TAITI
(Cession du district de Matavai aux missionnaires anglais. )
§ F*". — ÉTAT DES TAÏTIENS AVANT l'aIUUVÉE DES MISSIONNAIRES.
Il est peu de lieux qui aient autant excité l'admiration des voyageurs que l'île de Taïti. La beauté de son aspect, la richesse et la fertilité de son sol , qui ne demande presque aucune culture, la douceur de sou climat, l'hospitalité et les mœurs pacifiques de ses habitans, en ont fait un lieu de délices pour les navigateurs qui ont relâché dans cette île. Placée au milieu dé la mer du Sud , loin de toutes les grandes terres, elle est, grâce à l'Océan qui la baigne et l'attiédit , exempte des chaleurs extrêmes , auxquelles sa position voisine de Téquateur semblerait devoir la soumettre.
Il n'y a peut-être pas dans le monde entier de canton d'un aspect plus riche que la partie sud-est de Taïti. Les collines y sont élevées , d'une pente raide, et escarpées en bien des endroits ; mais des arbres et des arbrisseaux les couvrent tellement jusqu'au sommet, qu'en les voyant on a bien de la peine à ne pas attribuer aux rochers le don de produire et d'entretenir cette charmante verdure. Lesplaines qui bordent les collines vers la mer, les vallées adjacentes, offrent unemultitudede productions d'une force extraordinaire; et à la vue de ces richesses du sol , le spectateur est convaincu qu'il n'y a pas sur le globe de terrain d'une végétation plus vigoureuse et plus belle. La nature y a répandu des eaux avec la même profusion; on trouve des ruisseaux dans chaque vallée; ces ruisseaux, à mesure qu'ils s'approchent de l'Océan, se divisent souvent en deux ou trois branches qui fertilisent les plaines sur leur passage.
Visitée successivement par plusieurs navigateurs célèbres, Wallis, Bougainville , Cook , Vancouver, Taïti prit une place importante dans les relations qu'ils publièrent de leurs voyages, et attira enfin l'attention de la société d-es missions anglaises, qui y envoya, en 1796, trente de ses membres, dont quelques-uns étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans. L'expédition aborda, au mois de mars 4797, dans la baie de Matavai, à Taïti, et après s'être TOME II. — Décembre i834
concilié les esprits des habitans de cette île par des présens, obtint du chef Pomarre la cession du district de Matavai.
Avant d'exposer à nos lecteurs les résultats obtenus par les missionnaires anglais, nous croyons devoir leur dire quelles étaient auparavant les mœurs et les coutumes des Taïtiens, en citant ici quelques extraits des récits des navigateurs que nous avons nommés plus haut. .
Les Taïtiens, estimant les avantages extérieurs, recourent à plusieurs moyens pour les augmenter : ils sont accoutumés, surtout parmi les chefs d'un certain rang, qui restent célibataires , à se soumettre à une opération médicinale, afin de blanchir leur peau : pour cela ils passent un mois ou deux sans sortir de leurs maisons ; durant cet intervalle ils portent une quantité considérable d'étoffes, et ils ne mangent que du fruit à pain , auquel ils attribuent la propriété de blanchir le corps. Ils semblent croire aussi que leur embonpoint et la couleur de leur peau dépendent d'ailleurs des diverses nourritures qu'ils prennent habituellement ; le changement des saisons les oblige en effet à changer leur régime selon les différentes époques de l'année.
Leur conduite, dans presque toutes les occasions, annonce de la franchise et un caractère généreux. Néanmoins les Taïtiens sont quelquefois cruels envers leurs ennemis; ils les tourmentent de propos délibéré , ils leur enlèvent de petits morceaux de chair en différentes parties du corps , ils leur arrachent les yeux, ils leur coupent le nez, et enfin ils les tuent et ils leur ouvrent le ventre : mais ces cruautés n'ont lieu qu'en certaines circonstances. Si la gaieté est l'indice d'une ame pure, on doit supposer que leur vie est rarement souillée par des crimes ; « je crois, dit Cook, qu'il faut plutôt attribuer cette disposition à la joie, à leurs sensations, qui malgré leur vivacité , ne paraissent jamais durables ; car lorsqu'il leur survenait des malheurs , je ne les ai jamais vus affectés d'une manière pénible après les premiers momens de crise. Le chagrin ne sillonne point leur front ; l'approche même de la mort ne semble pas altérer leur bonheur. J'ai observé des malades près de rendre le dernier soupir ou des guerriers qui se préparaient an combat , et je n'ai pas
remarqué que la mélancolie ou des réflexions tristes répandissent des nuages sur leur physionomie.
« Les Taïtiens sont loin d'être sévères dans leurs mœurs. ïls ne s'occupent que des choses propres à leur donner du plaisir et de la joie. Ils aiment passionnément à chanter, et le plaisir est aussi l'objet de leurs chansons. Ils se plaisent à célébrer leurs triomphes à la guerre , leurs travaux durant la paix, leurs voyages sur les terres voisines , et les aventures dont ils ont été les témoins; les beautés de leur île, et ses avantages sur les pays des environs, ou ceux de quelques cantons de Taïli sur des districts moins favorisés. La musique a pour eux beaucoup de charmes ; et quoiqu'ils montrassent une sorte de dégoût pour nos compositions savantes , les sons mélodieux que produisait chacun de nos instrumens en particulier, approchant davantage de la simplicité des leurs , les ravissaient toujours de plaisir.
« Les cochons , les chiens et les rats étaient , dit-on , les seuls quadrupèdes existans dans l'île avant l'arrivée des Européens. La chair de ces cochons n'a rien de cette saveur fade qui fait qu'on s'en dégoûte si tôt en Europe, et rappelle jusqu'à un certain point le goût de celle du veau. Ces animaux appartiennent presque tous aux chefs, dont ils font une des principales richesses.
