‹ Magasin universelChapitre 14 sur 320 · PAR LE SULTAN MAHMOUD · texte numérisé non relu

PAR LE SULTAN MAHMOUD

Le sullan actuel ressemble, sous plusieurs rapports, à Pien e-le-Grand : c'est la même détermination dans les choses entreprises, la même énergie dans l'exécution, et la même sévérité dans l'accomplissement de ses arrêts. Comme Pierre-le-Grand , il n'a pu souffrir l'arrogance de sa garde prétorienne. Pierre se délivra de ses strélitz, et Mahmoud a brisé le joug que lui imposaient les janissaires. Depuis longtemps , le gouvernement formait le projet d'introduire la discipline européenne dans l'armée turque; Séliin, prédécesseur de Mahmoud, avait tenté de le mettre à exécution; mais le temps n'était pas venu; il périt victime de la rage des janissaires

Le sultan Mahmoud parvint à se concilier une partie des officiers de ce corps privilégié ; il gagna les uns avec de l'argent et des promesses ; il effraya les autres par des menaces. Il obtint qu'ils fourniraient cent cinquante hommes par régiment , et des officiers égyptiens, qui étaient déjà au fait de la tactique européenne, furent envoyés pour dresser et discipliner ces nouvelles troupes. En peu de temps, elles firent de si rapides progrès , que le sultan donna l'ordre de les réunir pour une revue générale sur la grande place de YEtmeidan, qui était réservée aux janissaires, et où se faisaient à ce corps les distributions de vivres. Les manœuvres avaient commencé en présence des ulémas, des ministres et de tous les premiers dignitaires de l'empire , lorsque plusieurs janissaires se plaignirent qu'on leur fit exécuter les manœuvres des Russes. Un officier égyptien eut l'imprudence de frapper au visage l'un des mécontens; ce fut le signal de la révolte : les troupes se dispersèrent dans les rues, volant et insultant tous ceux qu'elles rencontraient. Le mécontentement paraissait si général, que la police ne prit aucun moyen pour mettre un frein à leur fureur. L'aga des janissaires s'était surtout attiré leur courroux par le soin qu'il avait mis à favoriser le nouveau plan de discipline. Une partie des révoltés envahirent sa maison pour l'assassiner, mais il avait eu le temps de fuir; ils immolèrent à sa place son kiaga ou lieutenant , brisèrent tout ce qu'ils purent ttouver dans la maison, et, dans leur rage, ils se portèrent au dernier excès que puissent commettre des musulmans : ils enfoncèrent les portes de son harem, et insultèrent ses femmes. Le palais de la Porte, qu'avait abandonné le gouvernement, fut entouré par les révoltés, aux-

MAGASilN UKlVEMEL.

quels s'était jointe la populace. Celte multitude effrénée offrait l'aspect le plus dégoûtant; les janissairesavaient foulé aux pieds leur uniforme , et le reste de leurs vèlemens était déchiré. Ils cofcnencèrent par démolir le palais, qu'ils pillèrent, emportant tout ce qui leur parut avoir quelque valeur. Ils détruisirent aussi les archives , dont ils supposaient qu'on avait tiré leur nouvelle organisation.

JtLes janissaires déployèrent dans cette occasion un esprit e résolution qu'ils n'avaient jamais manifesté que dans les circonstances extrêmes. « Etant venu à la ville, dit un voyageur, la première chose qui frappâmes regards , ce fut un homme extraordinaii ement gros , ayant une veste de cuir avec des ornemens d'étain, et agitant un fouet fait avec des lanières de cuir. Hélait suivi de deux hommes aussi bizarrement accoutrés, et qui portaient, suspendue à un bâton, une grande chaudière de cuivre. Ils parcouraient les principales rues avec un air d'autorité, et chacun s'empressait de se ranger pour leur laisser un libre passage. J'appris que c'était la marmite d'un corps de janissaires pour laquelle on conservait toujours le plus grand respect. » En effet, la soupe était un caractère si distinclif de cette troupe , que leur colonel s'appelait Tchor-Badgé ou distributeur de soupe. Leur marmite était leur étendard, et lorsqu'ils la sortaient de leur caserne , c'était le signe d'un projet désespéré. Les marmites des différens corps furent donc portées à l'Elmeidam , renversées au milieu de la place , et , dans un court espace de temps, vingt mille hommes armés furent rassemblés dans ce lieu.

