CHASSANT LES MEMBRES DU PARLEMENT
La dissolution violente du parlement par Cromwell, après la bataille de Worcester, est sans contredit l'un des actes les plus imporlans de la vie de cet homme extraordinaire , puisqu'elle servit de prélude à la tyrannie, qu'il exerça ensuite sur l'Angleterre sous le nom de lord Protecteur. Ce grand acte d'usurpation, celle violation brutale de la représentation nationale, est décrite dans les mémoires de Ludlow d'une manière si animée et si intéressante, que nous avons cru devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs celte scène dramatique.
Le parlement, voyant chaque jour augmenter l'orgueil et les prétentions ambitieuses de Cromwell, qui avait réussi à s'assurer le dévouement de l'année , songeait à créer une république gouvernée par les vrais représentans du peuple. Cromwell , en ayant eu avis , se rendit promptement à la Chambre, où il prit séance, et écouta pendant quelque temps la discussion; puis il prit à part le major-général Harrison , et lui dit « qu'il croyait que le parlement était mûr pour la dissolution , et qu'il était temps de l'accomplir. » Le major-général répondit : « C'est un grand et dangereux ouvrage, Monsieur; il faut y songer sérieusement avant de vous y engager. » — « Vous avez raison, « reprit Cromwell, el il garda le silence pendant quelques minutes ; bientôt il s'écria de nouveau : « C'est le moment, agis-
sons ! » Alors il se lève , et prononce un discours véhément, où il accable le parlement des plus odieux reproches , l'accusant de compromettre le salut public , et d'avoir épousé les sales intérêts des presbytériens et des jurisconsultes , et
(Cromwel chassant les membres du Parlement.)
disant que le Seigneur en avait fini avec eux, et qu'il avait choisi d'autres instrumens plus dignes de son œuvre.
Tout cela fut débité avec la passion et le trouble d'un homme en délire.
Sir Peter Wentworth se leva pour y répondre , et dit que c'était la première fois qu'il entendait parler à la chambre d'une manière si inconvenante, et que ce qu'il y avait de plus horrible, c'était qu'un tel discours sortît de la bouche d'un serviteur du parlement, et d'un serviteur auquel on avait marqué tant de faveur et de confiance. Il allait continuer, lorsque le général s'avança au milieu de la chambre , en s'écriant : « Je saurai faire finir tout ce bavardage ; » et, après s'être promené à grands pas, il frappa du pied avec colère, et dit : « Vous n'êtes plus un parlement ; je vous dis qu'il n'y a plus de parlement ; je mettrai fin à vos séances : qu'on les fasse entrer. » A ces mots , le sergent du parlement ouvrit les portes , et le lieutenant-colonel Worsley, à la tête de deux files de mousquetaires, entra dans la chambre. Sir Henri Vane ne put s'empêcher de dire alors •" « Ceci est infâme; c'est contre toute morale et toute loyauté. » Mais Cromwel l'apostropha, en lui disant : « Sir Henri Vane , que le Seigneur me délivre de vous ! » Puis il se mit à injurier tous les membres, en leur prodiguant les épithètes les plus ignobles : ensuite il saisit violemment la masse d'armes déposée sur le bureau lorsque le parlement est en séance : « Qu'avons-nous à faire de cette babiole? dit-il ; qu'on l'emporte. » Tout était dans la plus grande confusion. Harrison s'approcha de l'orateur, et lui déclara qu'au point où en étaient les choses, il fallait qu'il quittât son fauteuil. Celui-ci répondit qu'il n'en descendrait que par la force : « Eh bien! je vous donnerai la main, dit Harrison, et il l'arracha de sa place. Pendant ce temps-là, Cromwell disait à plusieurs membres qu'il connaissait pour ses ennemis : « C'est vous qui m'avez forcé a en agir ainsi , car j'avais prié le Seigneur nuit et jour de m'ûler la vie plutôt (pie de m'employer à celte œuvre. » L'aldcrman Allen voulut lui faire entendre que les choses pouvaient encore s'arranger; (pie s'il ordonnait à ses soldats de se retirer, et qu'il rit rapporter la masse, la discussion des affaires publiques pouvait reprendre son cours. Cromwell rejeta cet avis; il n'avait pas été si loin pour revenir sur ses pas. Comme l'aldcrman avait été long-temps trésorier do l'armée, il l'accusa d'avoir détourné plusieurs centaines de
mille livres sterling , et, dans les transports de SB rage, il
le fit appréhender sur-le-champ par un de ses mousquetai res. Après quoi, il ordonna à ses gardes de déblayer la
chambre , s'empara de tous les documens et de tous les papiers qu'il trouva sous sa main , fit fermer les portes , en prit les clefs, et se retira ensuite à White-Hall.