JEAN BARTH
La gravure à laquelle se rattachent ces quelques lignes rappelle à nos lecteurs un trait bien connu de la vie du fameux Jean Barlh. On sait que cet intrépide marin était né à Dunkerque (46S4) ; son père, simple pêcheur, ne lui avait fait donner aucune instruction, si on désigne par ce mot un ensemble de connaissances littéraires el scientifiques. Jean Barth ne savait pas lire , tout au plus pouvait-il écrire son nom; mais il avait appris, dès l'enfance, tout ce qui fait le
bon matelot el le brave soldai d'équipage, et plus tard il Mil commander à bord d'un vaisseau et diriger une expédition. Les grandes familles se glorifient de tirer leur origine d'un chevalier pieux enrichi el ennobli dans les siècles passés pour quelques bons coups d'épée distribués aux ennemis du roi de France, mais que sont ces preuves de vaillance à coté des exploits qui coûtent la vie à tant de marins. Pour celui qui a vu de sang-froid l'horreur dis abordages , les combats à terre semblent un jeu , une sorte de tournois «m peu moins inoffensifs que ceux où les chevaliers s'escrimaient jadis devant les belles dames de la cour. A L'intrépidité la plus grande, le marin qui commande aux autres, relui sur Lequel porte toute la responsabilité de la
conduite du navire cl de l'issue du combat , doit joindre
dea laiens dit beaucoup supérieurs à ceux des officiers de terre. Les notions communes de grammaire, de calcul et
de physique, dont se compose l'instruction première de nos jeunes aspirans et qui manquaient à Jean Barth, n'étaient presque rien en comparaison des connaissances pratiques qu'il possédait, et des talens supérieurs qu'il montrait comme homme de mer. Aussi Louis XIV sut -il l'apprécier et lui conférer des titres de noblesse; il avait fait mieux encore en le nommant chef d'escadre trois ans avant de l'avoir ennobli. On sait que Jean Barth fut fait gentilhomme pour la victoire qu'il avait remportée sur l'amiral Hidde. Il était la terreur des marins hollandais qui étaient souvent témoins de l'audace avec laquelle il affrontait les plus grands dangers. On voulut voir Jean Barth à la cour, plutôt comme une bête curieuse, que comme un homme vraiment admirable. On se disait : « Nous allons voir l'ours. » Il vint donc à Versailles en 4694 ; il avait le langage , le ton et les manières d'un matelot, mais sa figure mâle et terrible , son air menaçant, forcèrent au respect les courtisans dont les manières contrastaient étrangement avec les siennes. On lui avait dit qu'il passait pour être avare; il s'empressa d'acheter un habit de drap d'or doublé de drap d'argent et eut grand soin de le faire remarquer à Louis XIV à sa première réception. Quand le roi lui annonça qu'il venait de le nommer chef d'escadre , il répondit sans façon : « Vous avez bien fait. » Tout le monde connaît la manière éminemment dramatique dont il expliqua au monarque comment il s'y était pris pour se frayer un passage à travè'rs des forces de beaucoup supérieures aux siennes. Il plaça , sans mot dire , quelques uns des seigneurs présens à l'audience , dans des positions qui rappelaient celles qu'occupait la flotte ennemie; puis tout à coup se ruant sur«ux, poussant à droite et à gauche, il renversa en une seconde les figurans fort scandalisés de sa rudesse, et se fit jour jusqu'au roi qui fut, dit-on, fort émerveillé de la clarté de sa démonstration.