‹ Magasin universelChapitre 85 sur 320 · TOME II. —Janvier i · texte numérisé non relu

TOME II. —Janvier i

La division la plus ordinaire , et en même temps la plus ancienne, est celle qui les classe en quatre tribus principales. La première et la plus distinguée de toutes est celle des

Brahmes : viennent ensuite celle des Rajahs, celle des Veissiahs ou directeurs de l'agriculture et du commerce, et celle des Sudras ou laboureurs et esclaves.

Les attributions propres à chacune de ces quatre tribus sont , pour les Brahmes , le sacerdoce et ses diverses fonctions ; pour les Rajahs, la profession militaire dans toutes ses branches; pour les Veissiahs, l'agriculture, le commerce elle soin d'élever les troupeaux; le partage des Sudras est une sorte de servitude.

Chacune de ces quatre castes principales se subdivise en beaucoup d'autres; mais la tribu où les catégories sont le plus multipliées et le plus nombreuses de toutes, est celle des Sudras; elle forme en quelque sorte la masse de la population, et, jointe à la caste des pariahs , elle équivaut aux neuf dixièmes des habitans.

Comme c'est aux Sudras que sont dévolus la plupart des prof, ssions mécaniques et presque tous les travaux manuels, et que , d'après les préjuges du pays , aucun Indien ne peut exercer deux professions à la fois , il ne paraîtra pas surprenant que les nombreux individus qui composent cette tribu soient répart.s en tant de branches distinctes.

On voit en outre, dans quelques districts-, des castes qu'on ne retrouve nulle part, et qui se font distinguer par des pratiques singulières qui leur sont tout à fait propres; ainsi à l'est du Meissour, il existe une tribu désignée sons le n.mide jUoHSa-tfOfteula-AJafcutou, dans laquelle, lorsqu'une mère de famille marie sa fille aînée, elle est obligée de subir l'amputation de deux phalanges au doigt du milieu et à l'annulaire de la main droite. Si la mère de la fille est morte, celle du marié, ou à son défaut une des plus proches parentes, doit se soumettre à ce; le cruelle mutilation. Il existe encore dans les divers pays un grand nombre d'autres castes qui se distinguent pardes pratiques non moins insensées que celle qu'on vient de faire connaître.

On a avancé que c'est àcetledivision des castes que les arts sont redevables de s'être conservés dans l'Inde , et que par celte même raison, ils prendraient le même essor qu'en Europe sans les entraves appo tées à leur exercice.

Cette perfection dans les arts aurait été atieinte par un peuple aussi industrieux que les Indiens, dit le savant missionnaire Dubois, si la cupidité de ceux qui les gouvernent ne s'y opposait pas. En effet, dès qu'on sait qu'il existe quelque part un ouvrier qui exe. Ile dans sa profession , il est aussitôt enlevé par ordre du prince, transporté dans son palais, où il esl enfermé quelquefois pour le reste de ses jours, forcé de travailler sans relâche et très mal payé. Une telle conduite adoptée dans toutes les parties de l'Inde soumise à des princes indigènes, ne peut qu'éteindre toute industrie et amortit toute émulation. C'est aussi la principale et peulê.re la seule cause qui ait ralenti les progrès des arts chez les Indiens, bien en arrière , à cet égard, des peuples qu'ils ont précédés de tant de siècles dans la civilisation. Ce n'est ni l'industrie ni l'adresse qui manquent à leurs travailleurs. Dans les élablissemens européens, où ils sont payés selon leur mérite, on en voit beaucoup dont les ouvrages feraient honneur aux meilleurs ouvriers de l'Europe, sans qu'il soit nécessaire pour eux d'avoir recours à ce grand nombre d'outils dont la nomenclature seule exige une élude particulière. Une ou deux haches, autant de scies et de rabots, le tout d'une espèce si grossière qu'un Européen n'en saurait tirer aucun parti, sont presque les seuls instrumens qu'on voie « ntre les mains des menuisiers de l'Inde. La boutique ambulante d'un orfèvre est ordinairement composée d'une petite enclume , d'un creuset, de deux nu trois petits marteaux, et â' autant de limes; avec d'aussi simples ustensiles, la patience des Indiens, jointe à leur industrie, sait produire des ouvrages que souvent OQ ne distinguerait pas de ceux qu'on apporte à grands frais «les pays les plus éloignés. À quel degré de perfection ne seraient pas parvenus ces hommes Si, au lieu d'être pOUr ainsi dire les élèves de la simple nature, ils avaient ete dès leur enfance SOUS la conduite de ni. dires habiles!

