LES DÉBUTS
En 1841 — il avait alors vingt-quatre ans — Maraud, après avoir remporté tous les succès scolaires qu'un jeune homme pût ambitionner, débuta au Salon de Paris avec une toile intitulée : Environs de Marseille, sans toutefois abandonner complètement la carrière de peseur-juré à laquelle le
destinait: la volonté paternelle.
Ce début était un faux dépari dans la vie artistique. Bien qu'il eût obtenu une médaille d'argent au concours de l'Académie des beaux-arts pour la composition du paysage, ce genre ne devait, être, en effet, qu'un accessoire ou un délassement pour le peintre d'histoire en qui le père Aubert, directeur de l'École (les beaux-arts de Marseille, saluait une future gloire locale, opinion partagée d'ailleurs par Léon Gogniet, dès JN.'W, époque où il entra dans son atelier.
J'ai sous les yeux une lettre de cette période au cours de
laquelle Aubert. préconise à son élève l'étude du paysage, non
point comme un accessoire destiné a meubler le fond d'un
tableau, mais au même titre qu'une œuvre se suffisant à clle-
même et, — détail curieux lorsque l'on songe au classicisme rigoureux du vieux professeur, — n'ayant rien de conventionnel ni d'historique et d'où les fabriques italiennes autant que les aqueducs romains doivent être impitoyablement bannis. Comme son élève, Aubert a peint une toile ayant pour titre : Environs de Marseille; mais le jour d'atelier y est si radicalement substitué au plein air qu'il est impossible de concilier la pratique avec les belles théories de l'auteur.
Les esquisses peintes présentées par Magaud aux divers concours de l'Ecole, à Paris (1), avaient révélé un artiste sachant unir l'ordonnance et l'exécution manuelle dans un équilibre harmonieux. Judith montrant la tête cf Holopherne, le Chien d'Ulysse reconnaissant son maître, la Mort d'Hippolyte, le Dévouement de Curcius, Ulysse se présentant à Nausica dans l'île des Phocéens, les Chrétiens livrés aux bêtes, le Bon Samaritain, Caïn après la malédiction de Dieu, le Passage des Alpes par Annibal, Orphée demandant Euridice à Pluton, la Fille de Jephté faisant ses adieux à ses compagnes, la Mort de Lucrèce furent autant de sujets de concours qu'il traita avec une hauteur de vue dont Gogniet fut émerveillé.
Alexandre et son médecin Philippe, qui figure aujourd'hui dans la collection de Mlle Marie Magaud, est une composition ayant pris part au grand Concours de peinture en 1846. Malgré ses fortes réminiscences d'école et sa tendance au système, cette œuvre renferme de sérieuses qualités. Les personnages sont bien groupés et la mimique est très expres-
(1) Magaud fut admis à l'École nationale des beaux-arts le 8 octobre 1839.
LES DÉUUTS 3
sive. liC modelé est savant cl la lijjne n'est pas dépoun ne de fermeté. II a su indiquer nettement la confiance d Alexandre envers son médecin l'hilippus qu'une lettre de Parménion accuse des pins noirs projets à son égard. Il nous montre le roi assis sur son lit, malade pour s'être baigné dans LeCydnus, tenant un gobelet a la main, prêt à en absorber, Le contenu, en face de son médecin à qui il vient de présenter la lettre du général macédonien et dont le visajje trahit une \i\e (''motion en même temps qu'il reflète le sentiment de haine qui lamine soudain envers son accusateur.
Cessant de diriger exclusivement ses efforts \ ers Les concours d'école auxquels il devait tant de succès, Majjaiid abordait, en IHI2, le genre qui convenait le mieux à son tempérament et a son éducation. Il avait envoyé an Salon de Paris un épisode du Massacre des Innocents , sujet également traité par son premier maître. Nous examinerons plus tard l'œuvre du jeune homme dont Théophile Gautier loua la vérité expressive. Quant à La scène retracée par le pinceau de L'ancien directeur de l'Idole des beaux-arts de Marseille, elle est le massacre des principes au nom desquels il déclarait dans une Lettre, adressceà Magaud, « qu'il fallait obéir à La nature partoul où elle présente une action susceptible de mettre en mouvement les passions humaines. »
Certes, il a bien entendu mettre du mpuvemenl dans son épisode, mais le mouvement est li;;é, et ce ne sont pas les yeux menaçants du bourreau qui feront, naître en nous les saines émotions de I art .
A cette époque, l'émotion était paralysée par La recherche
savante des lignes et des couleurs. Comme dans la statuaire antique, elle ne faisait pas mouvoir exagérément les ressorts du corps, et les commotions de l ame n'arrivaient à 1'épiderme qu'à l'état de frisson imperceptible. Aujourd'hui, par une réaction qui veut être vengeresse, on déforme la matière au nom de l'esprit. Magaud était imbu des principes en honneur à son époque. Mais il avait une vision élevée. Il n'était pas de ceux qui croient que tout peut être reproduit par le pinceau ou l'ébauchoir. Idéaliste, il avait une haute idée de la mission de l'art. Profondément religieux, il estimait qu'un tableau, à l'instar d'un livre, doit refléter une action morale ou renfermer un enseignement, sans préjudice des impressions purement esthétiques dont il a le devoir de meubler l'âme humaine.
C'est â cette époque décisive que commence sa vocation d'artiste. Chrétiens dans les prisons secourus par leurs frères ; le Christ déposé au pied de la Croix; Virgo divina\ Femmes à la Fontaine ; Jérémie reprochant aux juifs leurs dérèglements ; Mater dolorosa; les Petits Savoyards ; les Décrotteurs ; un Philosophe ; les Ramoneurs, sans compter de nombreux portraits, parmi lesquels ceux: de Mgr Douare, évêque d'Amatha, de Mme la comtesse***, de M. Liegeard, de Mme J.-A., née M., etc., ne tardent pas à se succéder et à attirer sur leur auteur l'attention du monde des arts qui dénonce en lui une organisation artistique de premier ordre. Son outil solide, mis au service d'une ardeur inébranlable, fait l'admiration de ses jeunes contemporains ; son atelier est fréquenté par les écrivains à la mode et par les sommités de la peinture, notamment par Horace Vernet qui le tient, en haute estime.