Expédition de Christoval de Haro
Nous avons rapporté que le Portugal avait abandonné l’exploilalion des ressources commerciales du Brésil à l’initiative privée, et qu’un certain nombre d’expéditions furent équipées par des particuliers, munis d’utie licence royale. On a conservé le souvenir d’au moins trois de ces entreprises (|ui ont enrichi en même temps le domaine des connaissances géographiques durant le premier quart du XVI*" siècle : la première est celle de Fern. de Noronha, en lo04 ; la seconde a été armée par la puissante maison florentine des Marchioni, de Lisbonne, en 1511 (’); la plus importante fut celle de Christoval de Haro et d’autres armateurs, des années 1513-1514.
Ce voyage n’est connu que par un seul document, conservé en plusieurs copies, et (pii présente cette particularité qu’il est une des premières plaquettes allemandes (jui portent le nom de Zeitung : Copia (1er ^ewen Zeylung ans Presüg Land. C’est très probablement le récit d’un agent de la célèbre firme des Welser, d’Augsbourg, établi à Madère et rentré en Allemagne par Anvers. Des dix exemplaires retrouvés, une seule copie, en manuscrit, découverte aux archives des princes Fugger, à Augsbourg, porte la date du retour des navires à Madère, c’est-à-dire le 12 octobre 1514 (-).
L’escadrille ne comprenait que deux petits vaisseaux et était placée sons les ordres du « plus grand pilote portugais » de l’époque ; son nom n’est pas mentionné. Hàbler et d’autres auteurs se sont prononcés pour Jean de Lisbonne; nous croyons que ce fut Juan Diaz de Solis. Comme cette identification est de nature à modifier sensiblement l’interprétation des expé-
(1) En 15H, un marchand, Joâo de Braga, s’était établi dans une des îles fertiles de la baie de Rio de Janeiro; en 1514, les mêmes endroits avaient été explorés par Pero Lopez.
(2) Konrad Haebler, Die Neuwe Zeitung ans Presilg Landiin Füi'sll. Fuggerschen Archiv. Zeitschr. DEit Ges. für Erdk. Berlin, 1895, t. XXX, p. 357. — Il existe toute une littérature au sujet de cet opuscule; voir L. Hugues, Sulla relazione fra la Newe Zeitung e il terzo viaggio di Am. Vespucci. Casale, 1894. — Sorhus Buge, Copia der Newen Zeitung aus Presüg Land. In IV® u.nd V® Jahresbericht des Vereins pür Erdk. Dresden. — Fr. v. Wieser, Magalhàes-Strasse und Austral-Kontinent auf den Globen Schmers. Innsbruck, 1881, Beilage I. — Al, de Humboldt, Kuamen critique, t. V, p. 239.
ET LA PREMIÈRE CIRCUMNAVIGATION DU CLORE
ditions suivantes, disons brièvement les motifs qui nous ont suggéré notre hypothèse.
On a objecté que J.-D. de Solis n’élait plus au service du Portugal en 1513-lo4 4, el qu’il n’élait pas de nationalité lusitanienne; nous savons aujourd’hui qu’il était né au Portugal, de parents espagnols, et qu’il ne fut attaché à la Casa de Séville que pendant les dernières années de sa longue carrière. La pia(|uetle allemande mentionne que le pilote avait fait plusieurs voyages aux Indes (occidentales); c’est peut-être une allusion à l’expédition de J. de Solis des années 1508-1509. La maison des de Haro, originaire de Burgos, mais intéressée depuis 1503 presque exclusivement dans les affaires portugaises, au même degré que les Fugger, les Welser, les iMarchioni, pouvait se payer le luxe d’engager des pilotes royaux comme J.-D. de Solis. Christ, de Haro, représentant de la firme à Lisbonne, a dû obtenir facilement l'a licence du roi, en reconnaissance des éminents services qu’il lui avait rendus; il semble enfin que des rapports aient existé entre un Joban de Solis, notre pilote, et Chr. de Haro. Celui-ci chargea la banque des Fugger à Rome, de payer à .lohan de Solis la somme de 60 ducats (‘); on ignore le motif du payement ainsi que l’année du versement; celui-ci a eu lieu en tout cas avant 1527.
