‹ Magellan; la question des Moluques et la première circumnavigation du globeChapitre 4 sur 37 · I. — La ligne de démarcation pontificale · texte numérisé non relu

I. — La ligne de démarcation pontificale

L’idée de cherclier par l’ouesl un chemin vers l’Exlrême-Orienl, et le désir d’échapper à l’intermédiaire des marchands arabes qui avaient monopolisé le commerce avec l’Inde, telles furent les circonstances qui amenèrent la découverte de l’Amérique par Colomb. Dès sa première tentative; (]olomh reconnut les îles et les terres occidentales, au sujet desquelles des rumeurs circulaient à Lisbonne et particulièrement aux Açores, et que les Portugais s étaient vainement efforcés, pendant vingt ans, de découvrir (^),

(I) Sur ce qu’on savait à la Cour du roi D. Joâo Ht, avant 1493, de l’existence de pays au sud-ouest du Cap Vert, voir ce qu’en dit Colomb, d’après Las Casas (vol. II, cap. cxxxii), dans J. Bataliia-Heis, The supposed discovery of South America before 1448 and tlie critical metliod of the historians of geoyraphicnl discovery. Geoghaphical Jouiinal. London, 1897, vol. IX, 11“ 2, p. 206).

MAGEU.AN. LA QUESTION DES \IOLUQUES

•Mitis pour le grand Génois, le monde révélé par lui élail une dépendance de rinde; (aiha c’élail Zipangu, le pays de l’or el des perles, qu’il identifia ultérieurement, il est vrai, avec llispaniola et avec l’Ophir des Anciens, à cause des vestiges de mines d’or qu’on y ndeva (^). Quant aux nombreuses îles (|ue Colomb baptisa de noms espagnols, elles étaient les premières des 7,4o9 îles, riches en épices el en drogues, dont Marco l^olo |)arle en termes si enthousiastes.

Le voyageur vénitien les avait localisées, ainsi que Zipangn, très loin de Zailon et de Quinsay, les deux grands marchés asiali(jues répondant de nos jours aux noms de Hang-tscbou et de Tsuan-tschou, et situés entre Canton et Amoy. Or, en 1503, Colomb écrivit à Isabelle de (bastille qu’il venait de toucher à la Chine (‘^) : « Je suis arrivé le 13 mai dans la province de Mangi qui fait partie du C.atay ». La môme année, dans une lettre datée de la Jamaïque, il déclaie avec plus de netteté encore, que « à dix journées de marche coule le Gange et que cette terre (l’Inde) semble sise en face de Veragua, dans la siluaiion que Tortosa occupe par rapport à Fuentarahia ou que Dise occupe par rapport à Venise (;^) ». Les es(|uisses cartographicpies tracées en 1501 par Bartholomé Colomb peuvent servir d'illustration à ces (leux passages (^). Cuba ne figure pas sur la première carte, où se lit l’inscription Mondo Xoro ; la terre continentale placée à l’ouest n’est que VAshe pars des cartographes contemporains; la position de Veragua et du iMagnus Sinus Cbinnarum est celle de Venise relativement à Dise; il suffirait de passer le détroit qui aboutit au fond du golfe, près de Retrete, pour entrer en plein océan Indien. Lors de son quatrième voyage, Christophe Colomb se proposait de démontrer l’existence de ce détroit, que son frère fit figurer avec une si belle assurance sur ses cartes. La croyance persistante

(9 Pierre Martyr, De Orbe Novo, dec. 1, cap. iv el x.

(2) Navarrete, Colecciôn, t. I, p. 452 : « llegué a trece de Mayo en la provincia Mango que parte con aquella del Catayo ».

(3) Idem, Ibid., p. 448 : « de alli a 10 jornadas es el Rio de Ganges. Parece que estas lierras eslan con Veragua, como Tortosa con Fuentarahia, o Pisa con Venecia ».

(4) Fra.nz vo.\ VVieser, Die Karte des Barthol. Colombo. Mitt. d. Inst. f. oesterr. Gesch., IV® Ergânzungsband. Innsbruck, 1893.

SINAP.UM S /TUS

J. Denucé. — Mém. de l’Acad. roy. de Belgique (Lettres), tome IV.

Pi.. 11 et III.

Esquisses des cartes de Bartliolomé Colomb (1504), d’après F. v. Wiesek, Die Karte des Hart. Colombo.

de l’amiral à l’existence de ce bras de mer bouleversa longtemps la carlographie primitive du Nouveau Monde, que les Espagnols considérèrent pendant des années comme un obstacle à la navigation de l’Inde de Marco Polo. Comme on le voit, l’idée d’un passage permettant d’arriver par l’ouest aux pays d’Extrême-Orient est aussi ancienne que la découverte de l’Amérique elle-même; elle préoccupa les navigateurs bien avant qu’on se fût rendu compte que l’Amérique était isolée de l’Asie.

