‹ Magasin universelChapitre 44 sur 320 · LES MIQUELETS ET LES GUÉRILLAS · texte numérisé non relu

LES MIQUELETS ET LES GUÉRILLAS

Au commencement de la guerre de 1 689 , entre la France et l'Espagne , on créa dans le Roussillon , cent compagnies de fusiliers dits de montagne, pour les opposer aux miguelets chargés de défendre l'entrée des gorges de la Catalogne- Les milices du Roussillon, qui s'étaient acquises une haute réputation de bravoure , et qui réunissaient à cet avantage une connaissance parfaite du terrain , convenaient en effet mieux que d'autres troupes à ce genre de guerre. Ces coin-

(Fusilier de montagne.)

pagnîes avaient pour chef un gentilhomme du pays, choisi parmi les plus enlreprenans et les plus capables de les diriger. Il avait le litre et l'autorité d'un colonel. Dans l'origine les compagnies étaient formées d'un capitaine, d'un lieutenant , d'un brigadier , d'un sous-brigadier , d'un cornet et de vingt-cinq hommes. Leur habillement se composait d'une veste rouge, passée dans un haut-de-chausse , comme les matelots; d'un juste au corps, à l'antique, de couleur grise , a paremens et a doublure bleus , et d'un bonnet (barette) de laine de même couleur que les paremens et la doublure : ils avaient ordinairement les jambes nues et portaient des souliers de cordes (spardilles). Leur armement consistait en deux pistolets suspendus à la gauche de la ceinture, une epee (dague), cl un petit fusil (escopette). Les

ges

miquelets du Roussillon , excellens tireurs , manquaient rarement leurs coups ; ils étaient aussi fort habiles à la course et passaient pour résister facilement aux fatigues et aux privations. L'instrument dit cornet n'était autre qu'une grosse coquille ou limaçon de mer , percée au bas bout , et qui servait , comme le tambour , dans les marches , dans les combats ou à rallier les tirailleurs dispersés dans les gordans les défdés et au sommet des montagnes. Les miquelets ne servaient pas seulement comme partisans : on les employait aussi à couvrir la marche des colonnes, à flanquer les ailes de l'armée, à assurer le passage de l'artillerie et des convois de bagages ou de vivres. Ils protégeaient également les fourrageurs et servaient d'escorte aux courriers.

Ces troupes négligées et mal soldées , se dispersèrent presque en totalité après la paix de Riswich (1697) et il n'en est presque plus question depuis cette époque jusqu'en 1744. A cette dernière date (2 février) , le ministre d'Argenson créa un nouveau corps d'infanterie sous le nom de fusiliers de montagne. Celui-ci composé de deux bataillons de six cents hommes chacun, fut reformé en 17C5 : il était réduit à sept cent vingt hommes depuis 1747.

Les chasseurs des montaq nés et les chasseurs-bon-tireurs, créés au commencement de nos guerres de la révolution., le furent à l'imitation des corps dont il vient d'être parlé. En 1808, lorsque Napoléon se préparait à porter ses armes en Espagne pour imposer à ses peuples un prince de sa famille, il, institua aussi un corps de miquelets français , qui rendit de très grands services pendant toute la durée de cette guerre. Ces derniers eurent, à-peu-près, l'uniforme de l'infanterie légère, approprié au genre de guerre et à la nature du terrain sur lequel ils devaient être exercés.

Avant nous l'Espagne a eu ses miquelets , comme nous l'avons indiqué au commencement de cet article. Leur manière de combattre et de vivre , était nécessairement la même que celle des miquelets français. Quand cette nation eut à défendre son territoire contre l'invasion des armées impériales , il s'y forma de tous côtés des corps peu nombreux de partisans , qui firent beaucoup de mal à nos troupes, et auxquels, vu leur peu d'importance, les Espagnols donnèrent le nom de guérillas.

