‹ Magasin universelChapitre 82 sur 320 · LE THIBET · texte numérisé non relu

LE THIBET

Le Thibet comprend toutes les contrées qui s'étendent au nord de l'Hindoustan, à l'est de la grande Bukharie, au sud de la petite Bukharie , à l'ouest de la Chine et au nordouest de l'empire des Birmans , entre les 28 et 57 degrés de latitude N. , et les 71 et 97 degrés de longitude E. Ce pays, qui consiste principalement en un vaste plateau , vraisemblablement le plus élevé du globe, est borné et traversé

par des montagnes d'une hauteur prodigieuse, enlr'autres la chaîne de l'IIymalaya. La capitale Lassa est le siège du gouvernement Ihihelain et des mandarins chinois, qui en ont la surveillance depuis que l'empereur du céleste empire a rendu le Thihet tributaire (1724).

La religion des habitons est le lamamisme, qui a beaucoup de rapport avec celle des Hindous; ils adorent une idole appelée Mahamonni (le Bouddha du Bengale); mais ils ont la plus grande vénération pour leur grand Lama , qu'ils regardent comme l'agent de Dieu sur la terre ; il est investi des soins de l' administration j et sa juridiction, comme souverain pontife, s'étend aux Kalmoucks et aux Mongols. Son palais, situé sur la Montagne sainte, à sept milles de Lassa , est couronné d'un dôme doré à soixantedeux brasses de haut; l'extérieur est décoré d'innombrables pyramides d'or et d'argent ; les dix mille chambres intérieures contiennent un nombre immense d'idoles de même matière. Le monastère Ïeshou-Lombou , qui sert de résidence au second Lama, contient trois à quatre cents appartenons habités par des moines. Les bâtimens sont principalement construits en pierres brutes et ont plusieurs étages. Dans les grandes maisons, l'intérieur est orné de sculptures. Le bas peuple et les habitans des campagnes bâtissent ordinairement leurs cabanes sur le penchant des montagnes, afin d'être plus près du bois et de l'eau. Les tribus nomades habitent en grande partie clans des tentes de feutre noir. Les gens du peuple portent un habit à grand collet, et un chapeau en laine fine ou en camelot ; ils tiennent un chapelet à la main et se ceignent avec une courroie ou un mouchoir en coton, auxquel ils attachent un coutelas, une petite lasse, un briquet, etc. Les femmes et les filles ont les cheveux partagés depuis le sommet delà tête et tressés comme des cordes en deux queues nattées; plus il y a d'art dans les coiffures, plus on les trouve belles. Les fillesqni ne sont pas encore mariées ajoutent par derrière une troisième queue. Toutes les femmes ont un petit bonnet de velours rouge ou vert et pointu par le haut; elles portent des bottines , des jupes d'élamine noire ou rouge, un tablier d'étoffe de soie de diverses couleurs et garni d'une bordure île fleurs brodées. Elles parent leurs doigts d'anneaux de corail, montés en argent, Dès leur naissance, elles ont au poignet gauche un bracelet d'argent , et au droit un autre en coquillages, qu'elles n'ôlent que lorsqu'ils s'usent d'euxmêmes ou se brisent. Les femmes de toutes conditions portent un ou deux chapelets en corail ou en ambre jaune; elles suspendent à leur cou une petite boite d'argent contenant leur dieu protecteur; elles portent sur la poitrine un anneau en argent, au bout duquel il y a de petites chaînes avec lesquelles elles attachent leur schall par devant. Les chapeaux des femmes riches sont couverts de perles ; ils sont faits de bois, verni et enduit d'une couche de vermillon. Toute femme ou nTe qui doit se présenter devant un Lama se barbouille la figure avec du sucre rouge ou avec les feuilles de thé qui restent dans la théière. Si elle ne le fait pas, on dit que par sa beauté elle veut séduire un prêtre, cl c'est une chose qu'on ne lui pardonne jamais.