Dès que Colomb fut revenu de son premier voyage, le Portugal s’érigea en rival de l’Espagne pour la possession de l’Inde. Ainsi se posa la question des sphères d’iniluence des deux Etats ibériques en dehors de l’Europe. Comme cette question est à la base des découvertes maritimes futures, nous la résumons dans ses grands traits. Elle constitue le premier chapitre de l’histoire diplomatique de l’Amérique.

Le roi de Portugal, Don Joâo, n’avait pu dissimuler son dépit au récit que fit Colomh à son retour des Antilles. Les indigènes que l’amiral avait ramenés de ces régions ne ressemblaient pas aux nègres d’Afrique, mais aux habitants de l’Inde et de Zipangu, tels qu’on avait coutume de les dépeindre. Les contrées que ses plus fameux capitaines avaient vainement cherché d’atteindre, se trouvaient si peu éloignées des Açores, que le roi se crut autorisé à en revendiquer la possession. Il fit équiper une flottille sous les ordres de D. Francisco d’Almeida, fils du comte d’Abrantes D. Lopo, avec mission d’aller contrôler exactement l’importance des découvertes. Cédant aux instances justifiées des rois de Castille, D. Joào ajourna le départ des navires (‘). Il envoya alors deux ambassadeurs, Dias et Pina, à la Cour d’Espagne, pour obtenir satisfaction par voie diplomatique; mais la démarche

(q En 1493 toutefois, une caravetle portugaise partit de Madère en quête des pays que Colomb venait de découvrir; l’Espagne envoya trois navires pour l’intercepler. Carta messagera de los Reyes, 5 sept. 1493. NAVAartETE, Colecàdn, II, doc. LXXl, p. 109. — II. flAitaissE, Découverte et évolution cartographique de Terre-Neuve et des pays circonvoisins, 1497-1501-1769. Paris Londres, 1900, p. 11. — Voir, au sujet des soi-disant découvertes des Portugais dans l’Amérique centrale à la suite du premier voyage de Colomb, P. -J. -J. ValeiNtini, The Portuguese in the track of Columbus. Bull. American Ceocr. Soc. New-York, 1888-1889, vol. XXI-XXII.

de ces aj^enls n’eul aucun rcsullal. Le roi Ferdinand, de son côlé, chargea d’une mission analogue deux de ses sujets. Il était manifeste (jue l’Espagne cherchait à gagner du temps; elle ne votdait pas se prononcer avant le retour des autres navires de Colomh (').

Dans l’intervalle, le pape Alexandre VI avait fait don, à titre perpétuel, à la Couronne de (’.astille, des terres que l’amiral venait de découvrir, acte identique d’ailleurs à celui que ses jirédécesseurs avaient signé en faveur du Portugal (-). La huile //ifer cœficra divitiw Maje.slale bvncjdacitc opéra, qui stipulait celte donation, est datée du 3 mai 1493; elle ne fut jamais promulguée et n’eut par conséquent aucune valeur. La \érilahle huile parut le lendemain, sous le même titre et copiée en grande partie sur celle du 3 mai; la plus importante des additions se trouve dans le passage suivant : « Omnes insulas et terras firmas inventas et inveniendas, détectas et delegendas, ^ersus occidenlem et rneridiem, fahricando et constituendo unam lineam a polo arlico ad polum aniarlicum, sive terre lirme et itisule invente et inveniende sint versus Indiam aul versus aliam quacumque parlem : que linea dislet a qua/tbef iasiilnrum que valf/aritcr nuncupalur de fos Azorcs el Caboverde centum leucis versus occidenlem et rneridiem... (’) »

Il a été admis (|u’Alexandre VI avait tracé la ligne de démarcation sur une carte; aucun document jusqu’ici n’est venu confirmer celte opinion. Le passage souligné dans le texte de la huile se rapporte à des iles qui s’étendent dans l’Atlantique sur plusieurs degrés de longitude; les expressions « versus occidentem el rneridiem » donnèrent naissance aux graves divergences de vues dont il sera (|ucstion hienlôl. Le roi de Portugal ne protesta pas immédiatement ni ouvertement; il essaya d’amener la Castille à accepter un

(V) JoAO DE Bauhos, l)a Asia, dec. I, lib. lit, cap. XL

Barros est prt^sque seul à fournir des renseignements sur les bulles d’Eugène tV, de 1438, et de Pie II, de 1459, concernant une ligne de démarcation en faveur des Portugais, à l’exclusion de toute autre nation : « De toda a terra que se descobriste per este nosso mar Oceano do cabb Bojador tè as Indias inclusive ». Loc. cil., dec. I, lib. I, cap. VU. — « Nous n’avons pu trouver ces bulles dans aucun bul'aire ». H. Haiikisse, Les Cortc Real. Paris, 1883, p. 137, note 1.

