AUVERGNE. — LE CHATEAU DE PONT-GIBAUD
Dans le déparlement du Puy-de-Dôme, (Basse-Auvergne), à cinq lieues nord-ouest de Clermont , sur la grande route de Limoges, on trouve à la chute des Mont Dôme et des Mont-Dore une riante vallée, sillonnée par une belle rivière, nommée la Sioule. Quand, après avoir franchi de rudes montagnes et de vastes plaines couvertes de laves à peu près stériles, le voyageur arrive en ces lieux, il est tout émerveillé du changement subit qui s'opère à ses yeux : au lieu d'énormes rochers, de genêts, de ronces ou de quelques coudriers qui croissent çà et là dans l'espace qu'il a parcouru depuis la Barraque , près de Clermont, jusqu'à Ponl-Gibaud, les prairies de la vallée, d'une fraîcheur délicieuse, d'un aspect vraiment poétique , s'offrent à ses regards enchantés ; le géographe, le simple observateur même ne tardent pas à reconnaître qu'elles sont le résultat du dessèchement d'un lac qu'avaient autrefois formé les laves du Puyde Côme, réunies à cilles du Puy de Lauehadière, en barrant le cours de la Sioule. Cette petite rivière y forme aujourd'hui mille sinuosités; sou cours est si calme et si tranquille, qu'au premier abord on ne sait de quel côté elle roule ses eaux. Ses détours infinis forment , en beaucoup d'endroits, des presqu'îles, dont l'une, la plus belle, la plus solitaire, porte le nom de Ptc-de-l'Ile.
La vallée, qui s'étend du nord au midi, est terminée, au nord , par la petite ville de Ponl-Cibaud, bàlie en amphithéâtre sur la coulée volcanique.
Cette ville n'a rien de remarquable par elle-même , mais sa situation, qui est des plus heureuses, el surtout le magnifique château qui la domine, offrent un tableau ravissant , un des plus beaux points de vue qu'il soi! possible de rencontrer, Celte immense construction date , dit-on, dû XIV0 siècle; elle forme dans son ensemble une espère de Citadelle où l'on dislingue parfaitement ;la transition de l'ancien mode de fortification à celui que l'on dut adopter depuis l'invention de l'artillerie.
f Ce qu'on appelle la tour carrée, qui constitue principalement l'ancien château , puisque toutes les autres conslruclions sont modernes, est l'ouvrage de la famille Lafayelle, dont on voit encore les armes sur la porte d'entrée d'une tour intérieure. Les murs sont si solides, que, depuis cinq cents ans, ils n'ont pas éprouvé de graves atteintes des injures du temps. Presque partout ils ont dix pieds d'épaisseur ; en beaucoup d'endroits, ils en ont douze , en quelques
( Le Château de Ponl-Gibaud.)
autres, jusqu'à quinze. Sur toute l'étendue de la partie qu'on nomme vulgairement le rempars, et qui forme un carré à peu près parfait, régnent de longues plateformes où quatre personnes peuvent marcher de front; elles sont crénelées dans toute leur longueur, de manière que le corps se trouve ainsi à couvert jusqu'à la poitrine; leur élévation peut être de soixante dix à quatre-vingts pieds. Le donjon, qui est adossé au coin latéral, du côté du levant, s'élève encore à vingt-cinq pieds au-dessus. C'est de là sans doute qu'on observait les campagnes d'alentour, afin de signaler l'approche de l'ennemi, car la vue ne peut être bornée d'aucun côté. C'est un panorama parfait, un panorama à ravir; tous les effets en sont pittoresques.
Du levant au midi se développe majestueusement lachaîne non interrompue des Mont-Dôme et des Mont-Dore. Vue de ce côté, cette double chaîne offre un horizonà souhait pour le plaisir des yeux; aussi plusieurs peintres distingués l'ontils jugée digne de leurs pinceaux. A droite, et presque aux pieds du château , on admire ces vastes et verdoyantes prairies dont il a été déjà parlé. Au couchant, la vue s'étend sur des coteaux en pleine culture,. où l'on aperçoit de belles touffes d'arbres , près de jolies maisons de campagne.
