CHRONIQUES DE FRANCE
Règne de Louis XIII.
EXÉCUTION DE HENRI DE MONTMORENCY (i).
Le maréchal Henri de Montmorency, décapité à Toulouse, fut l'une des victimes de la politique dure et inipla-
(i) La plupart des détails donnés dans cet article sur les dcr-
cable de Richelieu , de ce ministre inflexible qui fit tomber tant de nobles têtes sous la haclie du bourreau ; après le prince de Chalais , le maréchal de Marillac ; puis Montmorency, de Thou et l'infortuné Cinq-Mars. Richelieu frappa haut et fort la grande féodalité , qui songeait alors , au milieu des discordes civiles et des troubles du royaume, à se déclarer indépendante d«ns les gouvernemens de province qui lui étaient confiés; cette position difficile du pouvoir royal explique, sinon justifie, les exécutions cruelles qui ont ensanglanté le règne de Louis XIII.
Henri de Montmorency, brave et loyal gentilhomme, était fils du connétable Monlmorency-Damville, si aimé par Henri IV, qui se plaisait à le nommer mon Compère. Il naquit à Chantilly , et le roi de France l'avait tenu sur les fonts de baptême ; jamais il ne l'appelait que mon fils, lui donnant toutes les marques d'une tendre affecàon. Le jeune Montmorency était encore au berceau , qu'Henri IV lui assura la survivance du gouvernement du Languedoc, dont le connétable, son père, était pourvu. En 1612, Louis XIII le créa amiral, et en 1629, maréchal de France, après le mémorable combat de Yeillane gagné par Montmorency sur le prince Doria.
C'est de 1652 que date la déplorable époque où le maréchal Montmorency se déclara ouvertement contre son souverain ; c'est aussi en 1 632 qu'il porta sa tête sur un échafaud. Il ne faut pas croire, comme plusieurs écrivains l'ont avancé , que des motifs d'ambition déterminèrent Montmorency à se prononcer contre Richelieu ; ce fut son ame généreuse qui s'exalta à la pensée de pouvoir mettre un terme aux mésintelligences de la famille royale; il voulut se rendre médiateur entre le roi et ses parens ; il plaignait le sort de Marie de Médicis , alors errante , réfugiée dans une cour étrangère , et il crut devoir se rapprocher de Gaston, qui venait d'entrer dans le royaume à la tête d'une petite armée pour protéger les droits de sa mère.
Montmorency essaya donc de faire soulever le Langue doc. A ces premiers symptômes de révolte d'une des principales provinces du royaume, Richelieu fit marcher de nombreux bataillons sous les ordres des maréchaux de Vitry, de la Force et ileSchomberg. Chose triste à dire, le maréchal de Schomberg, qui mit tant d'acharnement à poursuivre le gouverneur rebelle , avait la promesse d'hériter de ses dépouilles. Le 1er septembre 1652, les troupes royales et celles que commandait le maréchal de Montmorency, se rencontrèrent à Castelnaudary. Il n'y eut, à proprement parler , qu'un escarmouche , mais la même ardeur qui avait décidé le triomphe du maréchal à .Veillane, le perdit à Castelnaudary. Couvert de dix-sept blessures , épuisé de fatigues, attaqué de toutes parts, et ne pouvant que faiblement se défendre , le duc s'écria : A moi Montmorency ! On se saisit aussitôt de sa personne , et il fut conduit prisonnier à Toulouse, dans celle ville où la hache du bourreau devait abattre sa belle tête.
Louis XIII arriva à Toulouse le 22 octobre, et le 23 , il adressa au parlement une commission particulière, pour lui ordonner de faire le procès au duc de Montmorency, nonobstant le privilège de la pairie, dont il était déclaré déchu. Le duc de Montmorency subit son premier interrogatoire le jour même de son arrivée, tant le cardinal EUchelleu craignait de laisser languir cette affaire! Apres qu'on lui eut fait lecture de la commission royale, il dit que, comme duc el pair de France, il ne pouvait être jugé (pie par le parlement de Paris; qu'au reste, il était fort c inienl qu'on lui eût donné pouf juges messieurs du parleincul de Toulouse, qu'il avait toujours fort honorés cl tenus pour gens d'honneur.
Pendant le cours de son procès, Montmorency montra le plu» noble et le plus touchant repentir ; mois en vain
nien moment du duc de Montmorencj n'ool pas 6l6 mentionnés par Ici principaux hliloriem Fr jais.
tous les princes , les grands du royaume, se jeté; ent aux pieds du roi pour qu'il accordât la grâce du coupable; la princesse de Coudé était accourue en Languedoc pour lâcher de sauver la vie à son frère, mais comme elle approchait de Toulouse, elle reçut une défense expresse d'y entrer. Enfin un arrêt du parlement intervint , qui condamnait le maréchal à avoir la tête tranchée sur un échafaud dressé sur la place publique , et qui - onfisquait au profit de la couronne, ses terres de Montmorency el de Damville.