Chronologiquement, la participation de J. de Solis à l’expédition de 1513 s’explique fort bien. Le voyage projeté pour 1512 ayant été ajourné sine (li6, le pilote na\ait plus à faire fac(^ a Séville qu’à ses travaux cartographiques et à la formation de pilotes. C’est alors que se produisit, suggérée peut-être par le pilote lui-même, l’offre sans doute brillante de Chr. de Haro qui voulait à nouveau chercher une voie navigable par l’ouest vers les i\Iolu(|ues. Pendant toute l’année 1512, J. de Solis avait espéré que la Casa de Contratacion l’enverrait à la tête d’une expédition de ce genre; nous savons qu’un navire avait été préparé à celte fin.
(U Aloys Schulte, Die Fiujger in Bom. Bonn, 1903, 1. tl, p. 223, in-8“. Einzunehmen : Christoforo di Haro sendt zu Kom zalt Johan de Solis, adi 20. zungno im 23. duc .. 60 duc... (Chr. de tiaro a envoyé à Rome, pour être remboursée i'i Johan de Solis, le 20 juin, la somme de 60 ducats.)
MAGELLAN. LA QUESTION DES MOl.UQUES
en dehors de ceux équipés pour le voyaii;e de 1512, mais le dépari u’eul jamais lieu (*). Ou pourrait ('ucore expliquer la mise à exécution du |)lau de de Haro par J. de Solis eu 1513-1514, par de nouvelles accusations qui étaient parvenues contre lui à la Cour et (jui se rapportaient toujours à l’acte de piraterie cité plus haut; le 27 mai 1513, le monarque écrivit à la Casa qu’elle devait ouvrir une instruction secrète; si de Solis était trouvé coupable, on devait se saisir de sa personne pour que le roi le punît en conséquence (-). On n’a pas retrouvé d’autres pièces concernant celte affaire, mais il n’apparaît nulle part que le pilote ail été emprisonné. L’omission de son nom dans la Copia s’expliquerait par la crainte de mécontenlei-, non seulement le roi d’Espai>ne, pai’ce qu’il servait à bord de navires portugais, mais également celui du Portugal, avec qui il s’était brouillé. Nous citerons encore l’allégation d’après la(|uelle de Solis aurait déjà eu des notions sur le fleuve Argentin et le témoignage autorisé de Galvao, qui rapporte (jue J. de Solis partit de Castille en 1512 pour la découverte du Hio de la Plata ; au mois de septembre 1515, continue cel auteur, il réapparut dans les mêmes régions, mais ce fut pour y trouver la mort ("*).
Op pourrait tirer argument des milices faveurs que J. de Solis obtint de Sa Majesté, le 24 décembre 1513 et le 29 janvier 1514 ('‘), pour conclure à son séjour en Espagne pendant la durée du voyage, renseigné par la Copia: mais on ne peut pas oublier qu’il se place un intervalle de plusieurs mois entre la date de la requête du pilote et la concession royale. Remar- (luons enlin que de Solis n’a pas été entendu au procès que le lils de Colomb intenta au fisc, au mois de février 1513, et où son absence comme chef du service technique de la Casa aurait été difficilement excusable (•’).
(1) M. DE LA PuENTE Y ÜLEA, loc. cîL, p. 113 : « aunque baya de bacer et viaje (de Solis), no sent tan en breve ».
(2) Idem, Ibid., p. 113.
(3) Galvaô, loc. cit., édition de la Hakluyt Society. Londres, 1862, p. 122 ; vio nellas inostras de prata e assi Ibcs pos nome Rio da prata e dizein ainda q’ foy mais adiante por Ibe parecer bem a terra.
(4) D. José Ton. de Médina, loc. cil., doc. 36-37.
(8) Idem, Ibid., p. lv, note 13, pense que de Solis se trouva en ce moment à la Cour.
Les deux navires de Clir. de Haro étaient de retour à Madère le 12 octobre 1514- ; le mois suivant, de Solis reçut les premières instructions officielles pour l’organisation de la grande expédition de 1515-1516. Il avait eu le temps suffisant pour communiquer au roi et à la Casa l’éclatante découverte qu’il venait de faire; les cédules royales se succédèrent, recommandant d’accélérer les préparatifs de la flottille. Il s’agissait toujours de devancer les Portugais dans la prise de possession du canal hypothétique que de Solis croyait avoir atteint, et dans la conquête du pays de l’or; il ne fut plus question du procès des années précédentes. On conçoit d’autre part la raison du silence que garda de Haro au su jet de l’entreprise de 1 513-1 51 5 ; il redoutait le courroux du roi de Portugal, puisqu’il avait été le principal artisan d’un voyage qui promettait d’avoir des conséquences désastreuses pour les intérêts lusitaniens.