Une fumée continuelle, que l'on distingue du même côté, et qui semble sortir d'une longue pyramide , fait découvrir les usines ojjje/ minerai de plomb argentifère subit toutes les opérations nécessaires pour la séparation de l'argent d'avec son alliage.
Au nord, l'œil plonge dans des gorges sauvages, couvertes de forêts , au fond desquelles se trouvent les mines qu'exploite M. le comte de Pont-Gibaud, et que viennent incessamment visiter une foule de minéralogistes et beaucoup d'autres curieux.
Le château, bâti entièrement en moellons de lave carrés et -liés entre eux par un ciment de couleur, présente aux yeux une teinte fort singulière , mais extrêmement agréable. Ces ca^és noirs , comme entourés de liserets ou rubans roses, donneraient à penser, à quelque distance, que les remparts, le donjon , et la tour dite du Chevalier, sont drapés d'une étoffe écossaise, d'une légère étoffe imprimée en larges carreaux.
Le< bonnes gens du pays affirment que ce château était
autrefois habité par une vieille comtesse, du nom de Brayère dont on voit encore le mausolée dans l'église de Pont-Gibaud , et qui dévorait tous les enfans nouveaux-nés dans la vaste étendue de sa terre, sans même en excepter ceux des gens de sa maison. Ils racontent tout aussi sérieusement comment le cuisinier de cette noble ogresse parvint à la guérir de la mauvaise habitude qu'elle avait prise. L'infortuné chef de cuisine était , hélas ! devenu père d'un enfant que la châtelaine réclamait déjà pour son dîner. Dans l'espoir de sauver sa progéniture , il se procura un cochon de lait des plus tendres, épuisa tout son art pour donner à ce mets la saveur la plus exquise, et parvint ainsi à tromper la comtesse, qui voulut désormais n'être plus servie que de la sorte. Nous ne nous permettrons pas de mettre en doute l'authenticité de cette chronique de Pont-Gibaud.
Après avoir passé des mains de la famille Lafayelte à divers autres possesseurs, le château de Pont-Gibaud fut enfin acquis par M. le comte de More, qui y ajouta de magnifiques constructions à la moderne; toutes celles que l'on voit au midi et à l'ouest de la tour carrée sont son ouvrage. De vastes et de superbes jardins furent par ses soins creuses dans le roc, et ainsi conquis sur la lave ; des fontaines , de magnifiques jets d'eau surgirent, comme par enchantement, dans des lieux où auparavant l'on n'aurait jamais cru pouvoir en obtenir : tant un goût éclairé, joint à la persévérance, sait opérer de merveilles !
Pendant la révolution, le château fut vendu nationalement à plusieurs habitans deMa ville , qui se le partagèrent à leur guise, et s'y blottirent à l'envi. Des dégradations eurent lieu en grand nombre; la tour carrée surtout, inhabitée depuis assez long-temps , et presque abandonnée, était exposée à être complètement dégradée par les pluies, qui en sillonnaient les murailles intérieures et endommageaient gravement les voûtes. Tout porte à croire qu'à une époque peu éloignée, l'Auvergne aurait vu tomber en ruines un de ses plus précieux, de ses plus beaux monumens. Heureusement M. le comte de Pont-Gibaud, fils de l'ancien propriétaire avant 89, vient de racheter ce noble et vieux manoir, berceau de son enfance. Ainsi va être conservé aux arts, à l'admiration des étrangers et à celle de la postérité, un de ces gigantesques ouvrages des siècles passés.
DESTRUCTION DE LA FLOTTE ESPAGNOLE par les anglais en 4588.