Pour nous former une idée de ce que pourraient les Indiens dans les arts et les manufactures, si leur industrie naturelle était convenablement encouragée, ri ne faut que nous transporter à râtelier d'un de leurs tisserands ou de leurs peintres sur toile, et considérer avec attention le genre d' instrumens avec lesquels ils produisent cesschalls, ces superbes mousselines , ces toiles superlines , ces belles étoffes peintes qu'on admire pariout et qui en Europe occupent le premier rang parmi les principaux articles de la parure. En faisant ces magnifiques ouvrages , l'artisan se sert de ses pieds presque autant que de ses mains ; en outre, le métier de tissage , et tout l'appareil nécessaire pour ourdir et travailler son fil avant de le tendre sur le métier, ainsi que les autres ustensiles dont il se sert en travaillant, sont si simples el en si petit nombre , que le tout réuni formerait à peine la charge d'un homme. Il n'est pas rare de voir un de ces ouvriers , changeant de domicile , porter sur son dos tout ce qui lui est nécessaire pour commencer à se mettre à l'ouvrage , au moment où il arrivera au lieu de son nouveau séjour.

Les peintures sur toile , qui ne sont pas moins admirées, s'exécutent par des moyens tout aussi simples. Trois ou quatre bâtons de bambou pour tendre la toile , autant de pinceaux pour appliquer les couleurs, quelques moi ceaux de pot de terre cassé pour les contenir, une pierre creuse pour les broyer; tel est à peu près tout ce qui constitue l'atelier de cette classe d'artistes.

«J'ai entendu (dit le missionnaire Dubois) des gens très sensés d'ailleurs , mais encore imbus de tous les préjuges qu'ils avaient apportés d'Europe, prononcer, selon moi, un jugement erroné au sujet de la division multipliée des castes parmi les Indiens. Cette division leur paraissait, nonseulement inutile au bien commun , mais encore ridicule, et uniquement faite pour gêner les peuples el les désunir. Quant à moi, qui ai vécu tant d'années au milieu des Indiens comme un ami, et me suis trouvé par là à portée d'observer de près le génie et le caractère de ces peuples , j'ai porté sur le sujet dont il esl ici question, un jugement toul opposé. Je considère la division des castes comme le chefd'œuvre de la législation indienne sous plusieurs rapports , et je suis persuadé que si les peuples de l'Inde ne sont jamais tombés dans un état de barbarie, si, dans le temps que la plupart des autres nations qui peuplent la terre y étaient plongées , l'Inde conserva et perfectionna les arts , les sciences el la civilisation , c'est uniquement à la distribution de ses habitans en castes, qu'elle est redevable de ces précieux avantages.

« Je ne suis pas moins convaincu que , si les Indiens n'étaient pas contenus dans les bornes du devoir et de la subordination par le système de la division des castes el par les réglemens de police propres à chaque tribu , ces peuples deviendraient dans peu de temps ce que sont les pariahs, et peut-être pire encore; toute la nation tomberait nécessairement dans la plus déplorable anarchie, el avant l'extinction de la génération actuelle , ce peuple si policé serait compté au nombre des plus barbares qui existent sur la terre. »

AFFRANCHISSEMENT DU PORTUGAL EN IG-iO.

RI B ICI KO PliNTO.

Depuis soixante ans, le Portugal subissait le joug espagnol. Pour rendre la vie au Portugal, il fallut une révolution : de longues souffrances, de longues humiliations la préparèrent ; l'année 1640 la vit éclater.

Lorsqu'on MOT, quelques nobles Portugais, voulant mettre la main à l'œuvre du saint national, allèrent trouver le duc de Dragance à \ illa-Viciosa , el lui proposèrent d'être leur chef, le duc leur répondit qu'il n'était pas ne pour de si grandes entreprises. En retardant l'explosion du complot, il en assura le succès : grâce aux hésitations du duc, la révolution se trouva coïncider avec le soulèvement de la I !a-

talogne et les disposions hostiles de la France contre l'Espagne; plus lot, elle eût été prématurée.

