‹ Magasin universelChapitre 63 sur 320 · BERNADOTTE · texte numérisé non relu

BERNADOTTE

Nous allons tracer la conduite et les principales actions d'un guerrier qui, sorti des rangs des armées françaises , est venu se placer, par la seule impulsion de son mérite , sur les marches du trône des Wasa , trône sur lequel , depuis la mort de Charles XIII, il siège avec gloire.

L'histoire a ses hyperboles comme le roman ses fictions. Le biographe se plait à relever les qualités et à faire éclater d'un plus grand jour les vertus de son héros. Les auteurs même qui travaillent à l'histoire générale, ne sont pas toujours exempts de ce défaut ; ils aiment à embellir leurs ouvrages aux dépens de la vérité. Nous nous sommes efforcés de nous garantir d'une telle illusion; la vérité la dédaigne, et n'en a pas besoin pour faire ressortir les grandes choses faites par l'homme célèbre qui est l'objet de cet article.

Bernadotte (Jean -Baptiste -Jules), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége, sous, le nom de Charles XIV (Jean) , est né à Pau , en Béarn , le 26 janvier 47G4 , d'une respectable famille de robe. A l'âge de seize ans , son inclination pour les armes le porta à interrompre ses études , pour entrer, comme simple soldat, au régiment de Royal -Marine (1). C'est dans ce régiment qu'il fit ses premières armes. Bernadotte était dans l'Inde à l'époque de la prise de Pondichéry. De retour en Europe , il suivit son drapeau en Corse. Partout il se fil distinguer ; mais la paix n'offrant aucun aliment, à l'ardeur d'un jeune homme qui semblait né pour la guerre, il avait' pris la résolution de quitter le service pour le barreau. Toutefois, un de ces instincts impérieux qui ont conduit si rapidement tant d'hommes supérieurs, à la gloire, le retint sous les armes. Il n'était que sergent en 1789; mais alors les circonstances donnèrent au génie et aux lalens de Bernadotte un essor qui fonda sa renommée. I! monta de grade en grade, et en 1792, il fut nommé colonel, et envoyé à l'armée de Custines.

On sait qu'à celte époque, l'insubordination se manifestait souvent dans nos armées : un jour, Bernadotte apprend que des soldats , après avoir assassiné un de leurs généraux, se vantaient de leur crime ; son indignation est à son com • ble, mais elle n'est p^int partagée par les troupes, qui osent applaudir à ce meurtre. Alors, il les fait ranger en bataille, et, avec cette éloquence militaire qui lui est si naturelle, il dépeint l'horreur du crime qu'on a commis, et les suiles funestes qui pouvaient en résulter pour toute l'armée. La fureur qu'il exciie contre les coupables est telle, qu'un cri universel se fait entendre pour réclamer leur punition; la troupe demande même à marcher conlre eux et à en faire tin exemple. Tel était l'ascendant irrésistible que Bernadotte avait pris sur le soldat , et son respect pour la subordination , la première de toutes les vertus militaires. — Voici un autre trait du même genre : quelques grenadiers d'un régiment que commandait le général Marceau s'étant livrés à des excès contre leurs supérieurs immédiats , leur chef voulut les faire arrêter. Cet ordre fut le signal d'une révolte ; ces furieux se jetèrent sur Marceau, qu'ils entraînèrent avec eux. Bernadotîe sortait de son camp: aussitôt il tire son sabre et fond sur cette troupe, en lui reprochant sa lâcheté. L'indignation qu'il manifesta, et surtout l'action courageuse qui l'accompagna, frappèrent les grenadiers d'une espèce de terreur; les uns prirent la fuite ; les autres , intimidés , demandèrent leur pardon et la punition des chefs de la révolte.

(i) Un compatriote et ancien camarade de Bernadotte raconte qu'allant en semestre à Pau , il rencontra ce dernier qui venait joindre le régiment ; qu'ils changèrent leurs habits , et qu'il dit en passant l'uniforme à son nouveau compagnon d'armes : Va , je te fais maréchal de France. Ce compatriote était loin de se croire prophète, et de penser qu'il y eût sous cet habit un roi de Suède,

Ses premières campagnes sur le Rhin lui méritèrent l'estime et la recommandation du général Custines. Il servit ensuite sous Kléber, qui, en 4795, obtint pour lui le grade de général de brigade. Il se trouva à la bataille de Fleurus, gagnée par les Français le 26 juin 1794 , et participa par son courage au succès de cette glorieuse journée. En 4797, le directoire ordonna le départ de vingt mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse pour celle d'Italie , à la têle

(Bemadotte , roi de Suède.)

desquels il mit Bemadotte. Celui-ci , après avoir rassemblé les troupes à Metz , fit un règlement de discipline, et se mit en marche. Depuis Metz jusqu'à Dijon, l'ordre fut parfait : près de cette dernière ville, il s'éleva une rixe entre trois soldats et des paysans; un de ces derniers fut atteint d'un coup de feu; une patrouille qui survint arrêta les soldats, qui furent aussitôt jugés et punis par un conseil de guerre. Ayant ensuite rassemblé ses troupes sur la place d'armes de Dijon, il les harangua pour leur rappeler leurs obligations envers les citoyens. Bemadotte, à cetteépo que, était peu fortuné; cependant il donna 800 IV. à la famille du paysan qui avait perdu la vie, et lui fit remettre environ 1200 fr. par le payeur de l'armée, sur sa responsabilité; il fit plus , il ouvrit une souscription parmi les officiers , qui s'éleva à pies de 5000 fr.