(’b Guiguelmo Berchet, Le fonti ilaliane per la Scoperla del Nuovo Mondo. Raccolta CoMMiss. CoLOMBiANA, parte 111, n° 1, p. 8.

premier Imité de partage du monde en deux moitiés; ce traité écartait ses rivaux à la fois de l’Orient et des régions situées au sud. L’hémisphère septentrional, séparé par le parallèle des Canaries du grand hémisphère méridional portugais, devait échoir à l’Espagne ('). La huile de 1438, du pape Eugène IV, paraît déjà avoir fixé cette limite à la sphère d’influence de la Castille (’^). Le roi Ferdinan dévita le piège. Lopez de Haro, vice-roi de Galice, et Conz. Fern. de Heredia, archevêque de Tarragone, se rendirent à Rome, en amha'^sade extraordinaire, auprès du pape Alexandre VI, leur compatriote, pour ohlenir qu’il confirmât la bulle du 4 mai ('^).

Ils réussirent pleinement dans leur mission. Deux huiles vinrent ratifier les concessions faites aux rois catholiques : d’abord celle du 23 juin. Pies fidelium, publiée en partie par Rainaldi (^), et celle du 2(3 septembre, Dudnni si(/uidem oiiincs et singufas iusidani. D’après Joh. de Solorzano Pereira (^), celle-ci est la huile dite d’extension et de donation apostolique; elle supprima en réalité la ligne de démarcation du mois de mai 1493 et établit pour la première fois les droits de priorité de découverte et de conquête première (^). Elle attribua à l’Espagne toutes les îles et terres (|ue découvriraient les naxigateurs de cette nation, aussi bien en Occident qu’en Orient, nonobstant les concessions accordées précédemment au Portugal et

(•1) Heruf.ra, Historia general de los Hecitos..., deo. I, lib. It, cap. VtlI. — tt. Yulk Oldham voit dans celle clause un argument en faveur de sa thèse, d’après laquelle les Portugais auraient découvert le Brésil avant 1492, découverte dont Colomb aurait eu connaissance. A pre-columbian discovery of America. The Geograpiiical Journal. I.ondon, 1895, vol. V, n° 3, p. 231.

(2) P. -J. -J. Valentini, loc. cil., p. 48.

(^) S. E. Dawson, The line oj démarcation of Pope Alexander VI, in .1. l). 1493 and thaï of the Treaty of Tordesillas in A. I). 1494. Proceeoings and Transactions R. Soc. Canada, 1899, 2® ser. V, sect. Il, p. 469. — Voir également, sur la ligne de démarcation : Aug. Baum, Die Üemarkationslinie Papst Alexanders 17. und ihre Folgen. Koln, 1890.

(4) Annales ecclesiastici. Lucca, 1754, t. XI, p. 213.

f3) Disputationem de Indiarum .Jure. Madrid, 1529. — Boyd Thacher, loc. cil., l. II, p. 87, cite, au lieu de notre troisième bulle, VEximiae devoHonis du 4 niai 1193(?) qui est, d'après Berchet, loc. cil., une simple lettre papale du 3 mai, également en faveur de l’Espagne. Trois bulles, par conséquent, auraient paru en moins de vingt-quatre heures.

C>) H. Barrisse, The diplomatie History of .America. London, 1897, t. 1, p. 68.

iMAC.KLLAN. LA Ot’KSÏION DES MOLUQUES

en verlu desquelles celle |)uissance croyail avoir le droit exclusif de souverainelé sur l’ItuL'. (]e fui bien ainsi (|ue, l’on iulerpréla eu Espaji;ue le lexle de la bulle d’Alexandre VI; .lairr»e Ferrer uolammeiil, jurande autorité eu matière de cosmoij:rapbie, déclara, le février 1495, devant Ferdinand et Isabelle, que la bulle reconnaissail comme appartenant à l’Espagne, tontes les contrées d’OrienI où les navires de Easlille aborderaient avant tous aulies ('). Le droit de première occupation est également énoncé de façon très nette dans les décades abrégées de 1492-1640 (-) : « Le pape concède aux rois eatboli(|ues les terres que ses sujets rencontreront en naviguant vers l’est et le sud, si elles ne sont pas occupées par d’autres princes cbréliens » . Il convient d’insister sur ce point, qui est d’une importance capitale pour l’interprétation de l’ex[)édilion de .Magellan.

