INDE. — MUSICIENS^AMBULANS
i Les Indous ne connaissent pas de plus grand plaisir que celui que procure la musique. Elle accompagne toutes leurs fêtes , toutes leurs processions solennelles ou burlesques , elle fait partie de la plupart de leurs cérémonies religieuses, et forme le principal amusement de leurs sociétés. Partout TOME II. — Avril i835.
dans l'Inde, dans la chaumière du pauvre comme dans" le palais du riche , le voyageur est continuellement assourdi par le bruit des tambours , des timballes, des trompettes et de nombre d'autres instrumens qui diffèrent autant par la forme que par l'effet qu'ils produisent, L'attrait que la mu-
sique a pour les Indous est en raison , non de la qualité des sons, mais de la quantité. C'est un curieux spectacle que celui que présentent alors ces hommes ordinairement si phlegmatiques; ils sont charmés, transportés, ravis en extase par les sons durs et sauvages de leurs instrumens. Ils en sont comme électrisés ; leurs yeux ternes et languissans s'animent subitement, et brillent du feu de l'enthousiasme; ils se mêlent à la bande des musiciens ambulans, la suivent, et manifestent par des gestes frénétiques les sensations agréables qu'ils éprouvent.
Les Indous possèdent un grand nombre d'instrumens : on en compte presque une centaine. Tous sont construits d'après des règles scientifiques , et beaucoup d'entre eux offrent une structure assez compliquée. Il y en a qui rendent des sons si suaves, qu'on pourrait les employer avec avantage dans nos orchestres.
La musique paraît avoir été portée, autrefois, à un haut degré de perfection dans l'Inde. Il existe plusieurs ouvrages fort anciens, écrits en langue sanscrite, où la partie scientifique de cet art est traitée avec une rare intelligence et une érudition profonde ; mais actuellement la musique est en pleine décadence dans ce pays ; fait dont les indigènes conviennent eux-mêmes. Après cela, il est inutile de dire que les Indous ont en musique, comme nous, une école ancienne et une école moderne. On devine que chez eux la musique n'est pas cultivée par la populace seulement; c'est en effet dans les classes élevées qu'on trouve les plus habiles musiciens. Il est remarquable que la gamme indou est la même que la nôtre; aussi le voyageur anglais, M. Crawford, trouva-t-il le vina (le principal instrument à cordes des Indous) , accordé exactement comme le piano européen qu'il avait emporté dans l'Inde. A en juger d'après cette circonstance , la musique des Indous doit avoir la même origine que celle des Grecs anciens et des Arabes du temps des Califes. Cependant leurs mélodies peuvent être régulièrement divisées en mesures, qualité que n'avaient point celles des anciens Arabes qui abandonnaient à l'arbitraire des exécutans la plus ou moins longue durée de chaque note. On retrouve dans la musique indou les modes de la musique des Grecs anciens, modes auxquels ceux de notre plain- chant ressemblent sous de certains rapports. Les Indous ne connaissent pas d'harmonie; toutes les parties de leurs compositions marchent à l'unisson, et le seul accord qui soit en usage parmi eux est l'accord parfait tierce majeure , qu'ils font quelquefois entendre à la fin de leurs morceaux.
Ce fait n'a rien qui surprenne; cet accord est si naturel, que des voyageurs l'ont entendu chanter à des nègres du Mosambique , qui, comme on sait, sont presque sauvages, et notamment dépourvus de toute instruction musicale.
Nous donnons page 216 un air indou, noté et divisé en mesures, lequel, malgré son caractère rude et bizarre est néanmoins susceptible de recevoir un accompagnement.
La gravure placée en tête de cet article, représente une bande de ces musiciens ambulans de l'Inde que l'on loue pour une faible somme par jour. Celte bande contient, par extraordinaire, quelques mahométans qu'on distinguera aisément des sectateurs de Brama, à ce que leur tunique, ou jemma, est allarhée à droite, tandis que celle de ces derniers l'est à gauche. Une telle association ne peut exister que.parmi des indiens chez lesquels les préjugés de caste ont disparu, circonstance assez commune aujourd'hui dans les dernières classes de la population indou (I).
Les quatre personnages indiqués dans la gravure sont représentés accroupis sur un tapis grossier devant un portique en arcades, et exerçant leur art pour l'amusement du maître de la maison cl de ses amis. L'artiste placé a gauche est le principal chanteur : il bal la mesure avec les doigts de sa main droite sur la paume de sa main gaucho, tandis que S6S 1 rois camarades l'aerompagnenl avec leurs instrumens. I.e iiiusieieii de droite chante au -si , et pince, en même temps
(:) Voyez pngi' M <>,
une espèce de guitare à trois côtés dont l'invention est essez récente. Des deux artistes placés sur le second plan, l'un joue du sarinda, instrument qui a beaucoup de ressemblance avec notre violoncelle, et l'autre fait sonner deux tambours en frappant sur l'un avec les doigts de la main gauche , et frottant l'autre avec ceux de la main droite , à peu près de la même manière dont chez nous, on tire des sons du tambour de basque.
Quant au chant indou que le lecteur trouvera à la fin de ce numéro, nous le donnons, non comme un modèle de composition, mais comme moyen de comparaison entre l'état de civilisation de l'Inde et celui de l'Europe.