Une femme et un homme partagent la gloire d'avoir travaillé de concert à l'affranchissement de ce royaume; celte femme, c'est Louise de Gusman , duchesse de Bragance , qui d'Espagnole s'était fuite Portugaise par amour et par intérêt pour son époux ; cet homme, c'est Riheiro Pmto, intendant de la maison du duc, doué d'ambition , d'activité , de génie, l'une de ces causes secondes dont, en politique, les causes premières ne peuvent se passer. Leurs conseils, leurs exhortations, agirent enfin sur les résolutions du duc. La duchesse de Mantoue , vice-reine du Portugal , s'aperçut qu'il se tramait quelque chose , et fit passer des avis au ministre de Philippe IV, à Olivarès; ce dernier saisit tous les prétextes d'attirer le duc de Bragance hors du Portugal, le duc usa de tous les subterfuges pour ne pas le quitter : désormais il avait juré de n'en plus sortir qu'avec la couronne ou dans le cercueil.

Pendant dix mois , le complot marcha dans l'ombre avec autant de bonheur que d'adresse; aucun des conjurés ne faillit à ses sermens ni à la prudence : les principaux étaient l'archevêque de Lisbonne, Rodrigue d'Acunlia, Pierre de Mendoza et Hurtada de Mendoza, ses païens ; Anioine et Michel d'Alméida, Francisco de Mello et son frère; don Rodrigue de Saa, grand -chambellan, et plusieurs autres seigneurs titulaires de charges aujourd'hui détruites. Le samedi 1e1' décembre 1G40, fut le jour choisi pour l'exécution. Peu de sang devait être versé ; la seule victime qu'on résolut d'avance d'immoler, ce fut le secrétaire du conseil, le véritable arbitre de l'autorité confiée à la vice-reine, Portugais de naissance, abhorré du peuple, Michel de Vasconcellos. Trois jours avant celui ihé, le 27 novembre, les conjurés ayant tenu une assemblée nocturne, l'un d'eux, Jean d'Acosla, frappé des difficultés de l'entreprise, prononça un discours dans lequel il proposait d'attendre encore : « Nos maux sont grands sans doute, disait-il ; la ty- « rannie castillane est exécrable; les droits du duc de Brait gance sont incontestables ; les vœux de la nation sont à « lui; il mérite la couronne; vous pouvez la lui mettre au- « jourd'hui sur la tête , mais comment la garantirez-vous « demain? Sans argent, sans armes et sans soldats, com- « ment défendrez-vous ce misérable peuple des dernières « fureurs d'une (yramiie à qui vous aurez donné de si justes « motifs de colère? » Ce discours, qui contenait assez de raisons solides pour ébranler plusieurs conjurés, fut interrompu par des murmures et des cris de fureur. « Sei- « gneurs, dit d'Acosla d'une voix forte, pour le succès, il « faudrait compter sur des miracles; mais n'y comptons « pas , car, au fond , nous n'en méritons guère. » Le résultat de celle délibération orageuse fut qu'on aviserait le duc de Bragance d'un nouveau retard jugé nécessaire.

Leduc reçut à la fois un courrier de Pinto, qui se trouvait à l'assemblée, et un autre de Madrid , portant injonction formelle de partir sur-le-champ. Chancelant , ef/rayé , le duc consulta sa courageuse épouse : « Poursuivez et hà- « lez vos coups, lui dit celle-ci, il n'est plus temps de re- « culer; à Madrid, vous êtes un traître, à Lisbonne, vous « serez un roi. Écrivez à vos amis qu'en différant d'un seul « jour, ils vous perdent, et eux et vous. » Le duc se rendit à ce conseil, et en instruisit les conjurés, que déjà Pinio, par ses efforts, avait ramenés à des disposilions plus fermes.

Le jour venu, tous les conjurés, au nombre de quarante, dont l'histoire conserve religieusement les noms, se confessèrent et communièrent, puis se pourvurent d'armes: quelques bourgeois, chargés de soulever le peuple , avaient pour mission de le tenir en haleine ; mais le peuple même ne se doutait encore de rien. Tous se rendirent au palais , la plupart en litière, pour cacher leurs armes ; de là, chacun alla prendre le poste qui lui était assigné : des mères , des épouses , initiées au complot , ne montrèrent point les terreurs ordinaires aux femmes ; la magnanime comtesse d'Atongia, aidant ses deux fils à s'armer, don Jérôme d'A-