L'année qui suivit l'exécution de Marie Stuart, amena l'événement le plus grand , le plus inattendu , le plus fertile en conséquences heureuses pour Elisabeth et pour son royaume. Excité par une longue suite de provocations et d'injures , le roi d'Espagne, Philippe II , avait résolu d'envahir l'Angleterre. Il lit équiper la flotte la plus formi-
( Galère espagnole fesant partie de l'Armada, i588.)
dahle qu'on eût encore vue sur l'Océan. Celte flotte, surnommée l'invincible Armada, se composait de cent cinquante-deux vaisseaux, portait vingt-deux mille hommes de débarquement, et devait prendre encore un nombre supérieur de soldats aguerris qui se trouvaient en Flandre
sous les ordres d'Alexandre Farnèse ; douze mille Français, campés sur les côtes de la Normandie , n'attendaient qu'un
(Galion espagnol faisant partie de l'Armada (i588)r) J
signal pour passer le détroit. Le -Ie1' juin 1388, V Armada sortit du port de Lisbonne. Elisabeth la vit approcher sans terreur, quoique ses moyens de résistance fussent bien inférieurs à ceux de l'attaque ; elle n'avait pas quinze mille malelols; la ville de Londres arma à ses frais trente-huit bâtimens , dont le plus fort était de trois cents tonneaux ; la reine en équipa trente-quatre , dont un seul , le Triumph, portait quarante-quatre pièces de canon. Le reste de la flotte ne monlait qu'à quarante-deux navires de bas-bord, incapables d'essuyer le choc des vastes navires espagnols. Mais l'habileté des premiers marins de l'Europe, de Drake, qui brûla jusque dans le port de Cadix une division de la flotte espagnole, de Hawkins, de Frobisher, et un auxiliaire sur lequel les Anglais n'avaient pas compté, la tempèle, dispersèrent, anéantirent celle expédition gigantesque, dont on sauva tout au plus quarante-six vaisseaux, qui regagnèrent à grand'peine les ports de l'Espagne. « On a comparé, dit » M. Lacrelelle, aux triomphes des Romains les fêtes par » lesquelles ce succès fut célébré à Londres, et l'on a cité » la médaille frappée à celle occasion avec la légende dux » firmina facli. Si la reine parut oublier en ce moment ce » qu'elle devait à la fortune, ou, pour parler plus exaetc- » ment (dit Sainte-Croix) à la Providence divine , le doyen » de Saint-Paul osa le lui rappeler dans un sermon prêché «devant elle, où il avait pris pour texte le verset du » psaume 126 : Piisi dominas cusVodierit riviluicm. Elle » sentit l'allusion , et profila de la leçon; une nouvelle mé- » daille présenta des vaisseaux fracassés par la tempête , » avec l'inscription : Af/tavii deus cl dissipaniur. »
On conserve encore à Londres quelques-unes des dépouilles des Espagnols. De ce nombre sont les inslrumcns de torture don) nous donnons ici la représentation el avec lesquels les Espagnols se proposaient, dit-on, de faire Faire connaissance aux \nglais. L'usage île ceux qui sont à gauche <■ devine an premier aspecl : l'un était destiné à serrer les pouces entre deux lames dentelées qu'on rapprochait à l'aide d'une vi> ; le second était un collier de 1er liés
lourd . garni de pointes; le troisième, moins facile à comprendre . serrai! dans la partie supérieure la tête du patient,
dans la moyenne ses poignets, et dans l'inférieure ses jambes.
Ce triomphe mit le comble aux prospérités d'Elisabeth, et doubla la force de son despotisme. Le parlement vota les subsides extraordinaires : la nation ne rêvait plus qu'expéditions contre l'Espagne ; la reine elle-même poursuivait Philippe II jusque dans le cœur de la France, en fournissant à Henri IV des secours d'hommes et d'argent. L'abjuration de ce dernier prince parut l'affliger beaucoup, maie sans la détacher de lui. A cette époque, elle lui écrivit la lettre suivante , remarquable par la pensée et par l'élégante précision du style : « Vous m'offrez votre amitié comme a votre sœur ; je sais que je l'ai méritée , et certes à un grand prix ; je ne m'en repentirais pas si vous n'aviez changé de père. Je ne puis plus être votre sœur de père, car j'aimerai toujours plus chèrement celui qui m'est propre que celui qui vous a adopté. » Enfin la mort de Philippe II délivra l'Angleterre du plus dangereux de ses ennemis.
L'implacable haine de Drake contre les Espagnols lui avait valu la confiance d'Elisabeth et d'immenses richesses. Ses ennemis le traitaient de pirate ; mais la reine , pour leur imposer silence , vint à Deptford sur la Tamise, où le vaisseau de Drake était mouillé, dina à bord et créa chevalier le sujet dont la gloire contribuait à la sienne.