Loin d'adopter les manœuvres françaises pour les mouvemens en masse et les charges à la baïonnette , les Espagnols avaient sagement jugé que si les guérillas ne pouvaient arrêter d'abord l'impétuosité des Français , elles parviendraient un jour, peut-être , à les dégoûter des victoires qui finissaient par leur coûter plus qu'à l'ennemi vaincu. Il n'était guère de province qui n'eût un chef à la tête d'une bande formidable. Abandonnés à eux-mêmes, les plus hardis et les plus entreprenans de ces chefs s'élevaient au commandement , ou par des actions d'éclat , ou par l'influence qu'ils parvenaient à exercer sur leurs compagnons d'armes, quelque en fût d'ailleurs le motif. Livrés à leurs seules inclinations , maîtres de choisir le champ de bataille et le genre d'attaque et de résistance , le service militaire le plus convenable à leurs forces et à leurs habitudes était celui qu'ils adoptaient.

Parmi ces chefs , il en était beaucoup qui n'étaient connus que par leurs noms de guerre, et par des actes de cruauté dont les soldats français s'étonnèrent long-temps avant que de chercher à s'en venger. Connaissant les ressources que leur offraient les habitans et celles qu'ils pouvaient, au besoin, tirer des localités d'un pays montagneux ; informés à temps de l'apparition des Français et de leur nombre, ces partisans se séparaient et se réunissaient à un rendez-vous fixé, aux commandemens de leurs chefs respectifs ; assurés de la foi inviolable de leurs compatriotes , constamment protégés par des intelligences que la surveillance la plus exacte , de la part des Français, et les menaces les plus sévères , ne pouvaient rompre, ils restaient souvent cachés des jours entiers aux portes mêmes d'une ville occupée par les Français , attendaient patiemment le moment où ils seraient supérieurs

en forces, et enlevaient l'objet de leurs recherches sans qu'on eût le temps de prévenir ni d'arrêter leur attaque» Rien n'était à l'abri de leur activité et de leur audace , et malheur à qui tombait vivant entre leurs mains; ainsi,

(Miquelet français, -1808.)

agissant à part et en petits corps , les guérillas ne cessaient d'inquiéter les années françaises, les forçaient à doubler leur service, et à se tenir perpétuellement sur leurs gardes. Bien même qu'une telle guerre ne pût donner immédiatement de grands résultats , elle aurait dû être entretenue très soigneusement dans toute la Péninsule , en raison, de l'extrême faiblesse des forces régulières espagnoles; mais l'amour de la patrie , qui dirigeait les Espagnols dans leurs efforts , n'était point tellement exclusif, qu'il ne laissât quelque empire à des passions moins désintéressées et moins nobles.

La réputation de quelques chefs de guérillas avait éveillé la jalousie du gouvernement , pour le maintien duquel ils se battaient; soupçonneux parce qu'il était faible, ce gouvernement craignait qu'ils ne devinssent indépendans. Hors d'état de s'assurer d'eux par des récompenses pécuniaires, et de les arrêter quand il le jugeait convenable , il voulut au moins donner à leur ambition une direction dont il resterait maître. En conséquence, pour conserver, autant que possible, son autorité sur eux, il récompensa adroitement leurs efforts par un rang militaire , les soumettant ainsi aux généraux de l'armée régulière ; des uniformes riches et brillans , un état-major personnel, et d'autres accessoires inutiles, furent ajoutés à leurs titres ; le sentiment de leur importance s'accrut , et ils augmentèrent l'appareil de leurs forces dans un degré correspondant. Les principales bandes de guérillas furent bientôt composées d'artillerie , d'infanterie et de cavalerie , et du moment qu'elles eurent échangé leur activité contre de l'importance, elles devinrent une mauvaise espèce de troupes régulières. Les talens de Mina et de Longa seuls s'accrurent; ils commandèrent des armées de six à huit-mille hommes avec l'habileté de tacticiens consommés. Favorisés par la configuration du terrain , et par les connaissances locales qu'ils avaient d'un pays aussi accidenté, ces chefs firent quelquefois, pendant des mois entiers , pour tromper la poursuite de plusieurs corps français considérables, des manœuvres que n'auraient peut-être pas désavouées les généraux les plus célèbres. A ces exceptions près, et elles étaient rares, la force des guérillas s'éteignit graduellement par le fait même de l'intervention du gouvernement espagnol , dont la politique méticuleuse porta un coup mortel à l'institution de ces corps francs; ils auraient probablement cessé d'exister au bout de quelques campagnes, si la guerre de la péninsule eût été prolongée plus long-temps. N

SENEGAL.

