Tome n, *-. Septembre %ps
Lorsqu'après un long et dangereux voyage à travers des chemins rudes et peu sûrs, peut-être après avoir été détroussés deux ou trois fois par les brigands du Rhin , et après avoir mendié le pain du pauvre aux portes crénelées des abbayes, ils apercevaient les clochers de Cologne, ces clochers si hospitaliers pour le pèlerin et pour le pauvre, ils éprouvaient un pieux saisissement de cœur et n'étaient pas étonnés de ces rues sales, étroites, ténébreuses, qui se pressent sur les bords du Rhin, de ces maisons qui montent les unes sur les autres, pour se disputer un petit havre pour leurs pêcheries et pour toutes leurs industries fluviatiles. Le voyageur d'aujourd'hui , qui n'a plus la piété que les pèlerins avaient , et qui a des termes de comparaison que les pèlerins n'avaient pas, ne peut pas entrer dans Cologne sans avoir des nausées , et s'associe très volontiers à cette opinion générale , que si Cologne est la plus sainte ville de l'Allemagne, elle en est en même temps la plus laide et la plus déplaisante.
Cologne s'étend sous la. forme d'un demi-cercle le long
d'une espèce de petite baie que creuse le Rhin sur sa rive gauche. L'étendue de ce demi-cercle est d'environ une lieue. La position était belle et dut appeler de bonne heure le commerce, et avant le commerce, la guerre qui pose les premières pierres de toutes les villes. Aussi , à peine arrivés en Germanie , les Romains y bâtirent-ils un camp retranché qui devint bientôt une ville et, plus tard , prit le nom de colonie Agrippine , parce qu'Agrippine, la femme de l'imbécille empereur Claude, mère de Néron, y était née. Cologne dut à ce haut patronage de l'ambitieuse princesse de recevoir de grands embellissernens. Chose singulière , Agrippine , la mère de Néron , y est née ; et Marie de Médicis, la femme de Henri IV, celle qui ne témoigna ni surprise ni affliction de l'assassinat de son époux, celle qui accabla le peuple d'impôts pour engraisser le maréchal d'Ancre, celle qui fut chassée par Richelieu , Marie de Médicis y est morte ! (Voyez page 84.)
On sait par quelle suite de malheurs et de fautes, Marie de Médieis en fut réduite à aller mourir à Cologne, exilée, fugitive et misérable.
La pauvre reine , après avoir vécu à Cologne du prpduit de quelques diamans dans la maisomoù est né Rubens, et dans une chambré dont on montre encore les boiseries richement sculptées, alla finir ses jours dans un couvent, dépourvue de tout , et n'ayant pour se soutenir dans ses derniers jours, que la charité des religieuses. Etranges rapprochemens ! cette reine qui vivait obscure dans une chambre de la maison natale de Rubens , était la fière Marie de Médicis faisant venir Rubens d'Anvers pour lui confier l'embellissement de son palais du Luxembourg , et lui inspirant cette prodigieuse histoire allégorique dont les pages sont le plus bel ornement de notre musée!
Cologne continua d'être la capitale de la Gaule rhénane jusqu'en l'an 462 , époque où les Francs Ripuaires l'enlevèrent aux Romains et la soumirent à leur domination. Clovis y fut proclamé roi des Francs; Pépin fut duc de Cologne avant d'être roi comme Clovis , dans le dixième siècle ; l'empereur Othon - le - Grand l'arracha aux Francs , la réunit à l'empire d'Allemagne , et après lui avoir accordé diverses franchises , il en donna le commandement temporel et spirituel à Bruno, son frère, lequel en était archevêque. Des luîtes obscures entre la bourgeoisie et les archevêques de Cologne , sont les seuls incidens de cette partie de son histoire. La bourgeoisie était jalouse de ses franchises ; et , ses richesses lui donnant de l'audace , elle cherchait à enlever à l'archevêque au moins le pouvoir municipal. De là des combats de rues toujours sanglans , lors même qu'ils étaient sans résultat , et une turbulence qui d'ailleurs était commune à beaucoup d'autres villes, à cette époque , et notamment à Strasbourg. H Cologne a de beaux restes de son histoire comme colonie romaine. Jusqu'à l'occupation dès Français, en 4794, la ville avait conservé des coutumes et des mœurs de Rome. Il y avait des familles patriciennes , des magistrats en robe consulaire,, et des huissiers décorés du titre de licteurs.
Durant tout le moyen-âge , Cologne eut une grande existance. Elle fut à la tête de la ligue anséatique, et put mettre sur pied jusqu'à trente mille hommes capables de porter les armes. Les richesses et la piété de ses habitans entretenaient soixante-neuf couvens, dont onze ne recevaient que des dames nobles, dix-neuf églises et quarante-neuf chapelles. Lés arts , les sciences , que le commerce attire et vivifie, florissaient à Cologne, et y répandaient ces jouissances délicates qui contrastaient si étrangement avec les restes de barbarie qui se perpétuaient surtout dans les habitudes militaires.
Cologne perdit peu à peu la plus grande partie des avantages dont e\l« avait joui durant la brillante époque du moyen-âge. En l'année 1425, ic.jour de la Saint-Barthélémy, tous les Juifs furent chassés de Cologne. Quelques années après, les tisseurs de drap ayant causé une émeute dans la ville, les magistrats liront stupidement brûler dix-
sept cents métiers , et enrichirent l'industrie des villes voisines de l'émigration des ouvriers qu'on frappait ainsi dans la source de leur travail. En -1618, tous les protestans furent expulsés.
Ces expulsions , en ruinant le commerce et en réduisant l'industrie, entraînaient la diminution lente et progressive de la population. Quand les Français s'emparèrent de Cologne en 1794, ils y trouvèrent douze mille mendians cantonnés dans un quartier particulier de la ville , population inféodée à la pauvreté oisive et nourrie , où les fils apprenaient de leur père les pratiques du métier et ces infirmités simulées que les mendians dé profession ont dans la rue et qu'ils quittent au cabaret. Jusqu'à cette époque , il venait se joindre à cette population de mendians des vagabonds venus de tous les pays , les uns avec des reliques volées dans quelque cimetière , les autres avec des châsses contenant des figures en cire qui avaient touché de saints tombeaux , pèlerins le matin , et le soir volant les gens attardés dans les rues qui n'étaient éclairées par aucune lanterne on réverbère.
Même à présent que Cologne , après avoir subi pour son avantage la présence armée et civilisatrice des Français , a repris sous le gouvernement prussien cette demi-prospérité que procure une bonne police, les fautes des trois derniers siècles semblent peser encore sur elle, et l'on peut dire que la Cologne d'aujourd'hui se perd dans la vaste enceinte de la Cologne d'autrefois.
Cologne n'est pas une ville agréable , et dont on aime à se souvenir ; j'ent> uâs en ce qui regardé les mœurs et le caractère de ses habitans. Figurez-vous tous les travers , tout l'égoïsme , toute la vanité d'an petit état marchand, où l'on n'aime point les arts et où l'on n'est avide que d'argent ; des passions bâtardes d'arrière-boutique , des rivalités de comptoir , très peu de cette bonhomie allemande et de cet instinct naturel pour les lettres et les arts qui se trouvent jusque dans le moindre village d'Allemagne. Au reste, des estaminets en plusgrand nombre qu'en aucune autre ville ; des tavernes toujours pleines de buveurs : dès que le jour baisse, on voit le négociant quitter son comptoir, l'artisan son atelier, le manœuvre son travail, pour se rendre dans les cabarets à vin ou à bière. C'est une des distractions les plus recherchées de la ville jadis sainte. ( La suite à un 'prochain numéro. }