XXXVI INTRODUCTION
pour leur service, et sans qu'ils s'en doutent, les domestiques remontent incessamment le poids de ce rouage. C'est presque un mouvement perpétuel dont on n'a jamais à s'occuper.
Un courant électrique distribué par mon régulateur soulève la détente de la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqués par les cadrans»
Cette distribution d'heure me permet d'user, dans certains cas, d'une petite ruse qui m'est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, à la condition de n'en pas parler; car ma ruse, une fois connue, manquerait son effets Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou retarder l'heure de mes repas, je presse secrètement sur certaine touche électrique placée dans mon cabinet, et j'avance ou je
DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR. xzxrii
retarde à mon gré les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinière a trouvé que le temps passe souvent bien vite, et, moi, j'ai gagné en plus ou en moins un quart d'heure que je n'eusse pas obtenu sans cela.
C'est encore ce même régulateur qui, chaque matin, à l'aide de transmissions électriques, réveille trois personnes à des heures différentes, à commencer par le jardinier.
Celle disposition n'a rien de bien merveilleux,et je n'en parlerais pas si je n'avais à signaler un procédé assez simple pour forcer mon monde à se lever lorsqu'il est réveillé. Voici le procédé. Le réveil sonne d'abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apa Ihique soit réveillé, et il continue de sonner jusqu'à ce qu'on aille déranger une petite touche placée à l'extré-
xxxvui INTRODUCTION
mité de la chambre. Il faut, pour cela, se lever ; alors le tour est fait.
Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon électricité! Croirait-on qu'il ne peut pas chauffer ma serre au delà de dix degrés de chaleur, ou laisser baisser la température au-dessous de trois degrés de froid, sans que j'en sois averti ?
Le lendemain matin, je luis dis :
— Jean vous avez trop chauffé hier soii ; vous grillez mes géraniums I
Ou bien :
— Jean vous risquez de geler mes orangers; le thermomètre est descendu, cette nuit, à trois degrés au-dessous de zéro 1
Jean se gratte l'oreille, ne répond pas ;
DANS LÀ DEMEURE DE L'AUTEUR. xxxtt
mais je suis sûr qu'il me regarde un peu comme sorcier.
Cette disposition thermo-électrique est également placée dans mon bûcher, pour m^avertîr du moindre commencement d'incendie.
Le Prieuré n'est point une succursale de la Banque de France ; toutefois, si modestes que soient mes objets précieux, je tiens à les consCTver, et, dans ce but, j'ai cru devoir prendre mes précautions contre les voleurs. Les portes et fenêtres de ma demeure ont toutes une disposition électrique qui les relie avec le carillon, et sont organisées de telle sorte que, lorsque l'une d'entre elles fonctionne, la cloche résonne tout le temps de son ouverture.
XI INTRODUCTIOK
Le lecteur voit déjà rinconvénient que présenterait ce système si le carillon résonnait chaque fois qu'on se mettrait à la fenêtre ou qu'on voudrait sortir de chez soi. Il n'en est point ainsi : la communication se trouve interrompue toute la journée, et n'est rétablie qu'à minuit (l'heure du crime), et c'est encore la pendule au picolin qui est chargée de ce soin.
Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication électrique est permanente, et, le cas d'ouverture échéant, la grosse sonnerie de l'horloge, dont la détente est soulevée par l'électricité, sonne sans cesse et produit à s'y méprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et les voisins mêmes étant avertis de ce fait, le voleur serait facilement pris au trébuchet.
DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR. lu
Nous nous plaisons souvent à lirer au pislolet. Nous avons pour cela un emplacement fort bien organisé. Mais, au lieu de la Re* nommée traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain paraître au-dessus de sa tête une couronne de feuillage. La balle et réleclricité luttent de vitesse dans ce double trajet ; ainsi, bien qu'on soit à vingt mètres du but, le couronnement est instantané.
Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d'une invention à laquelle rélectricit^ est tout à fait étrangère, mais que je crois
lut INTRODUCTION
devoir, toutefois , vous intéresser. Dans mon parc se trouve un chemin creux que Ton se voit quelquefois dans la nécessite de traverser. Il n'y a pour cela ni pont ni passerelle* Mais, sur le bord de ce ravin, on voit un petit banc; le promeneur y prend place ^ et il n'est pas plus tôt assis qu'il se voit subitement transporté à Faulre rife.
Le voyageur met pied à terre et le petit banc retourne de lui-même chercher uu autre passager.
Cette locomotion est à double effet : il y a une même voie aérienne pour le retour.
Je termine ici mes descriptions ; en les conlîniiant, je craindrais de tomber dans ce ridicule du propriétaire campagnard qui, dès qu'il tient un visiteur, ne lui fait pas plus grâce d'un bourgeon de ses arbres que d'un oeuf de son poulailler.
DANS LÀ DEMEURE DE L'AUTEUR. ZLia
D'ailleurs,iie dois-je pas réserver quelques petits détails imprévus pour le visiteur qui viendrait lever le marteau mystérieux audessous duquel, on se le rappelle, est gravé le nom de
Robert Houdin.
THfiATRE DES SOIRÉES FANTASTIQUES DE ROBERT HOUDIN.
vaut d'aborder le ^ fond de mon sujet, I il est à propos, je [•crois, de donner quelques renseignements sur la salle de spectacle créée par moi sous le lilre de Théâtre des soirées fantastiques de Robert Houdin\ et dans laquelle j'ai présenté, pendant de longues années , le plus grand nombre des expériences que je vais décrire ici.
1. Le ptdtlic a considérableinenl abrégé ce tilre : le Dom Mol de Bobert Houdin désigne aujourd'hui le tliÉâtre et le genre de ipeclacle.
4 MÂGIË ET PHYSIQUE AUUSANTE.
Je pense être agréable au lecteur en faisant précéder cette description d'une anecdote dont les détails, si j'en juge par rirapression que m'en cause le souvenir après plus de vingt ans d'intervalle, ne peut, manquer d'exciter vivement son intérêt.
J'ai raconté, dans mes Confidences^ comment de mécanicien j'étais devenu prestidigitateur; mais ce que je n'ai pu dire, pour des raisons que je vais exposer plus loin, c'est à quelles bizarres circonstances je dois d'avoir pu construire mon théâtre avec des ressources pécuniaires beaucoup plus modestes que ne l'exigeait celte entreprise. Je puis mamtenant parler de cette affaire, et je le ferai d'autant plus volontiers que mon récit me fournira l'occasion de donner un souvenir de reconnaissance à un homme
THÉÂTRE DES SOIRÈbiS FANTASTIQUES.
dont ce qui va suivre fera connaître le noble cœur cl la délicale générosité.
Cette entrée en matière sera également une dédicace à mon bien regretté bienfaiteur et ami.
En 1843, n'étant encore qu'un horloger constructeur de curiosités mécaniques, j'eus Toccasion de vendre une pendule de précision à M. le comte de l'Escalopier.
Celle pièce, à laquelle j'avais porté tous mes soins, me valut plusieurs visites de mon noble client en vue de m'adresser des félicitations. J'eus tout lieu de croire, depuis, que mon client, grand amateur des arts en général et que la mécanique intéressait particulièrement, n'était pas fâché, tout en payant un tribut mérité au mécanicien, de lui faire une visite de temps à autre. Il trouvait là, chaque fois, une nouvelle curio-
MAGIE BT PHYSIQUE ÂUUSANTE.
silé en train d'exécution et, sans façon, il s'asseyail près de mon établi pour me voir travailler.
A cette époque, ainsi que jeTai dit ailleurs, tout en m'occupant avec mes ouvriers d'objets d'une fabrication productive, je confectionnais aussi les pièces mécaniques qui devaient figurer, un jour bien éloigné peutêtre, dans les séances publiques que je me proposais de donner.