Le Portugal ne pouvait se déclarer satisfait de la décision du pape. L’année suivante, sans faire appel à l’intervention pontilicale, les délégués castillans et portugais aboutirent à un arrangement positif par le traité de Tordésillas, du 7 août 1494. D’après ce traité, il sera tracé dans l’Allanticiue (il s’agit évidemment de cet océan) une ligne droite du pôle arctique au pôle antarctique; elle sera tracée à 370 lieues à l’ouest des iles du Cap Vert, au moyen de degrés ou d’une autre façon, meilleure et plus convenable si c’est possible ; toutes les iles et terres fermes découvertes ou qui le seront encore à l’est de celle ligne, soit dans riiémispbère nord, soit dans Lbémisplière sud, par le roi de Portugal et par ses navires, appartiendront perpétuellement au dit roi de Portugal et à ses successeurs ; toutes les autres îles et terres fermes découvertes par les navires des roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., et qui se trouvent à l’ouest de la dite ligne, tant au nord qu’au sud de ré(|uateur, appartiendront à l’Espagne ('^).

Deux conclusions intéressantes découlent de ce traité : 1° Il n’est pas dit

('•) « Y la otra parte por Occidente fasta tornar por Oriente la vuelta del Sinù arabico, sera de los Heyes nueslros, si sus navios primero allà navegaran. »

C^) Porvmeiilos ineditos de liidioft, Madrid, 8 (1807), p. 9 ; Otcadas abreviadas 1492-1640, sous la date du 2 septembre 1493.

(3) Voir le texte espagnol dans Raccolla Comniiss. Colombiana, parte III, n“ 1, p. 10.

que la ligne rie partage se prolonge dans riiémisplière opposé au noire ; la notion des aniipodes n’avail pas encore été admise d’ailleurs par toutes les autorités de l’Eglise. Jaime Ferrer, à propos de la mappemonde qui accompagnait son «parecer», dit également qu’il ii’esl besoin de tracer la ligne de pôle à pôle que dans notre hémisphère (*);

2® De part et d’autre de la ligne, les terres découvertes appartiendront à la puissance qui en prendra possession la |)remière. Celle stipulation fut le point (le départ des réclamations des deux gouvernements, au retour du voyage de la Victoria aux Moluques.

Le 24 janvier lo06, le pape Jules II sanctionna la ligne de démarcation, qui fut censée couper l’Amérique méridionale près de l’ile Marajo, à la ville de Belem, et au sud, près de Paranagua et de Laguna (”^). Une nouvelle inU'rvention du Saint-Siège eut lieu le 3 novembre 1314; la huile Praecelsae de Léon X céda au Portugal les terres situées en Orient qui avaient été attribuées antérieurement à ce pays, de même que toutes les conquêtes et découvertes qui seraient opérées par les Portugais dans d’autres parties du monde (®). Ce fut une nouvelle conlirmation du droit de priorité de prise de possession et de la création de zones d’influence et d’intérêts entre nations civilisées ; c’est en quelque sorte notre doctrine de l’Hinterland. Le public toutefois ne saisit jamais le sens du traité de Tordésillas et crut simplement que les rois d’Espagne et de Portugal avaient partagé le monde entre eux ; cette division aurait comporté deux parties égales, séparées par un cercle méridien complet ; telle fut, entre autres, l’interprétation de la capitulation de Tordésillas présentée par Fernand Colomb aux délibérations de Badajoz, le 27 avril 1524 (^). Nous verrons bientôt quel(|ues-uns des nombreux essais (jui furent tentés pour lixer la ligne de démarcation dans notre hémisphère d’abord, ensuite en Orient. On s’est demandé, en elTet, de

P) Navarrete, Colecciôn, t. It, p. 99.

(2] Alguns documentos, p. 142.

(3j Celte bulle n’esl pas mentionnée chez les auteurs espagnols. Edw. G. Bourne, Essays in Uiüorkal Crilïcism. The Démarcation Line. New-llaven, 1901, p. 204, note 1.

(4') Blair and Robertson, The Philippine hlands, 1493 1808, t. I, |). 211.

MA(;ELLAN. \a question des moluques

quelle lieue il s’agissait et de quelle ile il fallait commencer à mesurer les distances. Déjà une cédule datée de .Madrid, le 7 mai 449o, avait convoqué les astronomes, les pilotes et les personnes citargées de tracer la lif;ne en question. (]et ordre est identi(|ue à celui du 15 avril 1495 et à un troisième, non daté, de l’année précédente, qui furent promulfiiués par les rois de Castille et d’Aragon ('). Les dits délégués ne se réunirent pas, et si des cartographes, comme de Cosa et Cantino, tracèrent la ligne de partage sur leurs mappemondes, il n’y faut nullement voir l’expression d’un accord conclu entre les deux souverains de la péninsule. Quant à la dernière carte, qui est de 1502 environ, llarrisse a calculé {|ue la ligne de démarcation y est marquée par 42"50' longitude ouest de (ireenwich. Dawson, (|ui admet I 7 lieues au degré à l’époque dont nous nous occupons, l’a située par 45°40' ouest ; en réalité, elle fut généralemetit figurée sur les cartes par (i()° ouest environ.

