MOEURS DES LAPONS
( Lapons voyageant à la lueur d'une aurore boréale. )
11 est bien peu de nos lecteurs qui n'aient entendu parler de ce peuple , remarquable par sa petite taille , qui habite «ne des contrées les plus froides où l'homme ait pu jusqu'ici s'établir, et auquel nous donnons le nom de Lapons; mais peut-être les notions qu'ils ont acquises sur ce peuple à part, ne sont-elles pas si étendues qu'ils ne trouvent quelqu'intérét dans les détails où nous allons entrer sur ses mœurs.
Le Lapon peut être considéré comme le type des nations nomades polaires. Une petite taille, ordinairement de quatre pieds et demi , un visage large , des joues creuses , un menton pointu, la barbe peu épaisse, et en touffes éparses, les cheveux raides et noirs , la peau naturellement jaunâtre , rembrunie par la fumée ; tel est le signalement général des Lapons. La stature plus élevée , la peau plus blanche, les cheveux de diverses couleurs, semblent des exceptions ou des traces de mélange. Endurcis par leur rude climat, les Lapons acquièrent une extrême agilité et une grande force passive; jeunes, ils atteignent sur leurs patins à neige les loups et les renards à la course; hommes faits, l'arc fléchit sous leurs bras nerveux ; vieux , ils traversent les fleuves à la nage et portent des fardeaux considérables ; mais la longévité n'est pas constatée chez eux par des exemples certains ; jui contraire, ils paraissent généralement n'atteindre qu'à l'âge de cinquante à soixante ans ; et bien qu'assez propres dans leurs vêtemens, leurs habitations et leur nourriture , ils éprouvent beaucoup de maladies.
Très passionnés , ils sont aussi très craintifs; un regard les met en colère, une feuille qui tombe les inquiète. Tout voyageur étranger est à leurs yeux un espion chargé de découvrir l'état de leur fortune et de les faire soumettre à un impôt plus élevé. Rejetant le papier-monnaie, ils recelaient autrefois dans le creux des rochers dé l'or et de l'argent monnayé que souvent le père oubliait d'indiquer à son fils- Celte défiance a pour compagne une avarice et un cgoïsme extrêmes; le commerce n'est pour eux qu'une TOME II. — Février 1 835.
tromperie perpétuelle , et même le Russe astucieux est leur dupe- Sans pitié, ils abandonnent leurs compatriotes malheureux; sans honneur, ils rampent devant la richesse, bien ou mal acquise ; les mariages , conclus par calcul et intérêt de famille , font rarement naître des sentimens pro-° près à adoucir les ennuis d'une vie solitaire ; les parens et alliés ne s'accordent entr'eux qu'une hospitalité intéressée , et le talisman qui ouvre au voyageur la hutte ou la tente du Lapon , c'est la bouteille d'eau-de-vie.
D'abord dégradée par un culte superstitieux et sans morale , celte nation l'a été encore par son commerce avec des marins grossiers et d'avides marchands. Ce n'est que depuis une trentaine d'années mie le paganisme a disparu de ces contrées, du moins ostensiblement. Aujourd'hui l'administration a l'imprudence d'y laisser introduire une trop grande quantité d'eau-de-vie qui enlève au Lapon pêcheur la moitié de son revenu; les Lapons pasteurs eux-mêmes , accourus devant la boutique du marchand , y boivent souvent sans interruption jusqu'à ce que tous restent étendus par terre dans le sommeil de l'ivresse , d'où quelques-uns passent au sommeil de la mort.