tayde et François Coutinha leur dit : « Allez , mes fils, et délivrez votre pays; si l'âge et le sexe me le permellaient j'irais partager vos efforts et voire gloire. » Mai ianne de Lancastre adressa les mêmes exhortations à ses deux fils. Tout étant prêt, un coup de pistolet, tiré par Pinto d'une des fenêtres du palais , donna le signal : don Michel d'Alméida tomba brusquement sur la garde allemande, en criant : « Liberté ! liberté ! Vive le roi don Juan IV ! » Cette garde, surprise, résista peu : d'Alméida pénétra dans le palais. Alors, se montrant à une fenêtre qui donnait sur la place: « Aux armes! s'écria-t-il , braves Portugais; le duc de Bragance est votre légitime roi ; joignez vos armes aux nôtres; rendons -lui la couronne, et reprenez vos libertés. » Un immense cri de liberté s'éleva de la foule; en un instant, plus de dix mille hommes eurent pris les armes, prêts à massacrer tout ce qu'ils rencontreraient d'Espagnols en humeur de résister. George et Anioine de Mello, Etienne d'Acunha, s'élaienl jetés sur la garde castillane; un prêtre marchait à leur tête, tenant un crucifix d'une main et de l'autre une épée, dont il portait de grands coups. Dans le palais se consommait la tragédie • Vasconcellos, dont une vieille esclave, menacée de mort, avait trahi l'asile, tombait percé de coups, et son corps était jeté au peuple. La vice-reine, prenant d'abord la révolution pour une émeute populaire, voulut essayer de la calmer; elle, qui ne devait la vie, ainsi que l'archevêque de Brague, qu'au respect de quelques conjurés, les engageait fièrement à rentrer dans le devoir, disant que c'était assez d'avoir tué Vaseoncellos. «Madame, lui répondit don Juan de Mé- « nézes, Vaseoncellos ne méritait de périr que par la main « du bourreau, et ce n'est pas pour frapper une aussi vile vic- « time que tant de gens de cœur ont pris les armes ; c'est « pour rétablir le duc de Bragance dans ses droits. » Celle explication n'ayant pas satisfait la vice-reine, qui continuait à endoctriner le peuple, don Carlos de Nozonha, moins poli que Ménézez, lui dit : « Rentrez, Madame, et n'irri- « lez pas le peuple contre vous. — Contre moi! reprit- « elle avec fierté; et que peut-il me faire, à moi? — Ma- « dame, si vous ne passez par celte porte, ajouta Nozonha, « il peut vous obliger à passer par cette fenêtre. »

Bientôt la vice-ieine fut forcée designer des ordres enjoignant au gouverneur du château et aux commandans des diverses citadelles de livrer leurs postes, ce à quoi tous se soumirent.

La révolution se fit à Lisbonne avec tant de promptitude et d'unanimité, qu'au Palais-de-Justice les magistrats, qui venaient de prononcer un arrêl au nom du roi Philippe IV, sans lever la séance, jugèrent une autre cause au nom du roi Jean IV. De son côté , ce prince s'étail fait proclamer à Evora : dès qu'il eut appris le succès obtenu à Lisbonne , il partit , et vint débarquer en présence de tout le peuple , ivre de joie, qui, depuis deux jours, l'attendait sur le port. Le reste du royaume imita rapidement la capitale , et les châteaux-forts se rendirent sans que nul commandant osât seulement se défendre. « Celte révolution, a dit un judi- « cieux écrivain, fut légitime dans son principe, rapide clans « sa marche, peu sanglante dans ses développemens, deci- « sive et durable dans ses effets. Le Portugal recouvra son « indépendance, et a su la conserver; mais il ne recouvra « pas ses forces, qui avaient été attaquées et énervées dans « son principe : soixante ans de servitude et de fers avaient « laissé des traces profondes, que le temps n'a pu enlière- « ment effacer. »

Tous les souverains de l'Europe accueillirent les ambassadeurs de Jean IV, et reconnurent ce prince; un seul se montra récalcitrant; ce fut Urbain VIII, qui, malgré toutes les négociations et tous les mémoires présentés en faveur du nouveau roi, refusa l'investiture. Les Indes et l'Amérique s'affranchirent avec empressement de la domination castillane. De tous les pays qui avaient suivi la i.estinée du Portugal , l'Espagne ne conserva que la ville de Ceuta en Afrique.

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