LES PONTONS DE CADIX ET DE PORTSMODTH
On connaît sous le nom de pontons des bateaux trèssolidement construits et de firmes différentes, suivant les usages auxquels ils sont destinés, mais qui sont ordinairement à fond plat. On les emploie à toutes les opérations qui exigent une grande force mécanique dont le point d'appui soit sur la mer : ils portent les canons et les boulets, et le lest en fer des vaisseaux en armement ou en désarmement, et servent au carénage et à l'amarrage de ces mêmes vaisseaux. Dans quelques ports, en France et à l'étranger, la machine à mater les vaisseaux est établie sur un ponton. Les pontons, ne devant servir que dans les ports et radts, ne sont point disposés pour aller à la voile ; cependant ils ne sont pas tous dépourvus de mâture, comme on pourrait le croire d'après l'expression, rasé ou ras comme un ponton , appliquée à un vaisseau qui a perdu tous ses mâts dans un combat ou une tempête. La plupart des pontons n'ont qu'un seul niât court et fort pour gréer leurs apparaux , consistant en cordages et en poulies ; ceux destinés spécialement au carénage ont deux mâts, qu'on appelle mats de redresse. Tous ont des cabestans, machines indispensables pour les manœuvres de force ; ce sont ordinairement des forçats qui travaillent sur les pontons.
Il est d'autres pontons qui ont acquis une malheureuse célébrité; ce sont ceux sur lesquels les Anglais eniassaient et accablaient de Iraitemens inhumains nos infortunés marins et les militaires français prisonniers de guerre.
C'est avec raison qu'un Anglais, célèbre par sa philantr>pie, a dit : « Les pontons devraient être le châiiment « réservé aux plus atroces de tous les crimes. » Qu'on se figure, en effet, le supplice de huit à neuf cents prisonniers confinés, nuit et jour, pendant des années entières, dans une partie des entre-fonds d'un vaisseau, où chacun n'a pour se mouvoir et se coucher qu'un espace de cinq ou six pieds de long sur deux de large ; où il ne peut respirer qu'une petite quantité d'un air infecté non-seulement par les émanations de tant d'hommes réunis, mais encore par les exhalaisons méphitiques des latrines ; où il n'a pour se substanter qu'une nourriture grossière, peu abondante et presque toujours de mauvaise qualité. Qu'on ajoute à tout cela les souffrances morales de la captivité elle-même et de la privation de toute espèce de relations avec l'extérieur, et enfin toutes les vexations de détail que les agens subalternes sont toujours si ingénieux à inventer pour ajouter aux rigueurs ordonnées par leurs maîtres, et on aura une faible idée de ce que les Français eurent à souffrir dans ces prisons infectes. Non conlens d'employer les pontons euxmêmes, les Anglais en avaient suggéré l'usage aux Espagnols dans la guerre de 1808 à 18)4 ; et , il faut le dire, indépendamment du caractère national , qui conserve toujours chez les classes inférieures de ce pays une teinte de férocité, la disposition où se trouvait alors le peuple en Espagne était éminemment propre à lui faire adopter ces infernales prisons ; et dès que les armées espagnoles nous eurent fait une certaine quantité de prisonniers, la rade de Cadix eut ses pontons, comme celles de Portsmoulh et de Plymouth. Cette imitation d'un des actes les plus odieux de la politique anglaise donna lieu à un trait d'intrépidité bien digne du caractère français , et que nous croyons devoir rappeler succinctement.
Six cents prisonniers français , parmi lesquels se trouvaient cinq cents officiers, ayant en grande partie appartenu au corps du général Dupont , dont la capitulation avait été si indignement violée, étaient détenus sur le ponton la
Castille. Ce vieux vaisseau se trouvait mouillé à environ un quart de lieue des murs de Cadix , et à une lieue de la côte occupée par les Français qui assiégeaient la place. Les prisonniers, à qui une captivité de près de deux ans était devenue insupportable , avaient maintes fois formé le projet d'enlever le ponton , et de profiter d'une occasion où le vent et la marée seraient favorables pour gagner la rive où étaient campés leurs compatriotes. Quelques caractères timides avaient blâmé ce projet, et en avaient, à diverses reprises, empêché l'exécution. Cependant les plus audacieux, et c'était la très grande majorité, l'emportèrent : l'occasion tant désirée se présenta de nouveau ; une tempête d'équinoxe, qui avait déjà fait périr plusieurs bàtimens anglais et espagnols, devait pousser promptement les pontons vers la côte française. En un instant , les prisonniers se soulèvent, désarment leurs gardes ; les câbles sont coupés, et le ponton dérive avec rapidité. La nuit étant Irès-sombre, ce mouvement échappa aux ennemis, et le trajet se fit sans autre obstacle que quelques coups de canon tirés par la chaloupe qui avait été placée en vedette auprès de la Castille.
Vers le milieu de la nuit, le ponton échoua à environ quatre cents toises du fort de Ivlatagorda, occupé par les Français ; mais comme la Castille lirait quinze pieds d'eau, elle échoua à une grande distance du rivage, et il fut impossible aux Français de gagner la côte, d'autant plus que la violence des finis rendait très dangereux le trajet à la nage. Un d'entre eux cependant se dévoua pour le salut de tous f il, parvint jusqu'à terre, en passant au travers des chaloupes ennemies, alla demander du secours à l'expédition française, et regagna le ponton. Dès que le jour parut, la Castille fut aperçue par les Espagnols, et une grêle de boulets partis de leurs forts et de leurs bàtimens commença au même inslanl à tomber sur le ponton, où ils tuèrent un grand nombre de Français, et qu'ils mirent en feu. Les prisonniers réussirent chaque fois à éteindre l'incendie. Celle position terrible se prolongea jusqu'à près de onze heures du matin ; alors des embarcations françaises arrivèrent, et débarquèrent tous les prisonniers, à la réserve d'une vingtaine qui avaient été tués ou qui s'étaient noyés. Comme le débarquement une fois commencé , on ne s'était plus occupé d'éteindre le feu , la Castille devint bientôt la proie des flammes, et ne tarda pas à être consumée.