Le sultan convoqua un conseil nombreux, auquel il proposa de sortir l'étendard du Prophète. Son avis fut adopté. On ne se sert de cette relique sacrée, qui, dit-on, est faite avec un vêtement de Mahomet, que dans les occasions les plus solennelles ; il y avait cinquante ans qu'on ne l'avait vue à Constantinople. On la prit au trésor impérial et on la porta à la mosquée du sultan Achmet. Les ulémas et les softas marchaient devant, et le sallan , accompagné de sa cour, suivait par derrière , récitant le coran. Ce fut un grand acte de politique de la pari de Mahmoud ; car il mil en jeu par ce moyen , les préjugés et le fanatisme de toute la nation. Aussitôt que le peuple fut instruit de cel événement , des milliers d'hommes accoururent se ranger sous l'étendard, en donnant des marques du plus vif enthousiasme. Le muplili planta le sandjack-sheriff sur la chaire de la magnitique mosquée d'Achmet, et le sultan prononça l'analhème contre ceux qui refuseraient de s'y rallier.

Quatre officiers supérieurs , envoyés vers les janissaires pour les faire rentrer dans le devoir, furent massacrés au milieu de l'Elméidam, et les révoltés demandèrent qu'on leur livrât les ministres pour les égorger à leur tour. Le sultan demanda alors au sheik-islan un felva qui l'autorisât à exterminer ses sujets rebelles et fit marcher cuntre eux l'aga pacha, à la tête de soixante mille hommes, sur lesquels il pouvait compter. Cernés de toutes parts dans l'Etméidam, où ils étaient rassemblés confusément, ils ne purent résister j le carnage fut terrible; il en resta la moitié sur la place ; les autres purent à peine se réfugier dans leurs kislas, ou casernes. Après leur refus de se rendre à quelque condiliju (pie ce fût, l'aga fit mettre le feu aux kislas. On peut juger quelle fut alors leur situation : ceux qui échappaient au feu, périssaient par le fer. Cependant leur désespoir fut fatal à l'aga pacha, qui perdit un nombre considérable d'hommes, eut quatre chevaux tués sous lui, et reçut plusieurs blessures. Enfin, la résistance cessa. La flamme s'apaisa , et le soleil du lendemain vint éclairer un tableau épouvantable : des ruines incendiées, éteintes dans le sang, et des monceaux de corps ensevelis sous la cendre fumante.

Pendant les deux jours qui suivirent, les portes de Gonstaiiliuople restèrent fermées, à l'exception d'une seule, par où purent entier les fidèles musulmans de la campagne.

qui vinrent en foule, guides par l'esmauiH ou prêtre de la

paroisse | pour voir lesandjack sheriff. Ceux des Janissaires qui avoitmt pu échapper au carnage de I'Etméidam,

i furent immolés sans quartier : de sorte que les rues comme les casernes étaient jonchées de morts. Pendant tout ce temps , aucun chrétien ne put entrer dans Constanlinonle , sous quelque prétexte que ce fnt; et, quoique Péra ne soit séparé de la ville que par un canal , il y régna la plus parfaite tranquillité. Chacun vaqua sans interruption à ses occupations journalières ; et peut-être n'y aurait-on rien su de ce qui se passait à Constantinople, si ce n'eût été parla vue des flammes et le bruit du canon.

L'exposition du Sandjack-sheriff attira beaucoup de monde à Constantinople : c'était pour les musulmans une chose aussi rare que sainte, et beaucoup d'entre eux regardaient celte visite comme un pèlerinage au tombeau du prophète.

Le lendemain, le sultan analhématisa publiquement tout le corps des janissaires, et défendit que leur nom fût jamais prononcé. Le soir même , les fellas proclamèrent partout que 'a tranquillité était rétablie.

On n'est pas d'accord sur le nombre des janissaires qui ont péri dans celle journée. Outre ceux qui trouvèrent la mort à I'Etméidam , dans les casernes et dans les rues, une grande quantité furent étranglés dans les maisons où ils s'étaient réfugiés. On croit qu'il n'est pas échappé à|la mort un seul membre de ce corps immense; tous les officiers, à l'exception de quelques-uns d'un haut rang qui prirent parti pour le sultan , périrent les armes à la main. On pense généralement qu'il en a été exterminé vingt mille. Des acrubas et autres voitures furent employées pendant plusieurs jours à transporter les corps morts , qu'on jeta dans le port et dans le Bosphore. On les voyait flotter sur la mer de Marmara : souvent même les vents les jetaient sur le rivage.

La surface des eaux était couverte de ces débris , qui entravaient la marche des bâtimens , et l'on a pu répéter avec vérité ce qu'un poète a dit du vaisseau de Xerxès que les corps de ses soldats empêchaient d'avancer.

COUTUMES DU MOYEN1 AGE

Page 1