MARTIN LUTHER
( Chambre de Luther à Erfurt.)
Dans l'année 4505, un jeune homme de vingt et un ans, i fait naître les plus grandes espérances. Son imagination, entrait au couvent des Augustins d'Erfurt , malgré les prié- , prompte à s'enflammer, venait d'être frappée de la "mort imres et les exhortations pressantes de ses parens; c'était j prévue d'un de ses amis tué à ses côtés par un coup de tonnerre, Martin Luther d'Eisleben, maître en philosophie depuis et ses tristes réflexions lui avaient fait prendre une résoluquelques mois , et dont l'esprit vif et pénétrant avait déjà | tion irrévocable. Assis dans cette cellule, restée même TOME II. — Décembre 1 834. - H
aujourd'hui l'objet d'un religieux respect , et où l'on a conservé sa table, son encrier et tout ce qui lui a appartenu , Luther , s'ignorant encore, s'abandonnait à une mélancolie profonde qui ne lui permettait de contempler d'autres idées que celles des jugemens célestes; il n'en fut guéri que par l'étude des langues mortes, qui appliqua sa vague inquiétude à des objets positifs et précis. Le vicaire-général des augustins, Staupitz, reconnaissant des talens au jeune moine, le prit en affection et l'envoya à Rome pour des affaires de l'ordre ; là le luxe et la mollesse du grand monde lui inspirèrent, dit-on, de violentes préventions contre le chef de l'Église et toute sa cour. Cependant dans les premiers temps sa conduite ne le fit point voir , car à son retour en Saxe, il obtint une chaire de théologie dans l'université de Wittemberg, et après s'y être montré partisan outré de l'autorité pontificale, il déclara qu'il serait le premier à porter des bûches pour faire brûler Erasme, qui avait osé attaquer la messe et le célibat ecclésiastique; bientôt, toutefois, il se laissa entraîner dans une route nouvelle, et passa peu à peu à une haine toujours croissante pour les pratiques de l'Eglise. La fameuse querelle des indulgences allait lui fournir un aliment de plus. Léon X , pour subvenir aux dépenses que nécessitait la construction de la basilique de Saint-Pierre , résolut d'avoir recours à un moyen souvent employé par ses prédécesseurs , la ventedes indulgences ; les dominicains en furent chargés à l'exclusion des auguslins qui avaient joui jusque là de ce privilège. Luther monte en chaire pour défendre les intérêts de sonordre: il commence par flétrir l'abus dont quelques hommes se sont rendus coupables; puis il va plus loin, et publie un programme renfermant quatre-vingt-quinze propositions où il combat directement les indulgences en elles-mêmes; les dominicains, armés des foudres de l'inquisition, font brûler les écrits de leur antagoniste dont les disciples usent de représailles en livrant la réplique du moine Tetzel aux flammes. C'est une déclaration de guerre; une foule de iologiens se mêlent de la dispute; Luther relève habilement les exagérations de ses adversaires sur l'autorité du pape, et tandis qu'il écrit au souverain pontife des lettres soumises et respectueuses pour le supplier de ne point se laisser prévenir par ses ennemis, il l'attaque sourdement. Celle première étincelle alluma bientôt un vaste incendie.
On a dit qu'avec un chapeau de cardinal, on eût fait disparaître le réformateur ; cette opinionest peut être hasardée. I.iilher avait une aine d'une trempe forte et vigoureuse ; ennemi des demi-mesures, il ne connaissait pas le doute, et ne le souffrait pas chez les autres; infatigable au travail, audacieux dans l'attaque , intrépide dans la défense , étranger aux concessions que l'éducation et l'usage du monde ,, [liront, dur pour les autres comme pour lui-même, il avait toutes les qualités requises pour devenir l'apôtre fanalïq ie delà nouvelle secte.
Léon X, éclairé trop tard sur le danger des propositions du novateur, ne peut, ni par ses avertissemens, ni par ceux du cardinal Cajetan, obtenir un desaveu. Il les condamne c iimne scandaleuses et contraires aux bonnes mœurs, déclare leur auteur hérétique obstiné, livre son corps à Satan, ei ordonne aux princes de le saisir et de le punir de ses crimes; celle bulle est reçue avec indignation par quelques villes d'Allemagne, et Luther, après en avoir appelé du pape mal informé au pape mieux informé, rompt ouvertement avec la cour de Rome, et brûle solennellement sur !,i place de Wittemberg la bulle de condamnation et les volumes «lu droit canonique.