Une intimité relative s'étanl par suite établie entre M de TEscalopier et moi, je fus tout naturellement amené à lui parler de mes projets de théâtre, et, pour les justifier, je lui avais donné, à plusieurs reprises, un échantillon de mon savoir-faire en preslidigitsition. Guidé sans doute par ses sentiments de bienveillance, mon spectateur m'applaudissait toujours et m'encourageait vivoraenl
à pousser à bonne fin la réalisation de mes projets. M* le comte de l'Escalopier, pos-sesseur d'une forlime considérable, habitait un des magnifiques hôtels qui entourent la place que l'on a appelée Royale ou des Vosges^ selon la couleur du drapeau de nos gouTcr* nanls. J'occupais un modeste appartement rue de Vendôme, au Marais, et celte disproportion dans l'importance de nos demeures n'empêchait pas le comte et l'artiste de se donner entre eux le nom de cher voisin et souvent aussi celui d'ami.
Mon voisin donc, très-partisan de mes pro^ jets, ainsi que je viens de le dire, m'en entretenait sans cesse ; et, pour m'exercer^ disait- il, à ma future profession, jwur me donner l'assurance qui me manquait alors, il m'invitait souvent à passer la soirée en compagnie de quelques intimes que je
me faisais un grand plaisir d'amuser avec mes tours d'adresse ; c'est ainsi qu'à la suite d'un dîner offert par M. de l'Escalopier à l'archevêque de Paris*, avec lequel U était lié d'amitié, j'eus l'honneur d'être présenté au digne prélat comme un mécanicien, futur prestidigitateur, et que j'exécutai devant lui une séance composée des meilleures de mes expériences.
A cette époque, je puis le dire sans y chercher aucune satisfaction de vanité rétrospective, j'étais assez adroit. Ce qui me porte à le croire, c'est qiie ma nombreuse assistance se montra émerveillée et que monseigneur lui-même m'adressa un compliment autographe que je ne puis m'empêcher de relater ici.
1 Monseigneur kîire, le martyr des barricodes de 1849.
TUËATRE DFi^ SOIRÉES FANTASTIQUES.
J'avais réservé pour la fin de ma séance un tour que, pour me servir d'une expression qui m'élail familière alors, je possédais au bout de mes doigts. Yoici sommairement en quoi il consistait : après avoir fait examiner avec soin par mes spectateurs une grande enveloppe de lettre cachetée sur tous les joints, je l'avais remise au gran l vicaire de monseigneur en le priant de la garder entre ses mains. Puis, remettant au prélat une petite feuille de papier, je l'avais prié d'y écrire secrètement une phrase, une pensée.
Le papier fut ensuite plié en quatre et ostensiblement brûlé. Mais à peine venait-il d'être consumé et les cendres dispersées, que, remettant Tenvcloppe à monseigneur, je le priai d'en faire l'ouverture. La première enveloppe étant dépouillée, on en trouva une autre également cachetée ; puis, après celle-là|
une aulie el Ton aniva ainsi à décacheter une douzaine d'enveloppes sortant les unes des autres, la dernière contenait le billet intact et regénéré; on se le passa de main en main el voici ce que chacun put y lire :
« Sans être prophète, je vous prédis, monsieur, de grands succès dans votre futui'e carrière, »
Je demandai à Monseigneur Affre la permission de conserver cet autographe; ce qu'il m'accorda avec une grâce charmante*.
A partir de cette soirée, M. de TEscalopier ne cessa de m'engager à frapper le grand ooupy comme il disait, et il insistait souvent sur ce sujet.
1 . Ce billet fut conservé par moi comme une pieuse relique ; je lit avais réservé une plaee secrète dans an portefeuille qpK je portais toujours sur moi. Dans le voyage que je fis en Âl<;éric, i*eus le malheur de perdre mon portefeuille et Tobjet précieux qu*il reniermait.
A ces amicales instances j'opposais Texéculion inachevée de certains Irucs qui m'étaient indispensables; ce qui n'était pas l'exacte vérité. La cause réelle de mes atermoiements olait l'insuffîsance de mes ressources pécuniaires. Â lort ou à raison , je mettais une certaine fierté à ne pas faire cet aveu, espérant arriver par mon travail au but que je me proposais. Pourtant, mi jour, à bout d'arguments sur cette question tant de fois traitée, je fus obligé délaisser entrevoir la vérité.