Louis XIII se montra froidement insensible aux supplications de toute la cour ; le duc d'Épernon, aux pieds du monarque , demandait grâce et miséricorde pour le malheureux maréchal, le roi ne répondit pas un seul mot ; et comme le maréchal de Chàtillon lui uisait qu'il ferait plaisir à beaucoup de personnes s'il pardonnait au duc de Montmorency : « Je ne serais pas roi , reprit le monai q e irrité, si j'avais les sentimens des particuliers. » Le comte de Charlus, en remettant au roi les insignes et décorations du duede Montmorency, lui dit les larmes aux yeux : « Sire, je viens de la part de M. de Montmorency, vous apporter son collier de l'ordre et son bâton de maiéchal de France, dont vous l'aviez ci-devant honoré , et vous dire en même temps , qu'il meurt avec un sensible déplaisir de vous avoir offensé ; ah ! sire , que voire majesté fasse grâce à M. de Montmorency, ses ancêtres ont si bien servi les rois , vos prédécesseurs!— « Non , répliqua Louis XIII, il n'y a point de grâce. On ne doit pas être fâché de voir mourir un homme qui l'a si bien mérite, on uoil seulement le plaindre de ce qu'il est tombé par sa faute dans un si grand malheur. Allez lui dire que toute la grâce que je puis lui faire, c'est que le bourreau ne le touchera point , qu'il ne lui mettra pus la corde sur les épaules , et qu'il ne fera que lui trancher le col. »
Dès lors, le maréchal se prépara à subir son arrêt. Rien de pius attendrissant, de plus dramatique que les derniers momensde ce Montmorency, périssantàlrente-huit ans, victime de la générosité de son ame . Il écrivit à sa femme, qu'il adorait : « Mon cher cœur, je vous dis le dernier adieu avec une afréctkm toute pareille à celle qui a toujours été parmi nous. Je vous conjure par le repos de mon aine, qui, j'espère, sera dans peu au ciel , de modérer vos ressentimens et de recevoir de la main de notre doux sauveur cetle aftl.ction. Adieu encore une fois, mon cher cœur. »
Nous allons maintenant laisser parler le révérend père Bégnigne, jésuite qui l'assistait au moment fatal : « Mon père, me dit-il, demandez à Dieu pour moi la persévérance; la foi, l'espérance, la charité, à saint Bernard, saint Ignace, saint François-Xavier; il me fit cire le psaume : In te, Domine speravi ; el puis après, quand on lui vmt dire qu'il ne sera pas lié, s'il ne le veut : « Liez, dit-il, je le veux être pour aller au supplice comme Jésus-Christ. » Il pleura de consolation en baisant le crucifix, et s'étant mis en caleçon et en chemise, va ouïr son arrêt â la chapelle de l'Hôlel-de- Ville , et dit à Messieurs les commissaires qu'ils remerciassent le parlement de sa part, (pie l'arrêt de la justice du roi était pour lui un arrêt de la miséricorde de Dieu. Il reçut la dernière absolution , el me dit qu'il en ressentait une si grande grâce et égalité, que cela seul suffisait pour lui faire croire en Dieu ; car jamais . disait-il, je ne suis allé avec tant de repos d'esprit à aucun plaisir, comme je vais au supplice. Il se mit nu lui même jusqu'au nombril, tendit les mains au bourre, m , el dans cet équipage, parmi nos sanglots cl ceux de toutes les gardes, il lu! de la chapelle à la première basse-cour auprès de l'échafaud. Arrive là, il remarqua laslatue d'Henri IV, son parrain, et me pria de demeurer un instant; laissez-moi, (I sait-il, regarder l'effigie de ce grand monarque, qui était un très bonel très généreux prince , de qui j'avais l'honneur d'être filleul. Arrivé au pied de l'cclial'and,
il ajouta : Mon père, tenea-vous de ce côté pour empêcher ma tête de tomber si elle bondissait ; il se prépara lui-même
sur le poteau, el il dit au bourreau : Mou ami. je le pardonne
de bon cœur : Domine Jêsu, accipe spiritum meum. Ce furent ses derniers mots; il trépassa incontinent. »
Son corps fut embaumé par les dames de la Miséricorde, et conduit dans un carrosse à l'église de Sainl-Servia. En ■1645, la duchesse, sa veuve , le lit transférer à Moulins , où on lui éleva un magnifique tombeau de marbre, qui, par une circonstance singulière, existe encore aujourd'hui. En 4793, des jacobins entrèrent dans l'église avec l'intention de le démolir, lorsqu'au milieu d'eux, une voix s'écria : « Quoi ! vous allez renverser le monument d'un bon républicain? n'est-il pas mort victime du despotisme? » Le marteau de destruction tomba de leurs mains, et le mausolée d'un Montmorency fut respecté.