Drake était né à Travistock, dans le Devonshire , en 1545. Un patron de barque lui enseigna les élémens d'un art qu'il devait exercer plus tard comme amiral d'Angleterre. En -1589, Drake commanda la flotte chargée de rétablir don Antoine sur le trône de Portugal; mais le projet manqua par la mésintelligence de Drake et des troupes de terre. Enfin, dans le cours de l'année 1395, Drake et sir John Hawkins proposent à la reine une expédition dont le succès devait effacer toutes les précédentes; mais des revers imprévus trompent leurs espérances ; Drake en mourut de douleur et de regret. Ce grand homme était l'idole des marins et faisait de sa fortune le plus noble usage. Il en consacra une partie à la construction d'un aqueduc , long de vingt milles , dans la ville de Plymouth. Le travail dura
, [ujirtimcns de torture Irouvéi iui l'Artnada.)
dix ans, et, lorsqu'au bout de ce terme, Drake vit couler l'eau devant sa porte, il en fut si joyeux qu'il y trempa, dit-on, son manteau d'Ecarlate.
Au xvie siècle, les bâtimens n'avaient encore qu'une dimension très bornée; lorsque, le premier, depuis Magellan, Drake fit le tour du monde, il montait un vaisseau de cent tonneaux, et c'était le plus grand de toute sa flotte.
DE LA FEODALITE EN FRANCE
Premier article.
Gouvernement féodal. — Son origine. — Hérédité des terres. — Tassalité. — Obligations du vassal. — Le clergé. — Les serfs.
Vers la fin de la seconde race de nos rois , dite Carlovingienne , on vit surgir en France un gouvernement inconnu jusqu'alors, et distingué aujourd'hui par le nom de système féodal. Lorsque les seigneurs, les ducs et les comtes, se prévalant de leurs forces et de l'anéantissement de l'autorité royale , s'attribuèrent la propriété des terres qu'ils tenaient dans l'origine de la libéralité du souverain, ils rendirent par ce moyen leurs juridictions patrimoniales et seigneuriales , de royales et amovibles qu'elles étaient auparavant. La faiblesse du plus grand nombre des rois de la seconde race , ces règnes précaires de Louis-le-Bègue , Charles-le-Gros, Louis-le-Fainéant, les désordres qu'excitèrent dans le royaume les déprédations des Normaïu's , race pillarde , qui, sous la conduite dTIastings, de Sigefroi ou de Rollon, ravageait les beaux pays de la Loire, et s'était montrée jusque sous les murs de Paris, tontes ces causes avaient encouragé les barons à usurper un pouvoir indépendant.
L'élection de Hugues Capet au trône des Carlovingiens fut comme le complément de l'organisation féodale. Un comte de Paris, l'expression de la race du sol, porté par ses pairs à la suzeraineté, au préjudice du légitime descendant , consacrait tous les envahissemens des barons : « Nous te faisons notre roi, laisse-nous nos droits et nos terres. » Tel était le pacte qui unissait le nouveau monarque avec les hauts vassaux de la couronne.
Né delà conquête, le système féodal avait conservé toutes les formes d'une hiérarchie militaire. C'était encore une armée qui campait dans ses châteaux et ses donjons, comme autrefois elle s'abritait sous la tente. Sauf quelques terres libres et perdues au milieu du territoire , tout était fief en France , depuis les plus vastes provinces jusqu'aux champs de quelques arpens. Sous les litres divers de baronnie , châlellenie, vavassorerie, les terres s'enchaînaient les unes aux autres dans un ordre hiérarchique , et de cet ordre, fondement de la société, naissaient les classes, les rangs et jusqu'aux devoirs de la morale publique.
Lorsque les Francs envahirent les Gaules , ils s'emparèrent par la violence d'une grande portion des terres conquises. Ces terres, partagées ensuite entre lesconquérans, prirent le nom de terres libres. Les nouveaux propriétaires ne furent soumis à aucune autre charge qu'au service militaire, obligation inhérente à la conquête. A la fin de la seconde race, ces terres étaient toutes devenues héréditaires par des usurpations armées ou par des concessions arrachées à la faiblesse.