— Gomme cela se trouve à merveille, me dit le comte avec une bonhomie charmante, j'ai précisément chez moi une dizaine de mille francs dont je ne sais que faire; obligez-moi donc de me les emprunter pour un temps indéterminé ; vous me rendrez là ua véritable service.
N'élanl pas préparé à celte délicate proposition, je refusai. Pourquoi? je ne saurais le dire au juste; sinon qu'il me coulait d'asso cicr apiHori les intérêts d^un ami aux évenlualités de mon entreprise.
M. de TEscalopier essaya par divers raisonnements de vaincre des scrupules dont il soupçonnait la cause; n*y pouvant parvenir, il me quitta visiblement contrarié.
Je fus quelque temps sans le voir, ce qui m'attristait beaucoup; car, je dois le dire, ses visites, jusque-là très-régulières, étaient pour moi d'un grand charme et me donnaient une excitation salutaire pour mes travaux, mon noble voisin m'était devenu, en un mot, indispensable; j'étais sur le point d'aller le trouver, lorsqu'une après-midi je le vis entrer chez moi ; ses traits étaient contractés et
il paraissait èlre sous le poids d'une extrême émotion .
— Mon cher voisin, me dit-il en m*abordant, puisque vous ne voulez pas absolument être mon obligé, c'est moi qui viens aujourd'hui solliciter d'êlre le vôtre Voici le fail : Ma mère^ ma femme et moi, nous sommes sous le coup d'un danger imminent, d'un affreux malheur. Ce malheur, vous pouvez peut-être le conjurer. Vous allez en juger, ccou lez-moi.
» Depuis plus d'un an, on me vole dans mon secrétaire des sommes parfois assez considérables. Ne sachant à qui m'en prendre, j'ai successivement renvoyé tous mes domestiques; j'ai pris aussi toutes les précautions et sûretés imaginables : surveillance, changement de serrure, secrets aux portes, etc., rien n'a pu déjouer l'adresse et la perfidie
da malfaiteur. Ce matin encore, je viens de constater ]a disparition de deux billels de mille francs. Concevez- vous, ajouta lecomle, tout ce qu'il y a d'horrible dans la position où se trouve notre famille; le voleur, quel qu'il soit, si j'en juge par son énergique audace^ peut, s'il se trouvait pris sur le fait, nous assassiner les uns ou les autres pour se sau* ver... Voyons, ne pourriez- vous trouver au plus tôt un moyen de découvrir ou de prendre même cet audacieux coquin?
— Monsieur le comte, répondis je, vous savez bien que mon pouvoir magique ne dépasse pas la longueur de mes doigts, et^ dans le cas présent, je ne vois pas ea-quoi je pourrais vous être utile.
— Ce que vous pourriez foire? répliqua mon voisin ; mais n'avez-vous pas un pms* sant auxiliaire dans la mécanique?
TlIfcAÏUE DES SOIREES FANTASTIQUES. 15
— La tuocauiqnc?... alleiidcz doiicl...
Vous me mêliez sur la voie d'une idée. En effet, je me rappelle que, étant au collège^ • j'ai déjà, dans eertaine circonstance, à l'aide d'une machine d'invention bien primitive sans doute, découvert un gaillard qui me volait impunément mes richesses d'écolier.
Avec ce point de départ, je pourrai peut-êlre combiner quelque nouveau piège à voleur.
Laissez-moi y réfléchir; demain, vous aurez de mes nouvelles.
Une fois seul, poussé par celte excitation fébrile que les inventeurs savent si facilement provoquer, j'eus bientôt trouvé la solution du problème qui m'était proposé. Je fis immédiatement le plan de celte machine, et, sans plus tarder, je me mis à l'œuvre en me faisant aider de deux de mes ouvriers qui passèrent avec moi toute la nuit. Â huit
heures du matin, mon travail était terminé et prêt à être mis en place.
