L'ALSACE. — LE BAS-RHIN
Physionomie morale.
- Esprit militaire. — Langage. — Costumes.
La population de l'Alsace fut long-lemps allemande. Depuis 870 jusqu'en i648, l'Alsace fut une province de l'empire germanique. Cette longue suite de temps était plus que suffisante pour que ses habitans se façonnassent aux mœurs, aux usages, aux lois, au caractère, au langage de l'autre rive du Rhin; c'est ce qui arriva; et fie pli était si bien pris, que, depuis 4648 jusqu'à ce jour, la domination française n'a pu effacer ce caractère germanique. Par les mœurs, les habitudes, le langage, les Alsaciens sont encore aujourd'hui plus Allemands que Français,
Les Alsaciens passent pour être d'un caractère très calme, et difficiles à émouvoir, ce qui donne à leur vie entière une
monotone uniformité. Le cultivateur, a-t-on dit, ne laboure pas avec plus de vivacité le malin que le soir; il suit presque toujours le même train dans tout ce qu'il fait. Toutefois, industrieux et ami du travail, il sait profiler de toutes les ressourcés du sol et du climat , et aucune peine ne lui coûte pour obtenir des résultats avantageux. Les filles et les femmes des campagnes sont élevées , comme les hommes, aux plus rudes travaux de la culture, et partagent avec eux, les jours de fête, leurs plaisirs au cabaret.
Car à côté des travaux, l'Alsacien aime à trouver la joie et les plaisirs; il aime à changer quelquefois sa vie calme et monotone en une vie gaie et souvent bruyante; il est ami de la danse , de la musique, et en général de tous les genres d'amusemens. Un ancien préfet du Bas-Rhin a peint, d'une manière vive et animée, le caractère de ses administrés .- a Demandez-leur, dit-il , ce que vous avez di oit d'exiger; écartez de votre demande toute idée d'arbitraire; qu'elle porte, s'il est possible, l'empreinte du sentiment et de la confiance, et vous obtiendrez facilement les plus pénibles sacrifices... Au nombre de leurs jouissances chéries, dit-il encore, la danse et la musique tiennent le premier rang, surtout la première, dont le goût semble inné parmi toutes les classes. Si ce que l'on appelle la bonne compagnie danse dans les salons d'hiver, le peuple paraît également infatigable dans toutes les saisons : danser semble un besoin des habitans du Bas-Rhin ; il n'est point de village un peu considérable qui n'ait sa musique , point de hameau qui n'ait son ménétrier. » Tout ceci est confirmé par les rédacteurs des annuaires du département du Bas- Rhin; ce qui prouve que le goût des amusemens , de la danse, de la musique, n'a point diminué en Alsace.
On a beaucoup parle de l'esprit militaire des Alsaciens, et des habitans du Bas-Rhin en particulier; on a souvent cite des traits de courage et de dévouement de cette population. Il était impossible , en effet, que , placée à la frontière, vivant au milieu des places de guerre, et d'une armée pour ainsi dire campée sur son territoire , elle restât étrangère au goût, au génie militaire; nous pourrions recueillir de nombreux témoignages à cet égard; il nous suffirait de présenter la liste des officiers distingués que ce pays a fournis à nos armées depuis 1789.
Nous rapporterons un fait plus positif, que nous puiserons dans le Journal militaire officiel. Ce journal contient un état général, par département, des engagemens volontaires contractés en France dans le cours de 1852. Il résulte de cet état qu'il y a en dans la France entière , c'està-dire sur une population de 52,500,954 individus, 1 1,908 enrôlemens volontaires, c'est-à-dire 10 enrôlemens pour 44,624 individus, ou un enrôlement pour 4,402 individus, tandis que dans le département du Bas-Rhin il y a eu, sur une population de 540,215 individus, 5I6 enrôlemens volontaires , c'est-à-dire 10 enrôlemens pour 10,409 individus, ou un enrôlement sur 1,040 individus. Il y a donc eu, dans le Bas-Rhin, un peu plus de 4 enrôlemens, quand il y en a eu 1 dans le reste de la France.
Toutefois il ne convient pas de s'arrêter à une seule donnée, et à côté de ce résultat, à l'avantage de l'esprit militaire des Alsaciens , nous en présenterons un autre tout aussi authentique, et de nature toute différente: c'est de leur combinaison que doit sortir la véiilé.
On a formé un tableau où figurent les cas d'exemptions militaires reconnus valables par le jury de visite de l'anviu (1799), pour les iéi|iiisitionnaires et conscrits appartenant aux dix années 1790-1799. Les exemptions totales pour ces dix ans s'élevèrent à 1,187. Or, dans ce nombre, le Bas-Rhin compte pour mutilations volontaires, 128 cas d'exemptions.
