‹ Magasin universelChapitre 137 sur 320 · THOMAS MORE · texte numérisé non relu

THOMAS MORE

Parmi les nombreuses victimes qui ont ensanglanté le sol de la Tour de Londres, nous avons cité le célèbre More, ministre de Henri VIII (2). La vie et le supplice de ce grand homme, martyr de la foi, nous ont paru devoir trouver place dans ce recueil , où ne sauraient revenir trop souvent les exemples d'abnégation et de dévouement aux lois éternelles de la morale et de la religion.

More était fils d'un des juges du banc du roi. Il n'était encore qu'un enfant, lorsque son aimable caractère et ses heureuses dispositions charmèrent l'archevêque de Canlerbury, qui le reçut dans sa maison, et voulut veiller sur l'éducation de son protégé. Le jeune More fut l'un des plus brillans élèves de l'Université d'Oxford, et se fit, dès son début dans le barreau , une telle réputation , qu'on s'empressa de l'envoyer au Parlement dès qu'il eût l'âge requis. Il se montra, dès son début, ami du peuple et partisan de l'économie, en s'opposant à l'établissement d'un impôt très

(i) On a long-temps donné à certaines pièces de théâtre le nom d'entremets, qui, plus lard fut remplacé par celui d'intermèdes.

(a) Voy. p. i32, ire année.

onéreux que le roi Henri VII voulait imposer à l'Angleterre.

Quand Henri VIII fut assis sur le trône, More fui appelé au conseil privé de ce prince , qui rechercha ses entretiens le nomma ministre des finances', lui confia d'importantes missions, et enfin le fit grand chancelier. Telle était l'intégrité de More, qu'après avoir exercé cette place importante pendant deux ans , il se retira avec moins de 5,000 fr. de revenu. Ses enfans lui reprochaient de ne rien faire pour leur avancement.» Soyez tranquilles, leur disait-il, vous aurez toujours le meilleur partage, la bénédiction de Dieu et celle des hommes. L'honneur de votre famille et mon saiut valent bien quelques faveurs de la fortune. » II trouva, quand il entra en place une multitude d'affaires arriérées ; quelques-unes même dataient de vingt ans; quand il quitta les fonctions de chef de la justice, aucun procès n'était en souffrance.

Cet homme , si juste , si bon , si noble, ne pouvait sympathiser avec un prince aussi ambitieux , aussi faux et aussi égoïste que Henri VIII; aussi ne servait-il ce maiire que pour être utile à son pays, et pressentait-il la récompense qu'obtiendraient un jour ses services. Au sortir d'un entretien de deux heures avec le roi , qui s'était promené avec lui, le bras passé autour de son cou, et en lui donnant toutes les marques d'un véritable attachement, More disait à ses amis. «Si pour cette tête qu'il vient de caresser, il pouvait gagner un château de plus en France, il ne la laisserait pas une heure sur mes épaules. »

Son attachement à la foi catholique, qui était celle de ses pères, le conduisit à Téchafaud. Le mouvement religieux imprimé par Luther, s'était communiqué à l'Angleterre, et le pouvoir de la cour de Rome que Henri VIII avait juré de respecter lors de son sacre, pouvoir qu'il avaii même soutenu dans une polémique théologique contre Luther, avait été tout d'un coup méconnu par ce prince, qui .s'était posé chef suprême de l'église dans toute l'étendue de ses étals, et en même temps avait fait reconnaître par le parlement et les grands du royaume la validité de son divorce avec sa quatrième femme, Catherine Howard qu'il haïssait, et qu'il fit plus lard décapiter dans la tour de Londres.

Tout en admettant la nécessité de quelques réformes dans le gouvernement de l'église à cette époque , et surtout dans l'exercice de l'excessive autorité que la cour de Rome exerçait alors en Angleterre, More n'approuvait pas la révolulion religieuse que voulait effectuer Henri VIII, et, pour ne pas avoir à y prendre part, il se démit de ses fonctions de 1 ord chancelier.