Les autres puissances maritimes de l’Europe furent exclues à jamais du partage des terres nouvelles. Elles n’avaient pas protesté au moment même; en fait, elles ne tinrent aucun compte des huiles ponlificale.s, qui ne concernaient au fond que l’Espagne et le Portugal. On a prétendu que le pape Alexandre VI avait invité François I®^’, roi de France, à .se faire représenter aux négociations de 1493, qu’on lui accorderait même une part dans les conquêtes s’il voulait approuver le ti’alté ; le roi aurait refusé ou négligé d’envoyer un ambassadeur au Congrès (^). La première protestation formelle n’eut lieu (|u’en 1580 et partit de l’Angletcire, à propos du voyage de Drakc. En cette année, le Gouvernement anglais déclara que, en vertu de la « loi des Nations », les princes ne pouvaient être empêchés par qui que ce soit de naviguer librement par toutes les mers et de fonder des colonies dans les pays où les Espagnols ne s’étaient pas établis ; en un mot, que la prescription sans possession effective n’avait aucune valeur (•^).

(0 H. Harius.se, The diplomatie History of America, p. 82 et note 89.

(2) E.-A. DE Bettencourt, Descobrimentos, yuerras e conquistas dos Portuguezes em taras do Ultramar nos seculos XV e XVI. Lisboa, 1881-1882, p. 103.

(3) tliCHARD Haklüyt, Discoursc conceritîiKj Western planting , 15S4, publié par la Société historique de l’Etat du iVtaine. Doc. iiisi. Maine, 2« sér., Cambridge, U. S., 1877, p. 235.

ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVICxATION DU CLORE.

Quant aux deux parties contractâmes, elles équipèrent en cachette, parfois avec des subventions du roi lui-même, des expéditions privées chargées d’aller reconnaître le domaine réservé à la nation rivale ; tels sont, par exemple, le voyage du Portugais Duarte Pacheco, en 1498 (’), et celui de Joao Fernandez, en octobre 1499 (^). Parmi les capitaines espagnols qui firent dès la première heure des incursions dans les possessions portugaises, on peut citer Barlholomé Colin et Alonso Medel, en juin 1497, ainsi que Fr. Riverol et J. Sanchez, en février 1501 (•^). Dans les deux pays, on acquit bientôt la conviction que les terres auxquelles Colomb avait touché ne pouvaient être que le vestibule de l’empire du grand Khan. Les marins de la péninsule se lancèrent dès lors, chacun par une roule différente, à la recherche d’une voie navigable vers l’Inde proprement dite. Le roi de Portugal, J). Manuel, continua en cela simplement l’œuvre de ses prédécesseurs, c’est-à-dire la reconnaissance systématique des côtes de l’Afrique, pour arriver au pays du prêtre Jean et aux grands centres commerciaux de l’Asie méridionale ; la première année de son règne (1498), il décida l’envoi de l’expédition de Vasco de Gama, contre l’avis même d’un certain nombre de ses conseillers.

2. — La recherche d’un passage par l’ouest avant le quatrième voyage

de Colomb.

Les premières missions envoyées au Nouveau Monde eurent pour but la découverte d’un passage aux mers de la Chine et de l’Inde. Pressée par son Conseil et en dépit des privilèges concédés à Colomb, la reine de Castille avait autorisé tous ses sujets, par décret du 10 avril 1495, à armer, sous certaines conditions, des expéditions vers les Antilles. La principale stipulation des lettres patentes consistait en une prohibition formelle d’explorer des régions déjà reconnues. On espérait arriver par là

(9 Esmeraldo do Situ Orbis. Édition de Lisbonne, 1892-1894, p. 7.

(2) H. Harrisse, Terre-Neuve, etc., p. 12, et Les Corte-Fteal, p. 44, note 1.

(3j Navarrete, Culecciôn, i. lit, doc. XXXV, p. 507, et XLIt, p. 513.

MAGKI.I.AN. LA QUESTION lÆS MOLUQUES

à la connaissance rapide du passage vers les mers orienlales. Bien que les exigences de la couronne fussent excessives, un grand nombre de marins prolilèreni de la licence (^).

Leurs entreprises, dont on ne peut songer à suivre la marche, même dans ses grands traits, à cause de la disparition presque complète des documents carlograpliiqu(‘s originaux, eurent pour résultat une connaissance assez ap|)rofondie non seulement des mers, mais aussi des terres insulaires et continentales de l’Amérique centrale. Bien mieux, dès le mois d’octobre 1501 et avant le voyage de Colomb à Honduras et à Veragua, on soupçonnait au Portugal que la côte du Brésil, découverte en 1499 par Pinzon, se reliait sans solution de continuité aux terres glaciales du Labrador (-).

