‹ Magasin universelChapitre 157 sur 320 · MORT DU CARDINAL MAZARIN · texte numérisé non relu

MORT DU CARDINAL MAZARIN

(Document inédit.)

' Nous nous proposons de donner dans un de nos prochains numéros un aperçu des principaux actes de l'administration du cardinal Mazarin; nous appuierons noire jugement sur des pièces authentiques et de nombreux renseignemens inédits que nous avons sous les yeux: nous aurons beaucoup d'exagérations à rectifier, des jugemens peu exacts, quelquefois injustes, à casser. Nous n'avancerons rien sans preuves.

En attendant, nous croyons devoir reproduire la narration officielle de la mort de cet homme d'état si décrié. Celte relation curieuse est due à l'un des gentilshommes attaché à sa maison ; elle prouve dans quels senlimens religieux est mort ce premier ministre qui a commis sans doute de nombreuses erreurs, qui a surchargé tout un peuple par des mesures dilapidatoires et exorbitantes , mais dont l'immense fortune est en définitive resiée à la France, qui lui est redevable de plusieurs actes importans, résultats d'incontestables services.

« Après le traité des Pyrénées, et le mariage du roi, le cardinal Mazarin, étant de retour, se vit travaillé de diverses maladies. Après plusieurs mois de souffrances et de douleurs, il connût qu'il devait se résoudre à quitter cette vie pour passer à une meilleure. Il avait tantôt la goutte, tantôt la gravelle et autres incommodités. On usa de tous les remèdes imaginables, qui ne firent aucun effet. Son état ayant augmenté, M. le cardinal se fit transporter le 7 février tCOI à Vincenncs , croyant que le bon air pourrait le fortifier. Son Eminence eût recours aa maréchal duc de Gramnonl pour l'assister en ses derniers besoins, ce qu'il lit fort amicalement de concert avec M. Joly, curé de Saint- Nicolai-dea-ChampS a Paris, qui sa chargea de le consoler à sa dernière heure. Connue M. Joly entrait dans la chambre de M. le cardinal, celui ci lui dit : « Vous voyez , Monsieur, une personne qui souffre beaucoup; H ne tient qu'à Dieu de me mettre en état de saltii ; priez le pour moi , « i

que les douleurs qu'il m'envoie me soient utiles. » Après une heure de conversation, M. le duc de Grammont et M. Joly se retirèrent, et son Eminence dit à ce dernier: « Je vous prie, Monsieur, de me vouloir assister à la mort ; je vous ai choisi pour me rendre ce bon et dernier office^ ne me refusez pas votre assistance lorsqu'il sera temps. »

Le lundi 28 février, M. le cardinal envoya chercher M. Joly, qui se rendit aussitôt au château de" Vincennes. Etant entré dans l'appartement de son Eminence, dont la maladie était notablement augmentée, après quelques entretiens spirituels , elle lui dit qu'elle n'avait point de -regret de quitter le monde, qu'elle avait un grand mépris pour toutes les choses de la terre , et quoique plusieurs de ses actions n'eussent pas été dans une approbation générale, Dieu était témoin qu'il avait eu toujours de bonnes intentions. La maladie de son Eminence continua entre l'espérance et la crainte jusqu'au 2 mars vers la nuit, durant laquelle M. Esprit , premier médecin, remarqua deux accidens inopinés qui pensèrent faire mourir M. le cardinal. Il connut par là que sa vie tuait vers sa fin : le dimanche 6 mars, son Eminence envoya un billet à M. Joly par lequel il le priait de le venir voir, l'assurant qu'il voulait mourir entre ses mains , et le même jour il lui dit : « Je ne suis pas content , je voudrais bien sentir une plus grande douleur de mes péchés ; je suis un grand criminel, je n'ai d'espérance qu'en la miséricorde de Dieu. » Le lundi 7 mars , il pria M. Joly de lui dire les choses nécessaires à son salut' et de le traiter comme un simple particulier, sachant bien qu'il n'y avait qu'un évangile pour les grands et pour les petits. Environ sur les dix heures du malin , avant que de recevoir le sacrement de l'extrême onction, il se réconcilia avec son confesseur ordinaire, et puis il pria M. Joly de lui dire les effets de ce sacrement et les dispositions nécessaires pour le recevoir utilement. Ce sacrement lui fut administré parle trésorier de la sainte chapelle de Vincennes, en présence d'un grand nombre d'archevêques, d'évêques , d'autres personnes de grande qualité et d'une partie de ses domestiques. A toutes les onctions qui se faisaient sur son corps, il produisit des actes de contrition avec toutes les marques extérieures d'une grande piété. A la fin de la cérémonie, il récita le symbole des apôlres, et fit dévotement tous les actes de dévotion que l'on fait faire d'ordinaire aux malades dans celte extrémité. Le même jour, il reçut les derniers adieux de quelques personnes de haute qualité ; il remit à M. le cardinal Picolovicini un billet de deux cent mille écus pour continuer la guerre contre le Turc. Il pria M. Joly de ne le point quitier et de lui parler toujours de Dieu, s' étant remis du soin de ses affaires temporelles sur ses domestiques, auxquels il donna sa bénédiction. Cette action l'ayant un peu faligué, il se fit porter de sa chaise, où il avait reçu l'extrême onction , sur son lit , et tout? le reste du jour, il fit plusieurs actes de foi, d'espérance, de contrition de ses péchés, de confiance en la miséricorde de Dieu; il prononça plusieurs passages les plus tendres et les plus effectifs des psaumes, et ordonna dos aumônes considérables pour être distribuées aux prisonniers et aux pauvres des paroisses de Paris; il récita plusieurs fois le psaume Miserere met, Deus! ayant la tête nue, quelquefois les bras étendus, et puis joignant les mains, entre lesquelles il tenait, un petit crucifix, et levant les yeux vers le ciel avec beaucoup de sentimens de piété.