Fort de l'appui de l'électeur de Saxe, il écrit à François I" et à Charles-Quint pour les éclairer ; il s'attache aussi à gagner le peuple, et pour lui plaire ne garde ni mesure ni décence. Les injures grossières, les plaisanteries
■mères, les sales quolibets que les poètes «le l'ancienne
BOmédîe melleut dans la bourbe des valels , se reprodui-
i sons sa plume, et s'appliquent sans distinction «le
rang ni d'état à tous ceux qa'Û redoute. Il appelle les pré-
lats, des loups dévorans, les moines des pharisiens et des sépulcres blanchis ; nos lecteurs auront peine à comprendre la manière dont ii traite ses adversaires, et surtout le pape : « Petit pape, petit papelin, vous êtes un âne, un ûnon, et encore, un âne sait qu'il est un âne, une pierre sait qu'elle est pierre , mais ces petits ânons de papes ne savent pas qu'ils sont ânons. » De telles invectives ne révoltaient pas les esprits grossiers de ces temps. Luther , avec ce style barbare , triomphait dans son pays de toute la politesse romaine.
Cependant quelques petits princes d'Allemagne s'étaient fait un prétexte de ces nouveautés pour leurs intérêts particuliers ; on vit en peu de temps l'embrasement se répandre dans la plupart des états du nord; la France même n'en fut pas tout à fait à l'abri.
Charles V , ayant à ménager le pape pour ses desseins en Italie, voulut satisfaire les légats du pontife qui demandaient la condamnation de Luther comme déjà excommunié et jugé hérétique; il fut cité à la diète de Worms (1521 ) afin d'y déclarer nettement s'il renonçait ou non à ses opinions ; muni d'un sauf-conduit de l'empereur , le réformateur n'hésita pas à s'y rendre; ses amis lui rappelaient le sort de Jean Huss. Je suis sommé légalement de comparaître à Worms, répondit-il, et je m'y rendrai ait nom du Seigneur, dussé-je voir conjurés contre moi autant de diables qu'il y a de tuiles sur les toits. Et celui qui deux ans auparavant n'avait pas pu se procurer un cheval de louage pour.aller à Augsbourg, deveni^l'apôtre d'une partie considérable de l'Allemagne , se fit alors escorter par cent gentilshommes armés ' de toutes pièces. Son entrée à Worms eut l'air d'un triomphe , il traversa les rues monté sur un char au milieu d'un concours prodigieux que sa réputation avait attiré. Introduit dans l'assemblée , il reconnut ses ouvrages et offrit de les défendre dans une conférence publique qui lui fut refusée. N'ayant point voulu se rétracter, malgré les sollicitations des princes et des électeurs, et menacé d'être mis au ban de l'empire, il quitta la ville. Peu de jours après son départ, on publia qu'il était criminel endurci, et on somma quiconque lui donnerait asile de se saisir de lui. Charles V , pressé de le livrer comme Sigismond avait livré Jean Huss , répondit : Je ne veux point avoir à rougir comme Sigismond. Cependant ce prince se prononçait contre la réforme. Son titre d'empereur et de premier souverain de l'Europe , le constituait le défenseur de l'an cienne foi. La nouvelle hérésie fut aussi condamnée en France par l'université de Paris ; enfin le jeune roi d' A ngleterre Henri VIII , qui se disait théologien , écrivit on livre contre Luther. Mais celui-ci trouva de zélés défenseurs dans les princes allemands , et surtout dans l'électeur de Saxe, qui paraît même l'avoir mis en avant. Ce prince avait été vicaire impérial dans l'interrègne qui avait précédé l'élection de Charles V, et c'est alors que Luther avait osé brûler la bulle du pape. L'électeur de Save voulant le préserver de ses propres emportemens, le lil arrêter par des cavaliers masqués, comme il s'enfonçait dans la forêt de Thuringe en revenant de la diète , el le cacha dans le château de Wartbourg, près d'Eisenach, La Suite à un prochain numéro.