SUPERSTITIONS DES NÈGRES DE SAINT-LOUIS ET DE GORÉE, GRIGRIS, MARABOUTS.

(Suite) (i)

Les marabouts, par leurs rapports avec le prophète, exercent un empire absolu sur les Africains, et il faut convenir que les moyens qu'ils mettent en usage sont bien propres à entretenir chez ces peuples barbares une sorte de vénération mêlée de terreur. On a vu à Gorée le père , la mère et les enfans , sur lesquels un sort avait été jeté, périr successivement sans qu'on pût découvrir les traces de ce crime. Initiés dans la connaissance des simples dont on extrait le poison le plus subtil, il leur est facile de porter la mort dans toutes les familles , et de justifier par l'événement leur puissance et leur crédit auprès du prophète qui frappe à la prière de son ministre.

« J'occupais à Saint-Louis , dit M. Baradère , ancien préfet apostolique au Sénégal , un logement dans la maison d'un Piémontais, possesseur de plusieurs esclaves et d'une nombreuse famille. La femme de cet Européen était plus înahométane que catholique ; quant à lui, il n'avait aucune foi clans les mystères de Mahomet : néanmoins son intérêt exigeait qu'il eut des égards pour le marabout du quartier qui venait souvent le voir ; et Boucalin (c'est le nom du propriétaire) se plaisait souvent à le mettre aux prises avec moi. C'était un homme d'esprit fort agréable ; je parlerai plus tard de mes conversations avec lui. Un jour , je fus réveillé par les cris aigus que poussait une négresse employée dans l'intérieur de la maison , et que Boucalin assommait à coups de poing, parce qu'une de ses filles avait perdu six grains d'or de son collier; la malheureuse Iola était innocente, c'était une mulâtresse nommée Jeanne-Marie qui avait extrait du collier les grains égarés. Voulant faire un exemple du coupable , Boucalin fit appeler son voisin le marabout qui lui promet de découvrir le voleur. Il vint in'inviter à assister aux mystères de celte découverte ; « quand j'aurai opéré, me dit-il malignement, tu médiras Si tu, peux en faire autant chez les blancs. » Je n'eus garde de manquer à cette cérémonie qui fut fixée pour le lendemain.

A l'heure indiquée , le prêtre maure et deux de ses confrères étaient dans la cour de la maison , où se trouvaient r. unis en cercle , et assis par terre , tous les nègres de Boucalin au nombre d'environ quarante. Le marabout se mil à exhorter le voleur à se dénoncer lui-même. Voyant que son éloquence étak perdue , il se recueillit un moment dans une case, d'où il sortit revêtu d'une tunique blanche et suivi de ses deux acolytes qui portaient sur leurs épaules une grande perche. Ce bois, béni parle pontife et promené sur tous les nègres assis par terre , avait la vertu de s'arrêter sur le coupable indépendamment de la volonté de ceux qui le portaient.

Le marabout arriva donc proeessionnellemenl au milieu de ces pauvres nègres : il ordonna de promener le bois sacré sur celte troupe effarée : après deux tours inutiles, on commençait a rire de ses singeries, lorsque ses acolytes, en pirouettant sur eux-mêmes, sont entraînés par le bois sacré et tombent sur la malheureuse Jeanne-Marie que les autres négresses faillirent écharper. Le triomphe du marabout fat complet. Les grains d'or furent rendus et Jeanne-Marie fil attachée a une échelle étendue par terre et reçut cinquante coups de Fouet au lieu de cent d'abord ordonnés: il nous fut impossible d'obtenir de Boucalin une plus forte remise. La peine même n'était pas infamante; mais la moindre plainte eût déshonoré la coupable; elle reçut donc, sans pousser un cri , les cinquante coups; mais quand on l'eut détachée , on s'aperçut qu'elle avait la bouche ensanglantée cl qu'une de se, dents était restée dans un des barreaux de l'échelle. On conçoit combien de pareilles victoires exer-

(0 Voyage, page 37.

cent d'influence sur une population brute et naturellement fanatique.