Eu Angleterre, où Bartiiolomé Colomb semble s’être attaché, depuis 1488, à faire adopter les projets de son frère, on s’efforça aussi de découvrir un passage par l’ouest. Peu de temps après la prétendue découverte de l’Inde par Christophe Colomb, Henry A III donna à Cabot l’ordre de se rendre au Cathay par le nord. Il estimait que les prescriptions du traité de Tordésillas défendaient uniquement d’aller sonder les régions reconnues déjà par les Espagnols et les Portugais. A la cour de Ferdinand et d’Isabelle, on n’était pas du même avis : d’après l’ambassadeur espagnol résidant en Angleterre en 1498, les terres découvertes ou les passages recherchés par les Anglais appartenaient à Leurs Altesses, puisque tout ce travail se pratiquait dans un hémisphère dévolu à la Castille par la convention passée avec le Portugal ('^).

Quoi qu’il en soit, Jean Cabot s’imagina que la route tant souhaitée s’amorçait à l’entrée du détroit de Hudson, où il avait reconnu une partie de la côte du Labrador.

(>) P. Mautyh, Opus Epislola7'um, ep. clx, du 11 juin 1495, d’après H. IIarrisse, Discovery of JS or Ih America, p. 360.

(2j liaccolta Commiss. Colombiana, parte III, n®l, p. 87. — Alex, de Humbolüt, Examen critique, t. IV, p. 263.

(3) II. IIarrisse, Jean et Sébastien Cabot. Paris, 1888, doc. XIII, p. 329 : lettre de l’ambassadeur espagnol en Angleterre, du 24 juillet 1498.

Le désir de se rendre en Asie par l’Occidenl s’accenlua à la nouvelle que Vasco de Gama, après une Irès longue navigation, avait atteint le but que s’était proposé Colomb ; il était en elîet arrivé dans l’Inde véritable, avait conclu a iMcIinde et à Calicut des traités d’alliance avec lés rois indigènes, et avait apporté à Lisbonne des échantillons des produits de l’Extrême- Orient. En juillet Ü99, D. Manuel communiqua aux rois d’Espagne les éclatants résultats de l’équipée de Gama, entreprise pour « le service de Dieu et le profil de la Cour du Portugal «.

« Nous avons appris par un des capitaines de notre flottille, fit observer le monarque, qu’elle vient d’atteindre et de reconnaître l’Inde et d’autres royaumes avoisinants et qu’elle a parcouru les mers qui les baignent, trouvant sur son chemin de grandes villes, d’énormes monuments, de larges fleuves et de nombreuses populations abandonnées au commerce d’épices et de pierreries; ces articles sont expédiés à La Mecque dans des navires fort nombreux et de dimensions considérables.

» Nos sujets ont apporté quantité de cannelle, de clous de girofle, de gingembre, de noix de muscade, de poivre et d’autres épices, en même temps que des feuilles et des branches de toutes ces plantes et des pierres précieuses fort variées; ils ont atteint aussi un pays renfermant des mines d’or, mais ils n’ont pas pu se procurer de grandes quantités de ce métal, car ils étaient privés de marchandises d’échange...

» Nous espérons qu’avec l’aide de Dieu et grâce aux mesures qui seront prises, le grand et fructueux trafic exercé par les Arabes dans ces parages pourra être détourné à l’avantage des indigènes et de nos propres sujets; les (Jirétiens de toute celte partie de I Europe (*) pourront ainsi se pourvoir amplement d’épices et de pierreries (^). »

Peu de documents nous exposent aussi nettement les principaux inohiles du prodigieux mouvement d’expansion du Portugal et de l’Espagne. Le

(9 II s’agit ici de l’Europe occidentale.

(2) Ravenstein, Vasco da Gama. Ajournai of lhe firsl voyage, Iranslated by— , p. H3. Le texte, reproduit par Ravenstein, est supérieur à ceux publiés dans Alguns Documentas de la Torre do Tomba, p. 95, et dans le Bol. Soc. geogr. de i.isnoNNE, 1886. t. VI, p. 673.

MAGELLAN. I.A QUKSTION DES MOLUQUES

spectacle de la prospérité de Vetiise, de (Jênes, puis de Lisbonne, aiguisa l’avidité meicanlile des Espagnols el redoubla leur ardeur |)our la découverte d’un passage par l’ouest, (|ul leur permettrait d’avoir une part dans le commerce et l’exploitation des richesses naturell(‘S de l’Orient. S’acharnant à trouver le détroit dans l’Américpie centrale, où (iolomb leur avait suggéré de le chercher, ils négligèrent l’examen de la cote de la terre ferme au nord de Cuba et abandonnèrent ces parages aux recherches des Anglais, des Portugais et des Erançais ('); si le souvenir de ces dernières expéditions s’est perdu, il faut l’attribuer à l’échec de ces lenta'ives privées dont le but n’était autre que la découverte d’une voie d’eau enire les deux océans.