Il vivait à la campagne , loin de la cour et des discussions religieuses et politiques, partageant son temps enlre l'étude, la prière et les soins de sa famille, lorsque la tyrannie de Henri VIII vint le frapper au fond de son asile. Le silence et l'éloignement d'un homme aussi marquant et aussi considéré que More, était une censure publique des actes du roi. Il exigea de son ex-chancelier la reconnaissance de sa suprématie spirituelle, et, sur son refus, il le fit jeter à la Tour de Londues , et le priva même de ses livres , sa dernière consolation. La famille de More allait tomber dans le besoin; More vendit ses meubles pour lui donner du pain, et se prépara à monter bientôt sur l'échafaud pour rester fidèle à ses croyances.

Le parlement anglais ayant prescrit le serment d'obéissance au nouveau chef de l'Eglise , on représentait à More qu'il ne devait pas se croire plus sage que cette grande assemblée. « J'ai pour moi, répondait-il, le grand conseil des chrétiens, qui est l'Église universelle. Sa femme vint se jeter à ses pieds, le conjurant de sesoumettreà la volonté du roi, pour sauver leurs enfans. « Ah! ma femme, lui dit-il, voulez-vous que j'échange une éternité avec quelques années qui me restent à vivre. »

On vint lui annoncer que le roi , dans sa clémence , avait daigné commuer la peine de la potence en celle de la décapitation. «Dieu préserve mes amis d'une pareille faveur,

répondit-il avec une froide ironie; j'espère que mes pauvres cnfans n'en auront pas besoin. » Quand on lui eut lu sa sentence, il déclara hautement qu'il restait fidèle à sa foi, et ne voulait pas reconnaître un prince laïc pour chef du culte, et il rappela le serment que Henri VIII avait fait lors de son sacre.

Le front tranquille et empreint d'une religieuse fierté , More monta sur l'échafaud avec toute la force d'un martyr ; il adressa à Dieu une solennelle prière , d'une voix haute et calme, embrassa le bourreau, dont le bras tremblant semblait se refuser à son sanglant ministère, l'encouragea ù faire son devoir, et posa sa tête sur le billot. C'était le «5 juillet 1333; cette scène tragique se passait sur la plateforme de la Tour de Londres. Ce triste lieu avait renfermé bien des personnages de haut rang, avait vu se consommer bien des meurtres politiques , mais parmi ces victimes, il en était peu dont la vie eût été aussi noble , la cause aussi juste , la mort aussi belle que celle du chancelier More. Son corps resta gisant à la Tour pendant quatorze jours , et pendant ces quatorze jours, le peuple alla voir sur le pont de Londres la tête sanglante séparée du tronc , que le tyran y avait exposée.

On accorda enfin aux larmes de la fille du supplicié , Marguerite Roper, les restes de son père. La tête fut envoyée à Saint-Dunstan de Canterbury, enveloppée dans une

boîte de plomb , et le corps fut inhumé dans l'église de Chelsea.

Le nom de Thomas More est un de ceux que l'Angle~ terre cite avec le plus d'orgueil; ce n'était pas seulement un personnage politique éminent, un modèle d'intégrité, de générosité et de dévouement à ses convictions , c'était aussi un des hommes les plus séduisans parses manières nobles et gracieuses , et, ce qui valait mieux encore , un des meilleurs littérateurs de son époque si fertile cependant en gens de lettres. Ses ouvrages écrits pour la plupart en latin "suivant l'usage du temps, sont écrits avec pureté et élégance; on y trouve des dissertations de morale, de politique et de religion , et des pièces de poésie où se montre la finesse de son esprit. La plus célèbre de toutes ces publications est celle qu'il avait faite dans sa jeunesse sous ce titre : Utopie sur la meilleure des républiques , etc. Dans cet ouvrage allégorique, qui rappelle celui du divin Platon, et qu'on a considéré comme une débauche d'esprit échappée à la jeunesse de Thomas More, on trouve un grand amour de l'humanité, une véritable sympathie pour le sort du pauvre peuple, des idées fort sages sur la tolérance religieuse, et, avec tout cela, des opinions assez bizarres sur le suicide, le partage égal des biens, etc. La fille chérie de More, Marguerite Pioper, a aussi publié quelques écrits qui ne sont pas sans mérite.

' ( La famille de Thomas More, d'après Holbein, peintre anglais. )

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