. Quelques jours après , le marabout vint me voir et m'apporta un grigri qu'il tenait de son père et qui avait , disait-il , une très-grande vei tu contre la fièvre ; j'acceptai son grigri tout en luidisantqneje comptais beaucoup plus sur une poudre rouge que je lui montrai que sur son grigri. Il fui t ut étonné de voir que j'avais deviné juste sur l'affaire du vol et n'osa beaucoup insister. A propos de son grigri , il m'assura qu'étant très-jeune il avait suivi son père dans un pèlerinage qu'il allait faire fort loin en passant par Porlandlc. A trois ou quatre jours de marche de Portandic, ils arrivèrent sur le soir à un village bien pauvre car le s 1 n'était que du sable, couvert dans certains endroits par des bouquets d'herbe que les chèvres broutaient ; or , ces chèvres étaient toute la ressource de cette peuplade. Avant d'entrer dans le village, ils aperçurent un grand feu vers lequel ils se dirigèrent; mais quel fut leur étonnement, lorsqu'ils aperçurent sur ce brasier les membres d'un homme qu'on faisait rôtir. Ils apprirent que c'était un ' ieillard qu'on allait manger. Quand le repas fut prêt, on leur offrit une jambe ; mais ils la refusèrent, ce qui étonna beaucoup ces sauvages qui leur assurèrent que c'était vite viande comme une autre. Malgré ces témoignages d'hospitalité , nos deux pèlerins n'étaient pas parfaitement rassurés, surtout le fils que le caractère de marabout ne protégeait pas encore contre l'appétit de ces sauvages, et , dès qu'ils purent s'esquiver, ils renoncèrent à leur voyage , et revinrent à grandes journées dans leur pays. C'était, me dit-il , pour que je fusse à l'abri des maladies pendant la roule, que mon père me donna ce grigri. Il me faisait donc un cadeau précieux que je payai généreusement, et que je garde avec soin.

Dans les calamités publiques les marabouts sont consultés et leurs avis toujours suivis. En 1820 , la sécheresse fut extrême; à Dacar, la récolte du mil allait infailliblement manquer , lorsque le chef de l'état convoqua les marabouts qui décidèrent consciencieusement que les poules et les porcs étaient la cause de cette sécheresse; et, sur le champ, tous les porcs et toutes les volailles de la république furent mis à mort. On achetait à Gorée un porc pour deux sous. Ce massacre bâta, dil-on, les pluies: la récolte fut également mauvaise ; mais sans cette mesure elle eût entièrement manqué. i>

Si les marabouts sont sur la terre les représentans du prophète et méritent les hommages des peuples et les pro doits de la terre qu'ils ne remuent j-unais, les Griots sont, en Afrique , le rebut de la société : gens maudits , indignes de toutes fonctions , et destinés après leur mort aux peines de l'enfer. Us sont, parmi les Africains, ce qu'ont été, parmi nous, les Bohémiens, les Juifs et les comédiens. Leur indignité ne leur attire pas cependant les rigueurs de l'intolérance, et leurs compatriotes , qui savent qu'ils ne doivent point jouir delà béatitude céleste après leur mort, trouvent bon qu'ils jouissent de tous les plaisirs qu'ils peuvent se procurer pendant la vie: il leur est permis de boire du vin , de changer de femme , de voler . pourvu qu'ils le fassent avec adresse , etc. A leur tour ils se dévouent aux amusemens du public et des princes; ce sont eux qui or- . ganisenl les fêtes . battent le tnm-tam , chantent les louanges du prince et des grands, et exécutent tontes les farces qui leur tiennent lieu des concerts de Rossini et des drames de Victor Hugo. Cette classe d'hommes vit d'aumônes qu'on ne leur refuse jamais. A leur mort commence pour eux la proscription : leurs cadavres sont jetés dans le creux d'un baobab où les vautours et les bêtes féroces se les disputent.

Il ABITATIONS TURQC ES.