A l'armée d'Italie , il marqua sa présence par la prise de l'importante forteresse de Gradisca et de la ville de Venise. Si nous décrivions toutes les actions où Bemadotte se signala dans cette armée, un volume ne suffirait pas.

Après la révolution du 50 prairial an VII (19 juin 1799), il fut nommé ministre de la guerre. A son entrée au cabinet, il trouva tout dans la confusion : il avait à lutter contre les plus grands obstacles, au milieu des désastres de nos années , des déprédations et des embarras d'un gouvernement désorganisé. L'armée d'Italie avait été forcée d'abandonner toutes ses positions; l'artillerie était perdue ou prise ; les places fortes étaient tombées au pouvoir de l'ennemi. L'armée qui menaçait Vienne deux ans auparavant, retranchée sur les Apennins liguriens, était sans munitions et sans vivres. La Chaîne des Alpes était, occupée par l'ennemi ; une partie des deparleniens des Hautes-Alpes et du JMoul Blanc était menacée. I ,'l leh etie, jusqu'à '/.uiïrh , était aux Autrichiens; le Bat-Rhin etaii dégarni ite troupes; l'armée en Hollande était réduite à quinze mille, hommes. Ajoutez la Belgique sans défense , les places fortes du Nord

mal approvisionnées , les côtes de la France dépourvues dj soldats, la Vendée recommençant à s'agiter, et la discorde dans le midi ; tel était le tableau que présentait alors la république.

Quant aux finances, elles offraient une situation non moins alarmante : la paye des troupes suspendue pendant six mois ; un entier dénuement d'armes , d'habits et d'équipemens; les hôpitaux remplis de soldats nus et affamés; la famine dans les camps; enfin l'épuisement du trésor public.

A de si grands maux quels remèdes à opposer? Il y avait de quoi rebuter la volonté la plus ferme et le courage le plus éprouvé ; et cependant Bemadotte ne désespéra point de la république. Le premier jour de son ministère, il dit à plusieurs membres du corps législatif ces paroles remarquables : Nous aurons encore cIjux mois de revers; dans quatre mois , nous serons au cœur de l'Allemagne. Bemadotte tint parole ; et s'il ne remplit pas lui-même cette promesse, c'est qu'une intrigue l'éloigna du pouvoir. Mais il avait pris des mesures si excellentes , que son successeur au ministère de la guerre dit au directoire, en lui présentant les drapeaux enlevés à l'ennemi : « Je ne puis m'atlri- « huer aucune part dans ces victoires , car elles ont été pre- « parées par mon prédécesseur. »

Après avoir vécu quelque temps à la campagne dans une profonde retraite, il fut nommé , par le gouvernement consulaire, conseiller-d'Etat et général en chef de l'armée de l'Ouest. Il battit en plusieurs rencontres les royalistes insurgés, et empêcha, le 16 mai 1800, le débarquement des Anglais à Quiberon. Ces imporlans services n'empêchèrent pas que, l'année suivante, il fût disgracié , exilé, et faillit passer à un conseil de guerre. Mais Joseph Bonaparte intervint en sa faveur; Napoléon oublia, et, le 19 mai, Bernadoite fut élevé à la dignité de maréchal de l'empire. Il remplaça le maréchal Mortier dans le commandement de l'armée de Hanovre, et fut nommé, peu de temps après, chef de la huitième cohorte de la Légion d'Honneur. En 1805, le département des Hautes-Pyrénées l'élut candidat au sénat conservateur, et , à la même époque , il reçut les ordres prussiens de l'Aigle-Noir et de l'Aigle- Ronge, et la grand'eroix de celui de Saint-Hubert de Bavière.

A la bataille d'Austerlitz, Bemadotte forma avec ses braves le premier corps de l'armée, et enfonça le centre de l'armée russe. A la suite de cette campagne, en 1806, l'empereur conféra au maréchal Bemadotte la souveraineté de Ponte-Corvo, avec le titre de prince et duc.

Après la bataille d'Iéna , le général Blucher s'élant séparé de la ligne d'opérations avec les différens corps qu'il était parvenu à rallier, le prince de Ponte-Corvo fut chargé de le poursuivre avec son corps et ceux de Murât et Soult. Il l'atteignit plusieurs fois, mais le général prussien battit en retraite jusqu'à Lubeck , où il s'enferma. Bemadotte y arrive sur ses pas le 6 novembre , l'attaque , emporte d'assaut l'une des portes de la ville défendue par une artillerie formidable, et le poursuit jusqu'au village de Radkan. Le lendemain, le général Blucher capitula, et le prince de Ponte-Corvo envoya à l'empereur soixante-quatre drapeaux tombés en son pouvoir. Bientôt après , il livra aux Russes un brillant combat près de Morungen, en Pologne j le 5 juin, il repoussa leur attaque contre le pont de Spanden , et leur causa une perte considérable. Dans celle dernière affaire, Bemadotte fut blessé d'un coup de feu à la tète; il continua néanmoins à commander, mais, peu d'heures après, la fièvre survint et le força de quitter son corps d'armée, regretté, comme un père , île sa nombreuse famille.

(La suite à un proc/iaiu numéro.)

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