Passons rapidement en revue les résultats de l’expédition, dite de la Copia. Les navires longèrent la côte du Brésil sur une grande étendue et arrivèrent à un promontoire, le cap Santa Maria, reconnu déjà par Jean de Lisbonne, d’après les historiens portugais (‘); il est situé à un degré plus au sud que le cap de Bonne- Espérance, c’est-à-dire vers 34-° S., ce qui est la latitude de l’embouchure du Rio de la Plata. Or, d’après le récit, l’ouverture du soi-disant canal vers les Moluques, se trouverait à 40° lat. S.; de ce point à 31alacca, il n’y avait plus que six cents lieues. Nous croyons devoir conclure, d’après ces termes, que les navires avaient poussé jusqu’au golfe de San Mathias, qui fut donc identifié par les équipages avec le détroit tant désiré. La description de la Copia s’applique en effet mieux au golfe précité qu’au fleuve Argentin; il est curieux de constater que ce golfe resta mal connu juseju’en plein XV1I° siècle, qu’il garda longtemps encore après le nom de « Bahia sin fondo » de « Bai ohne Hintergrund », d’après Humholdt, de « Bottornless hay » sur plusieurs cartes anglaises. Des erreurs de ciu(| degrés de latitude ne se rencontrent presque plus vers 1513; les plus importantes méprises à cette époque dépassent rarement deux degrés.
(1) J -I. DE Brito Rebello, loc. cit., f p. XLvi-xLvii. K. Haebler, loc. cit., [). 1358, suppose que le nom fut appliqué par le pilote de l’expédition de la Copia.
MAdEl.LAN. LA OEESTION DLS MOLUQUKS
Enfin, la rive nord dn Kio de la Plala est pauvre en ports naturels et en fleuves, tandis (|u’ils abondent entre le Hio et le golfe de San .Mathias ('). Ix*s navires pénétrèrent dans le canal à fit) milles de distance de Tembouchnre, ce qui n’est guère admissible dat)s le golfe San Mathias; en cet emlroit, on put distinguer les terres de l’autre versant du détroit ! Si Jean de Lisbonne avait été le pilote de l’escadre, il aurait dû reconnaître les parages où se trouvaient les navires, tout au moins le cap Sainte-Marie, où il avait si longtemps séjourné. Dans la Copia, au contraire, il est qnestior» d’un golfe ou d’un canal complètement inconnu; on constata sur le rivage la présence d’indigènes vêtus de |)elisses, et (|ui parlèrent, entre autres, de montagnes couvertes de neige. Les marins n’enrent malheurensemont pas l’occasion d’achever l’exploration de la région à cause d’une de ces formidables tempêtes, connnes sons le nom de Pamperos, qui les força au retour. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un voyage de recherches hydrographiques; le but de l’entreprise était avant tout commercial; le pilote se proposa de revenir bientôt dans les mômes parages et de trouver le passage sud-ouest « qui serait de si grand profit pour le trafic avec l’Inde ». On ne connaît rien d’une expédition portugaise (pii aurait été dirigée vers ces côtes dans les premières années (jui suivirent; J. ü. de Solis toutefois y retourna l’année suivante, à la tôle d’une flottille espagnole!
Les deux navires de l’expédition de la Copia revinrent épuiséisen Europe, le 12 octobre 1514. Or, au lieu de rentrer à Lisbonne, ils abordèrent à l’ile de Madère. De là, de Solis gagna rapidement la péninsule, pendant que les navires continuèrent le voyage vers Anvers, siège de la maison des de Haro, et notamment de son chef, Diego ou Diogo. Nous inclinons même à croire qu’au lieu de ?iono und Cfiristoffcl de Haro, il faut lire, en tète de la plaquette allemande, Diogo und Christoffel de Haro. Hàbler identifie ce Nono à Don Nnîio .)lanuel, personnage de l’époque assez mal connu; il voit en lui le commandant de l’expédition, se basant sur une lettre de l’ambassadeur
(M Fa. V. WiESER, Magalltàes-Slrasse, p. 45 et Beilage I. — Habler opine pour le fleuve Argentin. — Nordenskiold, Periplus, p. 152, n’exclut même pas l’hypothèse que les navires aient pu pénétrer jusiiu’au détroit de Magellan.
Alex, de Vasconcellos, du 14 décembre 1531, où il esl dit que ce capilaine avait découvert le fleuve lArgenlin avant de Solis, peu de temps après le voyage de Cabrai (*).