Nous venons de distinguer deux classes parmi les Lappns. Celle des pasteurs de rennes offre dans sa manière de vivre quelques traits plus aimables et quelques scènes patriarcales. Le soin de conduire et de protéger le troupeau se partage entre tous les membres de la famille; chacun a ses chiens particuliers qui ne reconnaissent que sa voix. Les rennes , divisés en deux classes, portent à leurs oreilles une marque qui distingue ceux qui sont destinés à fournir du lait , à traîner des fardeaux, à nourrir des petits, ou à être engraissés pour la boucherie. Un Lapon , en jetant un coup d'oeil rapide sur son troupeau , reconnaît de suite , fut-il de mille têtes, s'il en manque un seul. Le soir, c'est un spectacle très animé que de voir une famille occupée à ramener les rennes dans l'enceinte ; les garçons et les valets les retiennent par une corde enlacée autour de leur bois , et les
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jeunes filles, en jouant, soutirent à ces animaux un lait glulineux qui sort quelquefois goutte à goutte.
Les migrations fréquentes des Lapons sont déterminées par la promptitude avec laquelle les rennes épuisent leurs pâturages; souvent, dans l'hiver, un mois suffit pour rendre îe changement indispensable.
Les pasteurs vivent sous des tentes formées par un faisceau pyramidal de pieux que recouvre ordinairement une pièce d'étoffe grossière et épaisse : une «uverlure dans le haut laisse passer la fumée; des chaînes de fer, descendues de cette ouverture , tiennent les chaudrons et les pots suspendus au-dessus du foyer. Tout autour, des peaux de ren nés, étendues sur une couche de branches de bouleau, offrent, le jour des sièges, et la nuit des lits à une vingtaine d'individus. C'est là que les Lapons, assis sur les talons, à la manière des Orientaux, passent, dans la béatitude d'un repos parfait, le temps que ne demandant pas leurs occupations oast raies; c'est là que dorment les pères et mères à leur place d'honneur, les enfaus, les chiens , et, lorsqu'il y en a , les valets et les hôtes étrangers. La lente est entourée de petits réservoirs suspendus sur des pieux , et qui contiennent diverses provisions; on voit aussi des cofhes posés autour, et qui, étant sur les replis de la toi e qui couvre la tente , servent à maintenir celle-ci contre les coups de vent, auxquels elle ne résiste pas toujours,
Le traîneau iln Lapon ressemble à une nacelle, de sorie que la personne assise dedans doit savoir maintenir ellemême l'équilibre. Les rennes, tirant avec le front seul, font quelquefois vingt de nos lieues avec un traîneau chargé; mais souvent aussi ils s'arrêtent halelans, ou quittent la direction pour chercher de la mousse, et , au bout de trois jours, le meilleur de ces coursiers est hors de service. Une famille laponne voyage dans une longue suite de traîneaux., divisés par séries ou raid; le père, la mère, chaque enfant dirige le sien. C'est ainsi que les marchandises sont transportées par les Lapons les plus pauvres.
A la chasse, ou en voyageant seul pendant l'hiver, le Lapon giisse avec une rapidité et une hardiesse surprenante sur ses longs patins à neige. En été, il voyage à pied , et ne charge les rennes que de ses paquets. Grâce à la nature particulière du pays, il se sert aussi en été d'une frêie na celle qu'il transporte sur des rouleaux d'un lac à l'autre; comme les lacs se suivent à peu de dislance, c'est la manière la plus sûre d'avancer en certaines contrées de la partie de la Laponie qui forme un plateau.
Le voyage dans l'intérieur du pays en été, pendant le jour perpéluel (voy. plus loin), présente d'innombrables inconvéniens; transports plus difficiles, interruptions causées par les fleuves, morsures des insectes, fatigue occasionée par la chaleur; on peut y ajouter le danger de rencontrer des incendies de forêts causés souvent par la foudre.
Les Lapons s'habillent en pelisses de renne, plus on moins précieuses ; ils portent des culottes et des botles de peau de renne, préparée de plusieurs manières, selon les saisons; les femmes niellent en hiver des culotles de drap. La chaleur de l'été fait ordinairement quitter ces vêtemens à l'un et à l'autre sexe , pour se couvrir d'une longue blouse de toile ou d'étoffe.
