont chacune 500 , et les autres sont répartis entre les sièges du gouvernement provincial : mais dans le Boutan, le nombre des gélums est porté à 5,000, non compris les couvens de femmes. Ces couvens , ainsi que ceux des religieux , ont été presque tous fondés par des fonctionnaires en retraite. Leur dotation ne suffit point à l'entretien de ceux qui les habitent; ceux qui ne sont point salariés par l'état pourvoient eux-mêmes à leur subsistance.
Le mariage n'est considéré par les Boutéens que comme un contrat civil ; nulle cérémonie ne lui imprime un caractère sacré. L'époux habite dans la maison de son épouse , mais il arrive rarement que celle-ci vienne faire partie de la famille de son mari. La polygamie n'est point interdite, un homme riche se charge de toutes les femmes qu'il peut nourrir. En sens opposé, on voit des frères dont chacun ne serait pas en état de fournir aux dépenses d'un ménage , se réunir pour avoir une épouse en commun. Les enfans nés de ces unions donnent le nom de père au plus âgé des époux associés , et les relations de parealé avec les autres s'établissent comme à l'ordinaire. Une fille n'est nullement observée dans sa conduite; elle est parfaitement libre jusqu'à ce qu'elle prenne an mari, ce qui ne lui arrive guère avant l'âge de 25 à 30 ans. Une vieille femme trouve facilement un jeune homme qui consente à lui donner son nom, pourvu qu'elle ait une jeune sœur à laquelle s'unisse le mari. Ces unions, si opposées à nos mœurs , n'ont rien de choquant aux yeux des Boutéens, et elles ne sont pas moins paisibles qne celles qui nous paraîtraient mieux assorties. Le mari donne à sa vieille épouse le nom de mère ; et si un vieillard épouse une jeune femme, il la nomme sa fille.
Les funérailles sont une affaire plus importante qu'un mariage; la religion y préside. Dès qu'une personne est morte, on charge un gélum de faire les apprêts nécessaires pour brûler le corps. Celte cérémonie a lieu au bout de trois jours; en attendant , le corps du défunt est gardé dans sa maison. La mort d'un grand est une occasion de réjouissances publiques; des festins ci des distributions de liqueurs doivent précéder la pompe funèbre. Le défunt est imité à y prendre part; des mets sont placés près de son corps. A
l'expiration des trois jours le corps est porté sur le buChtr;