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CHRONIQUES DE LA FRANCE. — L'HOMME AU MASQUE DE FER

( L'Homme au masque de fer. )

L'histoire de l'homme au masque de fer, racontée dans un grand nombre de livres sérieux et de romans , et transportée sur la scène française , est devenue une de nos traditions populaires , dans le midi de la France surtout, et c'est une de celles que l'on connaît le moins exactement. II fut fait mention de ce Masque pour la première fois en 1745, c'est-à-dire quarante-deux ans après la mort de ce fameux prisonnier de la Bastille , dans un ouvrage intitulé : Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, dont l'auteur avait donné des noms persans à des personnages français, et qui fut peu goûté du public. L'anecdote du Masque de fer fut considérée comme une fable , et elle était oubliée lorsque Vollaire lui donna cours en la racontant dans son Histoire du siècle de Louis XIV. Cette narration fit naître alors la curiosité la plus vive en France et dans toute l'Europe. — Avant de rapporter les principales opinions émises sur l'origine de ce prisonnier, citons d'abord le récit de Voltaire. (I)

« Quelques mois après la mort du cardinal Mazarin , il ai riva un événement qui n'a pas d'exemple. Et ce qui est

(I) Voyez la version qui suit cette citalioir.

moins -étrange, c'est que tous !es historiens l'ont ignoré. On envoya, dans le plus grand secret, au château de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus noble et la plus belle. Ce prisonnier, dans la roule, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l'an 1090 , l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Louvois alla le voir dans cette île avant sa translation , et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. — On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il

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n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il ne se plaignait jamais de son élat, et ne laissait point entrevoir ce qu'il pouvait être.

« Cet inconnu mourut en 1703 et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que , quand on l'envoya dans l'île Sainte-Marguerite , il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l'était sans doute, car voici ce qui arriva îe> premiers jours qu'il était dans l'île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit son nom sur une assiette d'argent et la jeta par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, vers le pied de la tour. Un pêcheur ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui esi écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? » — « Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l'a vue. » Le gouverneur s'informa de la vérité de cette réponse , puis , relâcha le pêcheur en lui disant : « Allez, vous êtes bien heureux de ne pas savoir lire. » M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret. Le second maréchal de Lafeuilïade , son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que ce prisonnier. Chamillart répondit que c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste beaucoup de mes contemporains qui déposent de la véiiié de ce que j'avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté. »

En 1785, M. le chevalier de Tauiès , ancien consul-général de France en Syrie , qui avait été souvent en correspondance avec Voltaire, adressa à M. de Vergennes, ministre de Louis XVI, un mémoire, imprimé depuis, dans lequel il prétendait prouver que le prisonnier au Masque de fer n'était autre qu'un patriarche arménien, chef d'une secte de schismatiques, qui avait abusé de son crédit auprès du Grand-Seigneur pour faire exercer une persécution cruelle sur les catholiques, persécution dont ceux ci étaient parvenus à tirer vengeance. — S'appuyant sur le témoignage de l'ambassadeur de France à Constanlinople , le chevalier de Taules racontait que les catholiques avaient obtenu , de la Porte Ottomane , à force d'argent , et avec l'appui des Jésuites residans en Turquie, que ce patriarche fût exilé ; que, pendant qu'on transportail par mer ce personnage au lieu de son exil , ils l'avaient fait enlever par un bateau français à la hauteur.de l'île deScio, puis conduire de là à l'île Sainte-Marguerite, où les Jésuites avaient eu le crédit de le faire enfermer. La crainte qu'inspirait cet ennemi des catholiques, auquel la Porte Ottomane pouvait d'un jour à l'autre rendre sa première puissance, avait déterminé les Jésuites à cette démarche au acieuse qui avait failli brouiller cette puissance avec la France. Quand elle réclama la restitution du patriarche , l'ambassadeur français assura que son gouvernement éiait entièrement étranger à cet enlèvement ; el , pour éviter une rupture qui eût été fatale aux catholiques qui résidaient en Turquie et eût' compromis les intérêts de la France , entourée alors de tant d'ennemis , le gouvernement se serait vu, dit le chevalier de Taules, dans l'obligation de soustraire le patriarche arménien à tous les regards. De là la nécessite du masque dont on avait couvert sa figure.

De quelque probabilité que le chevalier de Taules ail entouré et corroboré son exp ication , le plus grand nombre des personnes instruites né l'a pas adoptée; el sans mer la vérité des faits relatifs à l'envoi eh exil <i à l'enlèvement du patriarche arménien, ennemi des Jésuites, on a cru reconn lire dans ce mystérieux prisonnier de l'Ile Sainte- Marguerite el de la Bastille, une victime bien autrement marquante du système politique de la France. — L'homme au masque de fer serait . dans celle dernière hypothèse, nn frère Se Louis \iv, venu au monde en même temps que

ce monarque. Auquel de ces deux princes jumeaux apparenait la couronne ? N'étail-il p;s à craindre qu'ils ne se la disputassent un jour, l'épée à la main , et ne plongeassent la France dans une guerre civile qui l'aurait ruinée. La famille royale avait voulu prévenir la rivalité qui se serait élevée un jour entre ces deux princes , nés le même jour et possédant des droits à peu près égaux à la couronne, en .'aisanl disparaître l'un d'eux de la société. Cette opinion a été soutenue avec talent par plusieurs auteurs , mais on est forcé de convenir qu'elle n'a pas encore pour elle tous les caractères de la certitude historique.

Le chevalier de Taules, dans son Mémoire, nous a raconté l'histoire d'un autre masque de fer, victime de la politique russe. Ce nouveau Masque est un Français , le duc de Phalarès, né à Avignon, que la beauté de sa femme et ses propres dérèglemeus avaient rendu quelque peu célèbre. Livré, dès sa jeunesse, à une vie vagabonde, et courant d'aventures en aventures , il s'était un instant fixé dans le Mecklembourg , dont le prince régnant le prit à son service. La princesse Anne, fille de ce souverain , était alors élevée à Saint-Pétersbourg auprès de l'impératrice, sa tante; des raisons d'Etat ayant fait défendre par la cour de Russie toute correspondance entre le père et la fille , celui-ci imagina d'envoyer secrètement Phalarès en Russie pour le mettre en rapport avec la princesse. Quand le jeune émissaire eut atteint les frontières russes, un détachement de grenadiers entoura sa voiture, et le commandant lui présenta très poliment l'ordre que lui availdonné sa souveraine d'escorter le duc jusqu'à Saint-Pétersbourg. — Mais au lieu d'en prendre le chemin, il le conduisit dans un<hâteau isolé, aux environs de Moscou, où, comme le prisonnier de la Bastille, le duc fut caché à tous les yeux , et mourut au bout de quelques années. Il ne jeta point par sa fenêtre une assiette d'argent ; mais il fit mieux encore : Des pigeons volaient autour de son donjon ; il sut en attirer plusieurs par des appas , et attacha à leur cou des billets où ces mots étaient écrits : Le duc de Phalarès , sujet du roi de France , est cruellement et injustement enfermé dans un château auprès de Moscou.

Cette correspondance d'un nouveau genre, transmise en plusieurs parties de l'empire, parvint jusqu'à la cour de Russie, qui fit resserrer plus étroitement le prisonnier, dont il ne fut plus question depuis. La princesse Anne devint plus tard la mère de l'empereur Ivan, qui finit d'une manière si tragique.

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