La tolérance religieuse est facile, et cesse d'être un mérite chez ceux qui ne professent que l'indifférence; elle est facile encore pour les habitans d'une contrée oc< upée tout entière par une population attachée a la même croyance,
parce que là cette croyance n'est jamais heurtée, Slaisle
département du Bas-Rhin ne peut Cire place dans aucune
de ces deux catégories; les croyances religieuses y sont vivaces encore, et elles s'entrechoquent à chaque pas. Aussi le temps n'est-il pas très éloigné où les discordes religieuses y produisirent les plus affreux désordres. Mais aujourd'hui l'harmonie la plus complète existe entre les sectateurs des différens cultes. Les juifs mêmes, autrefois détestés et quelquefois brûlés vifs, coulent une vie paisible au milieu des catholiques, des luthériens et des réformes. Chacune de ces communions a ses temples, ses ministres, ses écoles , et tout marche comme si le département était tout entier à une même communion.
Le dernier recensement officiel qui a été fait pour déterminer le nombre d'individus appartenant à chaque culte, celui de 1807, a donné les résultats suivans :
indÎTidus.
Catholiques 3 19,114
Lulhériens r 50,894
Réformés 2 7,o3o
Israélites i6,i55
Anabaptistes et quakers. go3
Total 514,096
Les individus appartenant aux trois communions chrétiennes ont à peu près la même physionomie morale; là, comme partout ailleurs, chacun reçoit bien une modification du culte auquel il appartient; mais cette modification consiste plutôt dans l'habitude des pratiques religieuses que dans le fond du caractère.
I! n'en est pas de même des jnifs : quoique dispersés depuis long-temps parmi les autres habitans du pays, ils ne font point d'alliance avec eux , et cette séparation morale a perpétué sur leur figure les traces de cette physionomie orientale que rien n'a pu altérer. « A l'exception des familles aisées établies dans les villes, la plus grande partie dis juifs font un trafic ambulant, dit l'annuaire du Bas- Rhin pour 1809, ou vivent de colportage. Sobres à l'excès, toujours en mouvement, l'appât d'un léger lucre leur fait mépriser la faim et la peine, et ceux mêmes qui ne paraissent point robustes , supportent néanmoins avec constance tous les genres de privations et de fatigues. Leur vie active et réglée les préserve des suites de l'oisiveté et de la débauche, et leur conserve l'usage de leurs forces jusqu'à image très avancé.
Les anabaptistes se distinguent aussi des autres habitans du pays, autant par les mœurs et le costume que parle physique; ils n'ont point , à proprement parler, de culte; mais ils se rassemblent dans des maisons , el le plus âgé d'entre eux fait une prière commune. Ils s'occupent principalement de l'éducation du bétail; ils laissent croître leur barbe, et se rapprochent dans la simplicité de leur costume, des quakers anglais. Une propreté extrême règne dans leur ménage; le voyageur qui vient les visiter est reçu avec franchise et cordialité , et la candeur et l'intégrité des mœurs s'allient chez eux à la santé el à la vigueur du corps.
Enfin, on rencontre dans le Bas-Rhin quelques tribus de ces peuples, dont l'existence, au milieu des pays civilisés de l'Europe, est une espèce de problème ; je veux parler des Bohémiens ou Egyptiens qu'on trouve disperses par colonies de quelques familles dans les gorges des cantons de la Petite-Pierre et de Miederbronn.
Le langage des habitans du Bas-Rhin est en général ia langue allemande ou plutôt un allemand coi rompu.
Plusieurs fois l'ancienne administration s'efforça d'introduire en Alsace l'usage de la langue française, mais ce fut en vain; et jusqu'en 1789, sous ce rapport connue sous plusieurs auti es, ce p iys présentait loul-à-fail l'aspect d'une pi o\ face germanique ; rien n'avait encore été change depuis sa réunion à la France, la langue fiançaise n'entrai) point dans les actes de l'autorité, cl la langue allemande était le
dialecte officiel de la magistrature de Strasbourg.
Mais la révolution , en changeant les formes de l'administration, a mis les habitans du Bas-Rhin dans la nécessité d'apprendre le français. Les troupes stationnées dans cette contrée le retour des jeunes soldats du département dans leurs foyers, ont contribué aussi beaucoup à étendre l'usage de la langue nationale. Aujourd'hui presque tous les habitans des Villes, les autorités, les négocians, les aubergistes , les maîtres de poste et même une partie des artisans, parlent le français , et il n'est pas de village , quelque petit qu'il soit, où on ne le comprenne.
Dans quelques communes du canton de Ville et de Rosheim, on parle le patois lorrain, dans lequel les uns ont voulu reconnaître une espèce de dialecte roman, corrompu par des mois français et allemands que le temps y a introduits, auquel d'autres ont assigné une origine celtique.