Lorsque vous parcourez la Turquie, ne vous attendes pas à y jouir, comme en Occident , de l'aspect d'une belle façade; vous n'y verrez pas une seule maison , qui justifie au dehors l'idée que vous vous êtes faite du luxe oriental. Jamais un homme opulent, qui vil sous la loi du prophète,

fiît-il élevé à la dignité de grand- visir, n'a décoré l'extérieur du palais qu'il habite, et jamais à Constantinople aucun architecte n'a songé à déployer les ressources de son art pour embellir l'extérieur de la demeure d'un simple particulier.

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux, dit ie Coran, que le serviteur fidèle ne recherche pas l'élévation, la grandeur, la beauté de l'édifice, ni les richesses de l'architecture , ni les ornemens de la peinture et de la sculpture. Les productions des beaux arts ne sont réservés qu'aux temples, aux mosquées, aux hôpitaux et aux monumens publics. Croyons, vous ne bâtirez vos habitations avec du ciment et de la pierre, que jusqu'au premier étage; que le dedans comme le dehors soit d'une extrême simplicité ; qu'on n'y voie ni ciselure, ni dorure; qu'on n'y étale point d'ouvrage créé par le pinceau; que tout ornement en soit banni. »

Le précepte peut être bon ; mais Dieu sait , et les riches mahométans savent aussi, s'il n'a pas reçu d'infraction.

Voulez-vous avoir une idée complète de la maison d'un mahométan, figurez-vous à l'extérieur un pan de muraille absolument nu ; çà et là, semées au hasard , quelques petites fenêtres grillées , comme on en voit , dans les pays catholiques, aux coiivens des femmes; et puis au-dessus de la porte un shah-irishbt lugubre , espèce de balcon entièrement recouvert de treillages en fer. iNe cheichez pas un signe distiuctif qui puisse au besoin vous faire reconnaître la maison que vous examinez; vous ne verrez sur la porte ni armoiries, ni inscriptions, pas même de numéro; le rez de chaussée est bâti en pierre et en brique ; mais par respect pour le Coran , le haut de la maison , depuis le premier étage, est en bois, ce qui explique les nombreux incendies dont les villes turques sont si souvent le théâtre. Le plus léger accident , un fourneau renversé , l'étincelle qui s'échappe d'une pipe, suffisent pour réduire tout un quartier de Constantinople en cendres. Quoi qu'il en soit, malgré le prophète et le Coran , l'intérieur de l'habitation d'une personne aisée ne répond pas à la simplicité de la façade, ni à la sombre structure de la porte d'entrée. L'homme riche, qui dans l'Occident ne craint point d'étaler son opulence, se cache au contraire en Turquie, quand il veut jouir de ses trésors; pour ne pas éveiller l'œil jaloux du despote qui gouverne, il se soustrait à ses yeux, et élève un mur impénétrable.

La cour intérieure est vaste , spacieuse et pavée en marbre très recherché. Si le temps est beau , on la couvre en entier de tapis précieux; tout au tour, régnent des terrasses, des parterres émaillés de fleurs , et de magnifiques galeries soutenues par d'élégantes colonnelles. Chaque arceau , chaque travée est enrichie d'arabesques capricieux ; au milieu de l'enceinte, s'élève, sur des piliers de marbre, la fontaine qui fournit de l'eau pour les ablutions; quelques arbres hauts et touffus l'ombragent de leurs larges feuilles. Plus que partout ailleurs , l'eau en Turquie est une des choses les plus indispensables aux habitans ; car il faut de l'eau pour se laver avant et après la prière ; il faut de l'eau pour se purifier des péchés que l'on vient de commettre ; il faul enfin de l'eau pour boire, puisque la loi défend les liqueurs fermentées; aussi les gens riches multiplient-ils les fontaines et les jets d'eau ; ils ne croiraient pas avoir embelli leur maison de campagne , si , à côté de chaque kioske , ils n'élevaient une fontaine dont les eaux se perdent ensuite dans les carrés du jardin. Il n'y a pas, en Turquie, une seule maison aisée où l'on ne trouve une fontaine ; l'enfant de Mahomet , quel qu'il soit, a droit de s'y laver; refuser de l'eau à un croyant , ce serait encourir toute la sévérité des lois.