« Quand la classe inférieure fait usage d'une nourriture animale, ce ne sont jamais que des poissons ou d'autres productions marines ; il est rare qu'elle mange du cochon , si même cela lui arrive quelquefois. Le roi seul est assez riche pour avoir du porc tous les jours, et les chefs subalternes ne peuvent guère en tuer qu'une fois par semaine , par quinzaine et par mois , selon leur fortune. Il y a même des temps où ils sont obligés de se passer de cette friandise; car, lorsque la guerre ou d'autres causes ont appauvri l'île , le roi défend à ses sujets de tuer ces animaux ; et on nous a dit qu'en certaines occasions la défense subsistait plusieurs mois, et même une année ou deux. Les porcs se multiplient tellement durant cette prohibition qu'on les a vus abandonner l'état de domesticité et devenir sauvages. Lorsqu'il paraît convenable de lever la défense , tous les chefs se rendent auprès du roi, et chacun d'eux lui apporte des cochons. Le roi ordonne d'en tuer quelques-uns qu'on sert aux chefs , et ceux-ci s'en retournent avec la liberté d'en tuer désormais pour leur table.
« L'ava est surtout en usage parmi les insulaires d'un rang distingué; ils versent une très petite quantité d'eau sur la racine; et quelquefois ils grillent les liges ou les cuisent au four et les broient sans les hacher. Ils emploient aussi les feuilles broyées de la plante et y versent de l'eau comme sur la racine. Elle ne tarde pas à enivrer, ou plutôt à donner de la stupeur à toutes les facultés du corps et de l'esprit : ceux d'entre nous qui avaient abordé autrefois silices îles furent surpris de voir la maigreur affreuse d'un grand nombre d'insulaires que nous avions laissés d'un embonpoint et d'un grosseur remarquables ; nous demandâmes la cause de ce changement , et on nous répondit qu'il fallait l'attribuer à l'ava; la peau de ces Taïtiens était desséchée et couverte d'écaillés ; on nous assura que ces écailles tombaient de temps en temps et que la peau se renouvellait. Pour justifier l'usage d'une liqueur si pernicieuse, ils prétendent qu'elle empêche de devenir trop gras; mais il est évident qifelleles énerve, et il est très probable qu'elle abroge leurs jours.
« Ils font beaucoup de repas dans un jour. Les femmes éprouvent non seulement la mortification de manger seules, et dans une partie de la maison éloignée de celle OÙ sont les hommes, mais, ce qui est bien plus étrange encore. on ne leur donne aucune portion des mets deheals; elles n'osent goûter ni d'un poisson de l'espree du thon, qui est
fort estimé , ni de quelques unes des meilleures bananes, el
on leur permet rarement le pou-, même a celles des classes supérieures. Les petites lilles el les petits garçons piennenl
aussi leurs repris séparément. En général , les femmes ap
les laisseraient mourir de faim plutôt que de leur rendre ce service.
« Le système religieux des Taïtiens ne ressemble à aucun de ceux des autres peuples sauvages ; il y a peu d'individus du bas peuple qui le connaissent parfaitement : cette connaissance se trouve concentrée parmi les prêtres dont la classe est très nombreuse. Ils croient qu'il y a plusieurs dieux, dont chacun est très puissant; mais ils ne paraissent pas admettre une divinité supérieure aux autres. Si le dieu qu'ils ont choisi ne satisfait pas leurs espérances, ils ne pensent pas qu'il soit impie d'en changer. Pour eux, toute la nature est animée. Les montagnes, les fleuves, sont peuplés d'esprits auxquels ils attribuent une grande puissance. »
« Les habitans de cette île, dit Wallis, sont grands, bien faits, agjleset d'une figure agréable : la taille des hommes est en général de cinq pieds sept à dix pouces , et il y en a peu qui soient plus petits ou d'une taille plus haute. Celle des femmes est de cinq pieds six pouces; le teint des hommes est basané , et ceux qui vont sur l'eau l'ont beaucoup plus bronzé que ceux qui vivent toujours à terre; leurs cheveux sont ordinairement noirs , mais quelquefois bruns, rouges ou blancs, ce qui est digne de remarque, parce que les cheveux de tous les naturels d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, sont noirs sans exception. Ils les nouent parfois en une touffe sur le milieu de la tête, ou en deux touffes , une de chaque côté ; la plupart pourtant les laissent floltans, ou les bouclent avec beaucoup de grâce.
« C'est un usage universel parmi eux de s'oindre la tète arec de l'huile de coco, dans laquelle ils infusent la poudre d'une racine qui a une odeur approchant de celle de la rose. Toutes les femmes sont jolies , et quelques-unes d'une très grande beauté.
« L'habillement des hommes et des femmes est de bonne grâce , et leur sied bien ; il est fait d'une espèce d'étoffe blanche que leur fournit l'ecorce d'un arbuste el qui ressemble beaucoup au gros papier de la Chine. Deux pièces de cette étoffe forment leur vêtement : l'une qui a un trou au milieu pour y passer la tête , pend depuis les épaules jusqu'à mi-jambe devant et derrière; l'autre a quatre ou cinq verges de longueur et à peu près une de largeur ; ils l'enveloppent autour de leur eorp sans la serrer; celte étoffe n'est point tissée ; elle est fabriquée comme le papier , avec les libres ligneuses d'une écorce intérieure qu'on a mises en macération et qu'on a ensuite étendues et battues les unes sur les autres. Les plumes, les fleurs, les coquillages et les perles, font partie de leurs ornemens et de leur parure; cesoni les femmes surtout qui portent les perles. »