Toute la nuit du lundi au mardi se passa de la sorle. Le mardi 8 mars, il désira que l'on dit la messe dans sa chambre, et pria M. Joly à six heures du malin de lui (lire les effets de ce sacrifice, ajoutant que peul-être il n'avait pas ouï la messe une seule fois en tonte sa vie selon les intentions de l'Eglise j à quoi M. Joly ayant obéi, il entendit la messe avec grande application d'esprit. Le même jour, à neuf heures du malin, son mal étant sensiblement augmenté, il dil : « Voici la lin qui approche, je prie Dieu qu'il me fasse miséricorde. » M. Joly lui ayant demandé s'il ne voudrait pas faire quelque saiisfaelion publique pour

tous les mauvais exemples et scandales qu'il pouvait avoir donnés pendant sa vie :— Très volontiers, lui dit-il; ayant pris le cierge béni en la main, tète nue par forme d'amende honorable et de réparation publique, il demanda pardon à Dieu de tous ses péchés, et pria ceux qu'il pouvait avoir offensés de vouloir lui pardonner; il renouvela ensuite les vœux et protestations de son baplême.

Depuis ce temps jusqu'à sa mort, il demeura dans de grandes langueurs et dans une espèce d'agonie; il souffrait extrêmement sans se plaindre, s'excitant lui-même à se conformer à la volonté de Dieu , disant qu'il était grand pécheur et qu'il méritait de plus grands supplices. Et avec le crucifix en main , il se confortait lui-même. Les assistans témoignaient leur étonnemenl et leur affliction, il leur dit : «Vous perdez plutôt courage que moi; ma constance ne diminue point; je ne perds pas la confiance que j'ai en Dieu , je souffre volontiers et je voudrais souffrir davantage. » Il regarda la mort avec beaucoup de fermeté , et dans l'ardeur de son mal , il disait souvent : « Courage , il faut souffrir! » Il dit pendant deux fois : « Je me réjouis que Dieu me conserve mon jugement, afin de ressentir mes douleurs, et de faire un peu de pénitence. » Une autre fois, il dit à M. Joly : « Parlez-moi toujours de Dieu ; bien que je ne réponde pas , je ne laisserai pas d'entendre , et je vous serrerai la main pour vous le témoigner. » M. Joly le portant à la douleur de ses péchés, et à la confiance en Dieu par Jésus-Christ, il lui répondit : « J'éprouve déjà sa miséricorde. » Souvent il prononçait avec grand respect le saint nom de Jésus, disant qu'il était toute son espérance; il avait sans cesse à la bouche quelque mot de la Sainte-Ecriture , et il tenait toujours dans ses mains un crucifix qu'il baisait et adorait par de fréquentes reprises.

Environ la minuit, il dit à M. Joly : « Je vais bientêt finir, mon jugement se trouble , j'espère en Jésus-Christ. » Deux heures après, tenant son crucifix en mains, M. Joly le lui fit baiser et adorer, et s'étant mis en devoir de prononcer plusieurs fois le très saint nom de Jésus , sans autre signe extérieur que d'entr' ouvrir un peu la bouche, il remit son esprit entre les mains de Dieu , ledit jour 9me mars -1661 , dans la 59me année de son âge. »

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