La féodalité ayant ainsi embrassé le territoire de l'Etat , toutes les ressources du prince ne consistèrent plus que dans les débris de son domaine personnel , et dans les obligations qu'imposait laiéodalité aux possesseurs des terres : à quelque degré de la hiérarchie que. se trouvât le vassal , il devait la foi à son seigneur, qui s'obligeait de son côté à le garantir contre toute espèce de vexation; ce lien de la terre était si puissant, que le vassal devait suivre son seigneur, même contre son proche parent. Le contrat féodal s'opérait par l'hommage; le vassal se présentait nu-tête, revêtu de sa cotte de maille, et, fléchissant un genou, il mettait ses mains dans celles de son seigneur ; « Je te fais hommage pour
mon fief comme un loyal vassal. — Je l'accepte, répondait le baron , » et il le frappait sur l'épaule. Selon quelques coutumes , il devait mettre dans ses mains une motte de terre, symbole du fief qu'il lui concédait; alors le vassal disait : « Je deviens votre homme de ce jour et avant, de vie et de membres , et vous serai féal et loyal. »
Le service militaire sous la bannière du seigneur était réglé en proportion de l'importance du fief; le vassal , astreint aux devoirs les plus rigoureux de la féodalité , devait suivre son supérieur dans tous les lieux où il plantait sa bannière et pendant toute la saison ; les fiefs ordinaires n'étaient obligés qu'à un service de quarante jours. Les vieux vassaux de plus de soixante ans, les femmes, les filles et les enfans en bas âge, étaient dispensés de suivre le gonfanon de leur seigneur, mais tous devaient fournir des hommes pour les remplacer ou payer une indemnité. Les vassaux devaient aussi des aides d'argent à leur seigneur, en quatre cas , spécialement désignés par les formules féodales : 4° à son départ pour la Palestine; 2° lorsqu'il mariait sa sœur ou son fils aîné; 3° quand le seigneur chaussait à son fils les éperons de chevalier; car il faisait alors force dépenses de tournois; 4° enfin, la rançon pour le rendre à la liberté, lorsqu'il gémissait captif chez les infidèles ou dans le donjon d'un châtelain ennemi.
Une multitude d'obligations bizarres étaient quelquefois imposées au vassal ; souvent les chartes contemporaines le soumettaient à tenir la bride du cheval de son seigneur lorsqu'il revenait d'une expédition lointaine, ou à soigner son faucon et ses chiens de chasse pendant son absence. Plusieurs châtelains des environs de Paris avaient exigé de leurs vassaux qu'ils vinssent baiser la serrure du fief dominant ; les serfs de Baulelu devaient battre l'eau des fossés de la grande tour lorsque la dame de Maugin était en mal d'enfant; il fallait fournir au comte d'Auge un rasoir par chacun mois de l'année ; dans le fief du Maine , plusieurs vilains devaient, comme protestation de leur foi , contrefaire les ivrognes et chanter une gaie chanson à la dame de Liverai. Souvent même les nobles hommes s'obligeaient , à raison de leurs fiefs, à des services domestiques envers leurs barons ; ils devenaient échanson , maréchal , écuyer ; et tel était l'enthousiasme pour le régimeféodal , que les seigneurs se donnaient, entre eux, à litre de fiefs, des troupeaux, des hommes d'armes et jusqu'à des ruches d'abeilles.