Les mœurs thibétaines offrent une foule de singularités; le journal asiatique a plusieurs fois donné des détails curieux sur ce pays encore aujourd'hui presqu'inconnu. Lorsqu'un mailre de maison donne un festin , il s'assied à la place la plus distinguée; il ne va pas à la rencontre du convive et ne le reconduit pas ; si le convié est d'un plus haut rang que l'autre, on lui offre le vin avant les autres , el pour comble d'honneur, on lui présente du beurre- Les riches donnent des repas deux ou trois fois, et les pauvres au moins une fois par mois. Les tables sont garnies de jujube , d'abricots, de bœuf <'l de mouton.

Les trois grandes époquei de la vie, la naissance, le mariage el la mort , boui accompagnées de pratiques et de cérémonies singulières. Lorsqu'un enfant vient de naître ou

ni le 1 1\ <• poiul , cl trois jours après ou lui frotte le corps avec du beurre el on l'expose au soleil. Sa mère ne le nour-

rit que quelques jours, et lui donne à boire une espèce de bouillie faite de farine grillée. Quand l'enfant est devenu grand, on lui apprend à écrire, à compter, ou à exercer un métier quelconque, si c'est un garçon; et si c'est une fille , on lui enseigne à connaître les poids , à faire le commerce , à filer, mais non pas à coudre. On regarde la naissance d'une fille comme un grand bonheur; comme les prêtres sont très respectés, la plus grande partie des jeunes gens se consacrent à l'état monastique , et c'est la principale cause de la faible population du Thibet.

Les mariages se font en considérant l'importance de la maison à laquelle on s'allie. Dans un homme , on estime ses connaissances littéraires, et dans une fille son aptitude pour le commerce et la connaissance qu'elle a du ménage. Entre les familles nobles et riches , les mariages s'arrangent par l'entremise d'une amie; dans les autres, après que le jeune homme et la jeune fille sont d'accord , le premier, pour en venir aux fiançailles, fait inviter une ou deux parentes ou amies , auxquelles sa famille donne des mouchoirs ; ensuite ses parens leur disent : « Dans notre famille se trouve un beau et brave jeune homme qui désire s'allier par mariage avec la fille de telle autre famille. » Les entremetteuses prennent les mouchoirs , se rendent à la maison de la jeune fille et la demandent en mariage ; si la famille y consent, elle fixe le jour des fiançailles , qui ont lieu dans la maison des parens de la femme et auxquelles on invite tous les parens elles amis des deux familles. Alors les entremetteuses apportent , de la part du prétendu , du vin et des mouchoirs, et déclarent l'âge du jeune homme. Si les parens de la fille sont d'accord sur ce mariage, on boit le vin el on se partage les mouchoirs , et l'entremetteuse attache l'ornement en turquoise, appelé sedzid, sur la tête de la jeune fille , à laquelle on fait des présens de thé , d'habits, d'or, d'argent, de bétail et de moutons. Quand le temps d'aller chercher la fiancée est arrivé , les deux familles font leurs invitations, les conviés arrivent avec des présens, et les parens de la fiancée lui donnent pour dot des terres et du bétail. Le jour des noces , on dresse devant la maison de celle-ci une lente , au milieu de laquelle on étale trois ou quatre matelas carrés, puis on prend un plat de blé dont on répand les grains par terre. La fiancée s'assied à la place la plus élevée, le père et la mère se mettent près d'elle; les autres parens des deux cotés d'après leur rang. On pose devant eux de petites tables Couvertes de fruits. Le repas fini , on conduit la fiancée à pied à la maison du futur; on la place près de lui et on leur présente à tous deux du vin et du thé.