La seconde expédition officielle à la recherche du détroit dans les régions du nord, confiée à Cahot en 14D8, n’eut pas plus de succès. La même année, Colomb, au cours de son troisième voyage, longea la côte de l’Amérique centrale; « nous naviguâmes au sud-sud-ouest, dit son pilote Pedro de Lendesma, cherchant toujours l’.\sie ('^) •>.

Au moment où l’amiral allait traverser pour la quatrième fois l'océan Atlantique, on possédait à Séville des notions hydrographiques assez précises sur la plus grande partie de la côte nord du continent sud-américain; elles étaient le fruit de nombre d’expéditions, malheureusement très mal connues jusqu’ici, mais parmi lesquelles il faut incontestablement ranger des explorations portugaises, puis(iue le roi de Portugal connaissait avant 1498 l’existence de la terre ferme au sud des Antilles ('^). Les principales missions (‘spagnoles avaient été dirigées par nojeda, Pinzon el de Lepe. En 1499, Alonso de Hojeda reconnut la côte sud-américaine à partir de Surinam jusqu’au Caho de la V^ela. Au cours de son voyage

(1) Navarkete, Viajes apocrifos. Coleccidn de documentos inédites de Espana, t. IV, p. 22. — Gomara est seul à affirmer que les navires espagnols visitèrent la cote du Labrador avant les Portugais : « Muchos han ido a costar la lierra del Labrador por ver addnde llegaba y por saber si babia paso de mar por alli, para ir â las Malucas y Especeria... Castallanos lo buscaron primero, conio les pertenecen aquellas islas de la Especerias... y Portugueses lambiem. » Édition de Veiua, p. 177; d’après H. Harrisse, fUscovery of Nortli America,

(2) Navarrete, Coleccion, t. III, p. S56.

(3) Herrera, loc. cil., dec. I, lib. III, cap. IX.

ET LA PREMIÈRE CIRCÜMNAVKÎATION DU GLOBE

(18 novembre 1499 au 30 septembre 1500), Vie. Yanez Pinzon pénétra dans rembouebure de l’Amazone, il remonta le fleuve à plus de vingt lieues : mais, d’après la nalure des eaux, il ne pouvait être question d’un détroit océanique. Dans l’idée de Pinzon cependant, le Calbay avait été dépassé et on était dans l’Inde à l’est du Gange (‘). L’expédition de de Lepe eut lieu quelques semaines après celle de Pinzon, soit en décembre 1499; il atterrit près du cap Saint-Augustin, que Pinzon avait contourné le 20 janvier Contrairement aux dires de ses compagnons au cours du procès de 1513, de Lepe ne doubla pas le cap et longea la côte sud-américaine vers l’ouest, reconnaissant le golfe de Maranhao et les embouchures de l’Amazone et du Rio Para

Les résultats des expéditions des « petits découvreurs », comme on appelle parfois Rodr. de Bastldas, Velez de Mendoza, Cbrislobal Guerra, Pero et Alonso Niflo, ont dû confirmer Christophe Colomb dans la croyance (|ue la côte nord de son « Nouveau Monde » n’offrait pas de passage vers l’océan Indien.

3. — Quatrième voyage de Colomb (9 mai 1502-7 novembre 1504).

Le dernier voyage de l’amiral fut déterminé par la récente expédition de Vasco de Gama, dont l’éclat faillit éclipser celui des découvertes de Colomb lui-même. Celui-ci crut le moment propice pour s’atteler définitivement à la découverte de la voie maritime vers l’Inde par l’ouest; cette expédition devait être plus courte que celle de Gaina et traverser des mers exclusivement espagnoles.

Après avoir comparé les résultats des ex|)éditions précédentes vers l’Amérique centrale et méridionale avec les constatations relevées durant son troi-

('*) D après une conversation que Pierre Martyr eut avec les Pinzon el qu’il relate dans son Opus Epislolarum.

(2) Le 23 février seulement, Cabrai toucha au Brésil.

(3) Orville a. Derby, A Costa Nonlesle do Brasil na Cartugraphia Aniiga. Extr Livno DO Tricentenario do Ceara. Cearâ, 1903, p. 19.