L'industrie des femmes remplace l'art des tailleurs ; elles savent mettre une sorte de luxe sauvage dans leurs bonnets qui varient beaucoup d'un canton à l'autre; elles y ajoutent toutes sortes d'ornemens en fil d'élain qu'elles foui ellesmêmes. Une ceinture décorée de plaques d'élain ou d'argent fait partie du costume lapon ; une bourse suspendue à celte ceinture, contient du tabac, de l'argent, un couteau, des aiguilles , des ciseaux, des bracelets de laiton : des chaînes d'argent ou d'élain, mais surtout des jumeaux décorent l'un Cl l'autre sexe. Il parait qu'anciennement les Lapons
fabriquaient ces objets qu'aujourd'hui ils achètent. Les Lapons savent faire du lil lien lin aV( c des nerfs et d< s boyaux de reunes, des cordes solides avec des racines, de jolies cuillères en corne, ainsi que des tabatières qu'on recherche
en Suède. Leurs traîneaux sont ornés de sculptures en bois qui ne sont pas sans mérite.
La vie des Lapons pêcheurs diffère sur beaucoup de points de celle des pasteurs. La nation des Finnois quœnes s'est répandue en si grand nombre parmi eux que l'idiome lapon a presque disparu , et qu'avant peu ils formeront une tribu entièrement distincte de celle des pasteurs. Ils demeurent dans des huttes de bois et dans des cabanes de terre, placées dans les divers endroits où ils font leur pèche. Leurs bateaux formes de planches très frêles , sont liés avec des cordes faites de racines; ils s'en servent avec beaucoup de hardie-se; mais ils se voient réduits, dans l'hiver, à vivre d'une pâte d'écorce de pin mêlée à du suif de renne; ils ne savent pas en faire du pain et répugnent à vivre de mousse comme les rennes. Du reste les Lapons pêcheurs des côtes russes ont été très peu observés jusqu'ici.
Tous les Lapons aiment à se réunir pour manger et boire jusqu'à ce que leurs provisions soient épuisées. L'eau-devie circule abondamment dans ces festins, qu'animent les Lcéties les plus gaies et la loquacité la plus bruyante. Les deux sexes y entonnent des chansons sur i.es airs sauvages et peu mélodieux.
Les cartes à jouer se retrouvent jusque dans ces misérables huttes. Elles sont faites d'écorce d'arbres et coloriées avec du sang de renne; lors d'un mariage, on voit souvent une tribu entière se réunir. L'éducation des enfans donne peu de peine; on donne à chacun, lorslle sa naissance, un ou plusieurs rennes qui lui appartiennent en propre, outre sa part à la succession.
Les détails que nous venons de présenter sur les mœurs des habilans de la Laponie ne sont pas ce que l'étude de ce pays nous offre de plus curieux. Il nous restera à dire dans d'autres articles les circonstances remarquables que présente le climat de celle contrée, circonstances communes, du resle, à plusieurs régions voisines du pôle. Nous expliquerons alors à nos lecteurs comment il se fait que l'ordre des saisons, «et la durée des jours soient, pour cette partie de la terre, differens ne ce qu'ils sont en France. Nous leur ferons comprendre pourquoi le soleil ne s'y couche pas pendant plusieurs jouis vers la fin du mois i.e juillet, et pourquoi au cœur de l'hiver, il disparaît sous l'horizon pendant un assez long espace de temps. Nous décrirons ces magnifiques el fréquentes illuminations du ciel produites par l'électricité qui remplacent alors la clarté du soleil, et auxquelles on a donné le nom d'aurores boréales (I); à la description île ce curieux phénomène sera jointe l'explication qu'en donnent les physiciens. Les éditeurs du Magasin Universel ne veulent pas en effet présenter seulement an public des peintures plus ou moins intéressantes des mœurs des peuples et des curiosités naturelles , mais remonter de ces descriptions aux principes eux-mêmes, soit de la science, soit de la morale.