Un quart-d'heure après, les nouveaux époux s'asseyent à part, et tous les parens leurs donnent des mouchoirs, qu'ils disposent devant eux; les gens les plus distingués les leur liassent autour du cou. Le lendemain la famille des mariés, revêtue de ses plus beaux habits, parcourt la ville ou fait d s visites aux plus proches parens, qui viennent a leur rencontre à la porte de la maison el leur offrent du tué et du vin. Après avoir bu , on s'assied en cercle , les jambes croisées, et on chante. On passe ainsi trois jours, elle1 mariage est consommé. ►

Dans le Thibet , les femmes sont plus robustes que les hommes; ceux-ci sont toujours d'une constitution délicate. Les femmes sont chargées de travailler à la terre, les villageoises foui tous les travaux qui chez nous sont le partage des hommes. La polygamie est permise, mais en sens inverse des antres contrées de l'Orient ; ici ce sunl les femmes qui peuvent avoir plusieurs maris, et souvent trois ou quatre frères de la même famille prennent la même femme. Seulement l'aine a le privilège du choix. Ils se partagent enlr'eux, à leur gré , les garçons cl les filles qui naissent de celle union , et lorsqu'une femme vit en bonne intelligence avec tous ses maris , elle reçoit l'épilhcle d'«rro»ipUê, parce qu'elle gouverne bien la maison.

Ce sont en général les femmes qui font le commerce ; celle qui ne sait ni labourer, ni semer, ui filer, ni tisser

des camelots, ni faire d'aulres travaux domestiques , devient un objet de dérision pour tout Je monde. Les mariages sont indissolubles , mais l'adultère n'est point considéré comme honteux. Si une femme mariée se. lie avec un étranger, elle dit sans cérémonie à son mari, qu'un tel est son amant (yngdou). Le mari n'en est aucunement affecté, et si les deux époux sont d'ailleurs contens l'un de l'autre, ils continuent de vivre en bonne harmonie.

Quand un homme meurt , on rapproche sa tête des genoux, on lui place les mains entre les jambes et on le maintient ainsi avec des cordes ; puis on le revêt de ses habits ordinaires , et on le met dans un sac de cuir ou dans un panier, qu'on suspend à une poutre. On le pleure , on invite des lamas à dire des prières; on porte aux temples du beurre qu'on fait brûler devant les images divines ; tous tes effets du défunt sont donnés aux lamas; quelques jours après la mort, on porte le corps sur les épaules à la place des dècoupeurs, qui, l'ayant attaché à une colonne en pierre, le coupent en petits morceaux qu'ils donnent à manger aux chiens , ce qui s'appelle enterrement terrestre. Quant aux os, on les pile dans un mortier, on les mêle avec de la farine grillée , et on fait des houlettes qu'on donne encore aux chiens ou aux vautours ; c'est alors l'enterrement céleste. On regarde ces deux manières d'être enterré comme très-heureuses.

Les découpeurs de morts ont pour chef un dheba ; les frais se montent à quelques dizaines de pièces d'argent monnayé. Les cadavres de ceux qui n'ont pas d'argent sont jetés à l'eau ; c'est ce qu'on appelle la scpu Hure aquatique; on la regarde comme un malheur. Quand un lama meurt , on brûle son corps et on lui élève un obélisque. Quand un pauvre meurt , ses païens et ses amis se cotisent pour venir au secours de sa famille. A la mort d'un riche , on apporte des mouchoirs et on console ses parens et les gens de la maison ; de plus, on leur envoie du thé et du vin.

Le deuil consiste en ce que l'on ne se montre pas en habits parés pendant cenl jours. On ne se peigne pas les cheveux , on ne se lave pas , et de plus , les femmes ne portent pas de boucles d'oreilles , ni de chapelets au cou. Les riches font venir quelquefois des lamas pour réciter des prières; mais tout cela se termine au bout d'un an. En général, on respecte, dans le Thibet, les jeunes gens, et l'on ne fait aucun cas des vieillards. On évite les malades, et mourir à la guerre est un sujet de gloire pour toute la famille.

SINGULARITES HISTORIQUES.

Page 1