Le rez-de-chaussée n'est ordinairement occupé que par les esclaves, les domestiques et les officiers de la maison. Un grand escalier de bois conduit au clivan-khane ; vous voici dans un long corridor qui mène aux appartemens des hommes, et oui se prolonge sur trois côtés da la cour. A chaque angle s'élèvent ctes KiosKes ncnemeiu oecores, coaverts ;

d'arabesques , de guirlandes , de fruits , de fleurs , de paysages. C'est dans ces élégans pavillons qu'attendent , la pipe à la bouche , les officiers de service ou les personnes qui demandent audience; le corps de bâtiment est divisé en deux parties: l'une sert au maître, à ses enfans, aux domestiques , aux étrangers qui viennent le voir; c'est le sidem-Ht; l'autre destinée aux femmes, et accessible à lui seul , prison consacrée par la religion à l'esclavage de ses compagnes, c'est le harem : dans le salem-ht , les appartemens sont spacieux , mais peu élevés; vous n'y trouvez d'autres meubles que des sofas et des tapis. Les murailles n'y sont peintes que d'une seule couleur; sur le haut de la porte est gravé en lettres d'or un passage du Coran, et tout au tour les noms sacrés de Dieu et du prophète.

De belles tapisseries , des tableaux précieux , des gravures rares, n'ornent jamais la demeure d'un osmanli; dans les appartemens vous n'apercevez pas une seule chaise, et les glaces y sont très peu prodiguées; mais aussi partout vous retrouvez le long et monotone divan qui sert à des usages si divers : le divan vous prête son appui pendant le repas, il soutient votre tête pesante et paresseuse , lorsque, couché sur le tapis, vous vous laissez aller à un doux repos, et la nuit c'est encore le divan qui vous sert de lit; alors on l'entoure de franges, on le pare des étoffes les plus précieuses , on le revêt des plus riches tapis. C'est dans la salle du divan qu'on déploie les rideaux les plus somptueux , que l'on décore les fenêtres avec ie plus de soin, que l'on obtient l'obscurité la plus profonde ou le jour e plus éclatant ; c'est là qu'en été on ménage les çourans d'air les plus agréables , le frais le plus délicieux. « Les lambris, dit un voyageur , jouent aussi un grand rôle dans la demeure des osmanlis; ils en ornent leurs plus beaux appartemens. J'ai vu des lambris qui avaient coûté des sommes considérables; ils étaient d'une richesse, d'une délicatesse de travail que rien ne peut égaler J'en ai vu un, entre autres, d'une exécution si parfaite qu'il représentait, en mosaïque, et avec tout le fini du pinceau le plus exercj . des arabesques et des dessins d'un goût exquis. Je ne sais si nos artistes les plus habiles arriveront jamais à ce degré de perfection; je doute que jamais un Européen parvienne à combiner avec autant de bonheur, les diverses couleurs dont on peint en Turquie les corbeilles de fleurs et les bouquets.

Je ne parlerai pas des riches tapis dont on fait en Orient un si grand usage ; on les connaît assez en Europe , et ce serait peine inutile que d'en donner une description. Les Turcs en général font très peu de cas de ceiu que l'on fabrique à Smyrne, dans l'Asie-Mineure, àSalonique, quoiqu'ils soient très recherchés en Europe, et aux États-Unis. Ils préfèrent les tapis de Perse , de Syrie et d'Egyte , qu'ils trouvent d'une qualité supérieure et mieux travaillés.

Tels sont les principaux traits qui peuvent donner une idéedes maisons particulières, dans les contrées musulmanes, où tout le monde est obligé de bâtir de la même manière. Là le Grec, l'Arménien et le Juif sont soumis sous ce rapport à la loi du prophète ; le chrétien bâtit sa maison selon la règle du Coran , car on ne lui ferait pas grâce de l'amende s'il s'avisait de la transgresser. Le minav-aga, à qui est confiée la surveillance des constructions à Constantinople, est un homme pieux et sévère qui n'entend point raillerie; aussi je ne conseillerai jamais à un Europ en établi en Turquie de se mettre en opposition avec la loi bizarre de Mahomet, et surtout avec son fils bienaimé l'intendant des architectes de la capitale et de tout l'empire. »

Page 1