M. de TEscalopier, chez lequel je me rendis, avait été préalablement prévenu par un mot de moi, et il avait, sous différents prétextes, éloigné tout le monde de la maison afin que personne n'eût connaissance de notre installation.
Pendant que je travaillais à cet agencement, le comte, qui en ignorait les résultats, ne cessait de me témoigner son élonnement de me voir la main droite enveloppée d'un gant fourré et très-épais. Je ne lui donnai le mot de cette énigme que lorsque mes dispositions furent entièrement terminées.
— Tenez, lui dis-je, après avoir fermé le secrélaire, supposons que je sois le voleur; je mets la clef dans la serrure, j*ouvre avec précaution, et à peine la porte est-elle
UÊATRE DES SOIRÉES FAI9TÂST1QUES. 17
entr'ouverle que..., à cet inslant, un coup de pistolet retentit, et sur le dessus de mon gant se trouve imprimé en caractères ineffaçables le mot voLECR.
Voulant expliquer au comle les effets qui venaient de se produire :
— L'explosion du pistolet, lui dis-je, est pour vous donner Talarme et vous avertir, quelque part que vous soyez dans la maison ; puis, voyez-vous, aussitôt que le secrétaire en s^ouvrant laisse une ouverture suffisante, cette griffe portée par une tige et poussée par un ressort vient s'appliquer sur le dos de la main qui tient encore la clef. Cette griffe n'est, à proprement dire, qu'un instrument à tatouer; ce sont des pointes très-courtes, et très-aiguës, disposées de façon à former le mot VOLEUR. Ces pointes traversent un tampon imprégné de nitrate d'argent qui,
par le choc, se répand dans les piqûres et rend leurs marques ineffaçables pour la vie.
A ces explications y M. de rËscalo{âer devint sérieux et presque Iriste.
— Mon Dieu ! mon cher ami, me dil-if , que ferions-nous là? il n'appartient qu'à la justice de flétrir un coupable. Celte marque indélébile, dont le malheureux ne pourrait se débarrasser que par une horrible mutilalion, ne peut-elle pas, en le classant indéfi^ niment parmi les ennemis de la société, lui fermer la porte du repentir? Dn tel procédé serait inhumain et même injuste.
» El puis, ajoula*il en témoignant un senliment d'horreur^ ne peut-il arriver que, par suite de distraction, d'oubli, de fatale erreur, quelqu'un des nôtres fût viclime de nos sévères précautions, et alors...?
J'avais, dès les premiers mots du comlc,
reconnu la justesse de son appréhension et de ses craintes ; aussi, Tinlerrompanl :
— C'est juste, lui dis-je, je n'avais point songé à tout cela, mais il n'y a rien de perdu ; je ne vous demande que quelques heures pour apporter à l'instrument une modiGcation qui ne vous laissera rien à craindre ni à désirer.
Je courus m 'enfermer dans mon atelier* et, avant la fm de la journée, j'avais rapporté rinstrument modifié : à la place de la griffe d'impression, j'avais mis une sorle de griffe de chat pouvant faire sur la main une légère traînée, une simple égratignure susceptible d'être facilement guérie. Nous refermâmes le secrétaire et nous nous séparâmes, mon voisin et moi, en attendant les événemenls.
Pour stimuler la cupidité du voleur, M. de l'Escalopier fit venir plusieurs fois son agent
de change, on compta ostensiblement de l'argent, on simula des sorties, un petit voyage, une absence complète des maîlriîs de la maison. L'appât fut inutile, car la semaine se passa sans qu'il y eût aucun résultat ; le comte, en venant me voir chaque matin, m'abordait invariablement par ces mots : Ci Rien encore I »
Dans la famille de TEscalopier, le surnaturel commençait à prendre certain crédit.
Quant à moi, je me creusais en vain la tête pour trouver une explication à mon insuccès.
Nous étions au seizième jour d'attente et j'avais fini par prendre mon parti sur l'ennui que me causait celte affaire, quand, dans la matinée, je vis soudain entrer M. de l'Escalopier; sa figure était toute bouleversée
— Nous tenons enfin le voleur, me dit-i.
en s'essuyant le front, comme un homme qui
vient de faire une rude besogne ; mais, avant de vous le faire connaître, je veux vous raconter ce qui vient de se passer.