Sous le rapport du costume, l'Alsace, et je dis l'Alsace parce que le costume est à peu près le même dans les deux dëparteinens du Haut et du Bas-Rhin, l'Alsace conserve encore une physionomie toute particulière. « Les femmes alsaciennes , sous un grand chapeau de paille de forme basse, laissent flotter de longues tresses de cheveux , terminées par des nœuds de rubans. Celles dont la tête est découverte ont les cheveux relevés et attachés par plusieurs longues épingles ou flèches d'or; une longue cravate de soie noire fait ordinairement plusieurs fois le tour de leur cou, et retombe sur leur poitrine; un juste-au-corps dessine leur taille. Devant leur sein, elles portent nue pièce de carton, se terminant en pointe, couverte d'ornemens et qui est retenue par des nœuds de rubans. Des manches de toile d'une blancheur éclatante couvrent leurs bras; leur ampleur disparait au poignet, où elles sont terminées par un tour de petits plis. Une jupe de fine serge, ordinairement verte, formant beaucoup de plis par derrière, et bordée d'un large ruban pourpre, tombe jusqu'à la moitié d'une jambe couverte d'un bas de coton très blanc. Leurs souliers, dont les talons sont communément assez hauts, sonl serrés par des boucles d'une matière brillante. Les hommes portent en général des chapeaux de paille ou de feutre, mais ceux-ci relevés de manière à former une pointe; leur habit noir, d'une espèce de ratine, chargé de brandebourgs en soie, est sans collet et de forme carrée; il se porte ouvert, et laisse voir une veste rouge à boutons dorés. Leur culotte est de même étoffe que l'habit, et leur chaussure consiste quelquefois en souliers et guêtres longues , mais le plus souvent en boites molles qui montent jusqu'au-dessus des genoux. »
Tels sont les traits généraux sous lesquels on peut représenter les habitans du Bas-Rhin , mais quelque généraux qu'ils soient, on sent qu ils ne conviennent qu'aux habitans des campagnes, etqu'i s ne sont vrais que dans celte limite.
Quant aux habitans des villes , ou plus régulièrement quant à la classe élevée du département , elle est à peu près, dans le Bas-Rhin, ce qu'elle est dans le reste de la France. Aujourd'hui les communications entre les différentes parties du pays sont telles, qu'il est difficile que les différences qui distinguaient autrefois la population d'une province de la population d'une province voisine , ne disparaissent pas insensiblement. L'unité d'administration , l'activité des publications politiques ou littéraires, les relations commerciales, tout enfin concourt à renverser les barrières qui séparaient nos anciennes provinces. Ces barrières n'existent déjà plus pour les classes élevées, et elles tombent chaque jour devant les classes inférieures.
(Extrait de la France,)
seaux semblent lancer du feu ; son corps , énorme et sans grâces, déploie dans la poursuite de son ennemi une agilité étonnante; rien ne peut arrêter sa course pour atteindre le chasseur dont le coup , mal dirigé , l'a manqué ou blessé. Il le déchire de ses cornes longues et aiguës, ou si , montant sur un arhre , sa proie peut heureusement lui échapper, l'animal tourne constamment autour, ledévoredes yeux, et ne le quitte que lorsque la faim le force à s'éloigner.
Un taffal d'un village indien , travaillant à couper du bois, eut le bonheur d'échapper à un énorme buffle qui vint l'attaquer, et qui, trouvant de l'berb ■ dans le voisinage, ne perdit pis de vue un seul moment le pauvre bûcheron. Celui-ci n'avait pour toute arme que le large couteau que les indigènes portent toujours attaché à leur ceinture, et dont ils savent se servir très adroitement; pressé par la faim, il descend de l'arbre, autour duquel vient le poursuivre encore son ennemi, [dus irrité que jamais; enfin, dans un instant où les terribles cornes le serraient de moins près, il parvient à saisir la queue du buffle, s'y cramponne de la main gauche, et frappe à coups redoublés son ennemi avec le couteau dont la droite est armée. L'animal étourdi part comme un trait; mais bientôt, épuisé par la perte du sang qui coule de ses nombreuses et profondes blessur s , sa course se ralentit , et il tombe expirant auprès du tagal , couvert lui-même de blessures, de sang et de boue.
Les indigènes parviennent cependant à réduire en esclavage ce fougueux animal, en le faisant tomber dans des fosses couvertes de feuillages, dont il n<j sort que quand la faim a épuisé ses forces. Alors, attaché à des buffles domestiques, le nouveau captif est conduit au troupeau, où il prend peu à peu l'habitude du joug. Mais si la trop grande confiance de son maître, ou un manque de surveillance, lui laissent sans frein revoir la forêt, il reprend son indépendance, et devient plus sauvage qu'auparavant. Rarement le buffle né dans la domesticité cherche la liberté; on prétend même qu'en naissant il porte au cou les traces du collier de travail qui fatigua sa mère. Flétri par ces marques d'esclavage, il devient un objet d'horreur pour les buffles sauvages, auxquels il a abandonné le courage et l'indépendance, pour ne conserver que la force, la résignalion et un instinct vraiment surprenant.