MARTIN LUTHER
(Suite) (r).
Enfermé près d'un an dans ce donjon qui semble dominer toute l'Allemagne, et qu'il appelait son Pathmos, le réformateur commença sa traduction de la bible en langue vulgaire, et inonda l'Europe de ses écrits. Ces pamphlets théologiques, aussitôt imprimés que dictés, pénétraient dans les provinces les plus reculées; on les lisait le soir dans les familles , et le prédicateur invisible était entendu de tout l'empire. Jamais écrivain n'avait si vivement sympathisé avec le peuple. Ses violences, ses bouffonneries, ses apostrophes auxpuissans du monde qu'il traitait avec un magnifique mépris d'eux et de Satan , et à la cour de Rome , qu'il appelait fa nouvelle Babylone, charmaient l'Allemagne, et la partie burlesque de ces drames populaires n'en rendait l'effetque plus sûr. Les princes applaudissaient à une réforme faite à leur profit; d'ailleurs Luther, tout en soulevant les passions , défendait l'emploi de toute autre arme que celle de la parole : C'est la parole , disait-il , qui, pendant que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mes amis, a tellement ébranlé la papauté que jamais empereur n'en a fait autant. C'est pendant son séjour à Wartbourg qu'il eût avec le diable sa célèbre conférence nocturne, qui se termina par l'abolition des messes privées des moines mendians. Dans sa retraite, il laissa croître sa barbe et en sortit avec épée , cuirasse , bottes et éperons , sous le nom du chevalier George. Il était temps : partout la confusion était extrême. Sa seule présence suffit pour réprimer les excès de son disciple Carlostadt, qui, à la tête du peuple ameuté, parcourait les églises de la Basse-Saxe, brisant les images et renversant les autels; mais les paysans, en entendant les savans et les princes parler de liberté et d'affranchissement s'appliquèrent ce qu'on ne disait pas pour eux. L'éternelle hainedu pauvre contre le riche se ralluma, aveugle et furieuse, et Luther vit avec une profonde douleur que sa parole devenait impuissante pour prévenir les crimes des nouveaux sectaires. Le mot de ralliement des anabaptistes, qu'il appelait gens endiablés, perdiablés , transdiablés , était la nécessité d'un second baptême, le but, une guerre terrible contre toute espèce d'ordre et contre la propriété. A Wittemberg, les écoliers brûlèrent leurs livres sous les yeux même de Luther. Les paysans de Thuringe suivirent l'enthousiaste Muncer , bouleversèrent Mulhausen, appelèrent à la révolte les ouvriers des mines cle Mansfeld, et massacrèrent tous les gentilshommes qu'ils purent rencontrer. Dix ans plus tard (1555), dans les Pays- Bas et la Westphalie, les désordres arrivèrent au comble. Un tailleur, Jean de Leyde, à Munster, en prêchant ï'égaiité se fit proclamer roi; unissant la débauche à l'austérité,
(r) Voyez page Si.
et à la cruauté le fanatisme , il prit douze femmes , trancha la tête à Fune d'elles qui méconnaissait son autorité spirituelle, et dansa avec les onze autres autour de son cadavre; tous les princes s'armèrent contre ces forcenés et les traitèrent comme des bêtes fauves; les uns périrent sur l'échafaud , les autres furent tenaillés avec des instrumens ardens.mais la plaie qu'ils avaient ouverte devait saigner long-temps encore.
Luther tonna en vain contre les forfaits de ces fanatiques; il avait quitté le froc en 1325, pour prendre la robe de. docteur , et sa morale relâchée entraînait des conséquences désastreuses qu'un désaveu ne suflisait plus pour arrêter. Si les femmes sont opiniâtres, s'écriait-il un jour en chaire, il est à propos que leurs maris leur disent : Si vous ne voulez pas , une autre le voudra; sila maîtresse refuse de venir , que la servante approche ; le landgrave de Hesse, du vivant de sa première femme , en épousa une seconde et fut approuvé par le réformateur; lui-même épousa en 1525, Catherine Boren, religieuse de famille noble, qui, à la lecture de ses écrits , s'était échappée du couvent de Nimptsch avec huit de ses sœurs. Il en eut six enfans , et le dernier descendant de cette famille s'est éteint en 4759.
La réforme avait bientôt pris un caractère politique ; les deux opinions avaient produit deux partis, la ligue catholique de Ratisbonne (1524) , et de Dessau (1526), la ligue des novateurs de Torgau (1526). Luther se trouva le chef d'une confédération qui disposait des forces d'une partie de l'Allemagne. La diète de Spire , en 1526, établit la liberté de conscience; celle de 1529 ayant voulu restreindre cette liberté , il en résulta une protestation solennelle de la part de tous ses partisans , d'où leur est venu le nom de protestans , d'abord particulier aux Luthériens , puis rendu commun aux autres sectes. L'année suivante Luther ne put se trouver à la diète d'Augsbourg , parce qu'il était au ban de l'empire en vertu du décret de Worms, mais, de Cobourg où il s'était rendu , il en dirigeait toutes les opérations. Les protestans y présentèrent leur fameuse confession de foi qui en a pris le nom. L'empereur l'y fit proscrire par les députés catholiques qui formaient la majorité. Delà la ligue
de Smalkalde entre les princes luthériens. Luther, malgré ses déclarations antérieures, toutes pacifiques, l'autorisa. Il sonna le tocsin contre le pape , voulant qu'on lui enfonçât le poignard dans le sein , et qu'on traitât tous ses adhérens comme des brigands. Si j'étais maître de l'empire, écrivait-il, je ferais un même paquet du pape et des cardinaux , etjeleur ferais prendre dans la mer de Toscane un bain qui les guérirait. Comme il n'était guère plus traitable avec ceux qui ne partageaient pas aveuglément ses idées , les anabaptistes l'appelaient nouveau pape , nouvel antechrist; s'il y a deux papes , ajoutaient-ils , c'est Luther qui est le plus dur ; il n'y a plus moyen de souffrir ses emportemens. On répétait qu'il avait la colère d'un Achille, et les mouvemens impétueux d'un Hercule; je ne saurais nier , avouait-il , que je ne sois plus violent que je ne devrais l'être; mais, puisqu'ils le savent, ils n'auraient pas dû lâcher le chien.
Il fit rejeter à Smalkalde toutes les propositions modérées, et détruisit tout espoir de rapprochement, en exigeant des conditions impossibles à remplir pour la tenue d'un concile général; il n'eut que le temps de voir les premières séances du concile de Trente contre lequel il déclamait lorsque la mort mit fin à sa bruyante mission, le 18 février 1546, dans le lieu où il était né. Il fut enterré avec pompe dans l'église du château de Wittemberg; sa maladie fut courte; il parait que c'était une indigestion ou une apoplexie ; mais il fallait bien trouver du merveilleux dans la mort de cet homme extraordinaire ; ses ennemis débitèrent qu'il s'était pendu, que le diable l'avait étranglé; que son tombeau ayant été ouvert le lendemain de son enterrement, on n'avait plus retrouvé son corps, et qu'il en était sorti une odeur de soufre insupportable. Luther mourut à propos pour échapper au douleureux spectacle de la ruine momentanée de son parti , sous les efforts de Charles- Quint. Il fut à la fois le premier auteur d'une révolution politique et religieuse qui enleva aux lois de Rome la moitié de l'Europe chrétienne , et qui en dernier résultat amena l'indépendance des princes allemands à l'égard des empereurs.