» 3'élais ce matin dans ma bibliothèque, qui, vous le savez, est assez éloignée de ma chambre à coucher, lorsqu'une détonation se fait entendre. Reconnaissant aussitôt le signal de notre piège, mais n'ayant aucune arme près de moi, j'arrache une hache d'une panoplie et je cours sus au voleur. Dans ma précipitation, je commettais là une grande imprudence; j'ignorais à quel homme j'allais avoir affaire et mon arme pouvait ne pas suffire à me proléger. Quoi qu'il en soit, une fois arrivé, je pousse violemment la porte et j'entre résolument. Jugez de mon saisissement, en me trouvant en face de Bernard*,
1. Je change le nom pour des raisons que Ton devra comprendre.
22 XAGIE ET PHYSIQUE AMDSANTE.
mon homme de confiance, mon factotum ^ presque mon ami, un homme que je tutoie depuis plus de vingt ans. Eperdu, ayant à peine conscience de ce que je vois, et ne sachant que penser :
» — Eh bien, Bernard ! balbuliai-je, quel est ce bruil, et comment te trouves-tu en ce moment dans ma chambre?
» — C'est bien simple, monsieur le comte, répond Bernard avec une certaine assurance:
je suis venu, comme vous Tavez fait vousmême au bruit de la détonation, et, cri arrivant, je viens de voir un homme se sauvant parrcscalicr de service; j'en ai été tellement saisi, que je n'ai pas eu la force de le poursuivre; il doit cire hors de la maison déjà.
» Sans phis de réflexion, je descends en toute hàle jusqu'au bas de l'escalier quîl me
désigne. Mais quoi ! la porle est fermée et la def est de mon côté.
» Une affreuse pensée me vient à Tespril :
— Si c'était lui !
i^ Je remonte et, celte fois, la vérité m'apparaît dans toute sa laideur. Je remarque que Bernard lient sa main droite derrière son dos; je la lire violemment à moi, cl, lui montrant le sang qui la couvre :
» — Malheureux, lui dis-je en le repoussant avec horreur, voici la preuve de Ion crime !
Cet homme, qui loul à T heure encore essayait de me duper, se jette à mes genoux en implorant ma clémence. Je n'écoute rien, je m'éloigne de lui en ayant soin de l'enfermer à clef.
» Yous connaissez, ajouta le comte, mon excellent docteur G.. .; c'est un homme d'un
bon conseil ; je courus le trouver ; je lui raconte ce qui vient de se passer, et, après nous être consultés sur ce qu'il y avait de plus sage à faire, nous revenons à Thôtel.
» — Voyons, dis-je sévèremen t à Bernard, depuis quand me voles-tu?
» — Depuis bientôt deux ans.
» — A quelle somme s'élève ce que tu m'as pris?
» — Je ne saurais le dire au juste... Une quinzaine de mille francs, peut-être !
» — Va pour quinze mille francs, lui disje ; je t'acquitte du reste; car tu me trompes sans doute encore... Et oii as-tu placé celle Sfomme?
» — J'en ai acheté des rentes sur TÉtat dont les titres sont dans mon secrétaire.
» Nous le conduisons à sa chambre, où il nous remet des valeurs équivalentes à la
somme qu'il disait m'avoir volée; après quoi, séance tenante, je lui fis écrire la déclaration suivante :
« Je soussigné déclare avoir volé à M. le » comte de TEscalopier la somme de quinze » mille francs que je lui ai prise dans son » secrétaire à l'aide de fausses clefs.
» Bernard X...
» Paris, le... »
» Enfin le docleur, prenant la parole, lui dit d'un ton sévère :
» — A partir d'aujourd'hui, il est de votre intérêt de rentrer dans une vie honnête et de racheter ainsi voire infâme passé; sinon, cet écrit, dont je reste le dépositaire, sera remis à qui de droit, et alors vous irez donner a la justice les détails de votre aveu. Sortez! et souvenez-vous que les
portes de cet hôtel vous sont à jamais fermées. »
Bernard mourut Tannée suivante ; son anden maître, toujours prêt à pardonner, donna quelques larmes à son souvenir en m'assurant qu^il était mort sous le poids de ses remords.