Quelques classes particulières sortaient de ce vaste système, et étaient soumises à des coutumes spéciales. En tète se trouvait le clergé. Depuis la conquête des Gaules par les barbares , une lutte s'était engagée entre deux élémens , la force matérielle et la force morale, intelligente; l'une était apparue avec toute l'énergie du glaive; c'étaient ces vaillans guerriers qui se partageaient les terres; l'autre force était le clergé, qui parlait au nom du ciel. Ce conflit entre des influences si diverses dura depuis le vne siècle jusqu'au xe. Les annales des Mérovingiens et des Carlovingiens sont toutes remplies des querelles et des envahissemens respectifs des guerriers sur les clercs et des clercs sur les guerriers : les uns agissaient par la saisie violente des terres ou des richesses des cathédrales et des monastères ; les autres se vengeaient parles excommunications. Dans ces temps d'anarchie et de confusion , souvent Burchard , à la longue barbe, seigneur de Montmorency, les sires de Montlhéry et de Nanterre , avaient fait trembler les églises du vohinage ; l'abbaye de Saint-Denis elle-même avait vu les hommes cl'armes du sire de Montmorency, et les voûtes du monastère retentirent plus d'une fois du bruit de leurs longs éperons de fer; vainement les abbés de Saint-Denis et l'évêque (I) de Paris avaient lancé les foudres de l'excommunication contre ces barons hautains.
(i) Le chef du diocèse de Paris avait alors le simple lilre d'évêque. Ce ne fut que dans le xvne siècle, et par une bulle du pape Grégoire XV, en daie de novembre 1622, qu'ils furent autorisés à s'intituler archevêques.
Cependant , au Xe siècle , le triomphe de l'Eglise était presque complet ; cette grande institution conservait des formes consacrées, des maximes invariables; la féodalité guerrière, au contraire, n'était qu'un amas de forces morcelées, sans pensée commune. D'ailleurs, quel pouvait être l'ascendant du baron qui, la veille, avait pillé le monastère, et le lendemain, presque toujours prosterné au pied d'une châsse bénite , demandait pardon aux saintes reliques de ses grandes offenses envers Dieu , et accablait les pieux reclus d'offrandes, en expiation de ses péchés.
La cour de Rome exerçait alors une domination indirecte sur les princes. Aussi, quand deux barons étaient en guerre, c'élait notre Saint-Père le pape qui ordonnait les trêves, qui réglait les différends. Le roi Jean d'Angleterre , se voyant pressé par Philippe-Auguste, eut recours à Innocent III, lequel écrivit qu'il se sentait obligé par le commandement de Dieu de dénoncer le roi de France pour idolâtre et publicain s'il ne justifiait de son droit devant lui : « car encore, écrivait-il, qu'il ne m'appartienne pas de juger des fiefs, toutefois j'ai droit de connaître du péché. »
Du système féodal naissait l'état des personnes. Les classes se formaient parla hiérarchie des fiefs , depuis le baron possédant de vastes provinces, jusqu'au chevalier qui avait vendu sa terre, ou que la coutume rigoureuse avait dépouillé en faveur de l'aîné.
La classe la plus infortunée et la plus nombreuse, au milieu de cette société imparfaite, était celle des serfs, race méprisée, que les lois féodales considéraient comme bêtes en grange et oiseaux en cage. Les malheureux esclaves étaient alors une vraie dépendance de la terre : leur propriété se transmettait avec celle [du sol. Autour du donjon, de la grande tour et de la châtellenie, on voyait une multitude de cabanes couvertes en bois. Là, tous rangés près d'un large foyer, les serfs reposaient leurs corps fati-
gués par les travaux du jour; dès que la cloche du monastère avait sonné matines , et que les rayons de l'aurore avaient doré l'horizon, le serf, revêtu d'une bure grossière, se rendait dans les champs voisins ; les uns défrichaient la terre, les autres semaient le grain; d'autres, attachés à la charrue, traçaient un pénible sillon. Le cruel majordome , armé d'un fouet aigu, les excitait au travail. Lorsque midi arrivait , le serf pouvait se livrer au repos et à la prière ; puis il reprenait la hache ou la cognée jusqu'à la cloche du soir. Le seigneur possédait sur lui toute espèce de droits.
La religion, les coutumes locales accordaient néanmoins quelque protection au serf : si son seigneur était convaincu d'avoir troublé son ménage, s'il le frappait d'un instrument qui ne fût point en usage dans les travaux auxquels le serf était occupé, sur-le-champ il devenait libre; quelquefois aussi le malheureux esclave , battu par son maître, fuyait vers l'église du voisinage, et là il pressait les autels de la Vierge ou du patron de la contrée, qui le mettait à l'abri de toutes poursuites