MAr.KLLAN. LA ()l KSTION DLS MOLUyiJKS

sième voyage, Colomb avail manifosié dès I5(H à la roine Isabelle, dont l’appui élail plus dilïicile à obtenir parce (juo son trésor s’épuisait aux entreprises peu productives d’ouire-mer, le désir de « trouver un détroit dans les parages du port de Metretc* (') », dont l’existence lui avait été révélée en songe. A ra|)|)ui de son hypothèse relative à la présence du passage, il rapporta certaines paroles d’indiens, où il y avait des allusions à la faihie largeur de l’isthme de l^anama. Il invo(|tia aussi des observations faites sur les courants de la mer des Caraïbes, qui devaient provenir apparemment d(* quelque voie de commtinication entre les deux océans (^)!

Nous devons prévenir ici une objection. D’après les cartes de Bartholomé Colomb, une centaine de degrés équatoriaux séparent l’Espagne du continent américain; mais ces esquisses ne représentent pas toute la surface terrestre : il y a une lacune de bO". En effet, sur la carte 11, Veragua est située à 190“ longitude est des Canaries; sur la carte I, la même localité est placée à 110° longitude ouest du méridien en question ('^). Bien n’explique mieux les erreurs de l’amiral que la collation de la carte de son frère avec ses propres déclarations dans la Leltcra rarissima, du 7 juillet 1503, citée au début de ce chapitre : « A neuf journées de Veragua s’étend vers l’ouest, jus(|u’à la Chine, une grande mer qu’on pourrait traverser en dix jours; on se trouverait alors tout prés du Gange ou des rivages de la Chine ». Le crocjuis n“ Il de Barlholomé signale un faux « f. Gange » situé à 45” à l’ouest de V^eragua ; le véritable fleuve de ce nom, appelé « f. Indus », est marqué 30” plus à l’ouest. Si Colomb voulait respecter la ligne de démarcation et son prolongement aux antipodes, il ne pouvait d’aucune façon prétendre à la découverte de l’Inde de Vasco de Gama, même si l’on ne tient pas compte des 00° que son frère supprime dans ses cartes : Calicut, en effet, y est située par 200° à l’ouest

(^) Fern. Colombo, Historié (tel Almirante. Venezia, 1539, cap. 88 et 90. — Las Casas, llistoria, Itl, cap. XXIII, p. 122; répété par Herreua, loc. cit., dec. 1, lib. V, cap. I.

(2) Navarrete, Viajes apocrifos, p. 19.

(•^) Conformément à une note marginale de Colomb dans l’exemplaire de Vlmago Mundi, « a fine occidentis usque ad finem indie per lerram est multo plus quam medietas terre videlicet gradus 180. » Thacher, Christ. Columbus, t. il, p. 568.

des Canaries (260° si nous y comprenons le segment éliminé). Il est vrai que des cartographes tels que Behaim, dont la conception géographique du monde offre une analogie si remarquable avec celle de Colomb, reculèrent la pointe extrême de l’Asie jusqu’au méridien de l’archipel Hawaï des caries modernes.

On connail la marche de l’expédilion de (’.olomb : partie de San- Domingo, elle alteignil la terre ferme, (jue l’amiral appela Ciamba ('), d’après la nomenclalure de 31arco Polo; il longea la cèle de Honduras, depuis Truxillo, et descendit ensuite vers l’isthme, au Puerto del Relrete; ici aurait dû se présenter l’embouchure du canal, long d’une douzaine de degrés, d’après la carte du Barlholomé, et qui aurait mené directement à Catticara, la « Sinari Station » de l’esquisse n® H.

L’échec de la quatrième tentative de Colomb fut conjplet, si l’on se met au point de vue du passage à trouver; mais il ne brisa pas l’élan des pilotes castillans; ils continuèrent à se diriger en foule vers l’Amérique centrale, scrutant chaque baie, chaque rivière, ()our se convaincre de ce qu’elles ne livraient pas quelque passage aux mers de l’Inde!

Lorsque, en 1500, Cabrai prit possession du Brésil pour la Couronne de Portugal, la « Casa da India e da Guinea » de Lisbonne fut autorisée à participer à la recherche d’une voie maritime par l’ouest vers les riches contrées récemment découvertes par de Gaina. Les Portugais saisirent avec empressement l’occasion qui leur fut offerte si inopinément. Vasco de Gama, en effet, n’avait pas tardé à s’apercevoir que les Moluques, la patrie des épices les plus précieuses, étaient encore très éloignées de Calicul; l’idée de pouvoir les atteindre plus vite par l’ouest dut se présenter tout naturellement à lui dès qu’il connut la prise de possession du Brésil par ses compatriotes. Sous prétexte de faire connaître de plus près ses nouvelles et immenses acquisitions transatlantiques, le roi D. Manuel ordonna d’équiper en hâte plusieurs expéditions, notamment celles de 4 502 et de 4 505. Le nom d’Améric Vespuce est resté attaché intimement à ces premières explorations du Brésil.

f<) R. Martyr d’Anghiera, De Orbe Novo, dec. lit, cap. IV.

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