Son récit terminé, M. de TEscalopier tira •de sa poche un portefeuille, en sortit des papiers roulés ensemble et me les présentant avec une charmante expression de bonté :
— J'espère, mon ami, me dit-il que vous ne me refuserez pas maintenant la satisfaction de vous prêter cette somme que je dois à votre intelligente adresse ; prenez-la ; vous me la rendrez quand vous voudrez, et qu^il soit bien entendu que ce remboursement ne se fera que sur les bénéfices réalisés dans votre théâtre.
A celle olïre généreuse, rémotion me gagna et je restai quelques instants sans pouvoir articuler une parole.
Toutefois, faisant un effort sur moi-^ môme, je me levai, et, sautant au cou de mon noble ami :
— Tant pis pour Tétiquetle 1 lui dis-je,.
que je vous embrasse pour tant de bonté 1
Celle accolade fut le seul acte de garantie que M. de TEscalôpicr voulut accepter de
moi*.
Grâce à l'augmentation de mes finances, je pus donner cours à mes projets de consti'uclion, et je fis sans plus tarder b«^tir^ au Palais- Royal, une salle dont, en quelques mots, je vais décrire l'intérieur et les abords.
1. L'excellent accueil que le public fit h mes représentation» me permit, un an après r ouverture de mon lhé«1lre, de m*ac- ^Uer enveis mon généreux créancier.
Les galeries qui entourent le jardin du Palais-Royal sont divisées par des arcades dans lesquelles sont installés des magasins qui passent à juste titre pour renfermer tout ce que Paris possède de plus riche, de plus élégant et de meilleur goût.
Au-dessus de ces arcades, il existe au premier étage de vastes appartements occupés par des établissements publics , cercles , cafés, restaurants, etc. C'est dans l'emplacement de Tun de ces appartements, au n** 164 de la rue de Valois, que je construisis mon théâtre, embrassant, comme largeur, trois arcades et, comme longueur, la dislance entre le jardin et la rue de Valois, c'est-à-dire toute l'épaisseur du bâtiment. Les dimensions de cette salle étaient, comme on le voit, fort restreintes ; c'est à peine si deux cents personnes pouvaient y être contenues; il est
tuëâtre des soirées Fantastiques. 29
vrai que les sièges étaient confortablement divises en stalles.
Si les places étaient peu nombreuses, le prix en était assez élevé ; ce qui établissait une compensation en faveur de mes intérêts.
On en jugera par le tableau suivant :
AvanUscciies 5 francs.
Loges. 4 »
Stalles 5 »
Galeries 2 »
Les enfants payaient place entière.
Dans le principe, ces places dites de galeries portaient le nom de parterre ; c'en était en effet. Mais, plus lard, m'étanl aperçu que beaucoup de personnes hésitaient à prendre des places de ce nom, j'avais eu recours à l'euphémisme et j'employai le mol de galerie pour les désigner; ce qui m*avail fort bien
réussi, car, parmi les occupants de ces places ^ les dames étaient grandement représentées* Ma scène était petite et proportionnée, du reste, à la grandeur de la salle ; elle repré* sentait une sorte de petit salon Louis XY blanc €tx)r, uniquement meublé de ce qui était indispensable à ma séance. On y voyait une table de milieu, deux consoles et deux petits guéridons. Une tablette de même style régnait dans le fond de la scène dans toute sa largeur; j'y déposais les objets devant servir à l'exécution de mes séances. Le parquet était couvert d'un riche tapis.
Il y avait à la droite et à la gauche de ma scène une porte à deux battants ; cette largeur d'enlrée était nécessaire pour Pintroduction de certaines pièces mécaniques*
La figure suivante complétera cette explicaliou»
TilËATKE DES SOEItlLS FANTASTIQUES. M
La porle pratiquée sur le côté droit de lu scène communiquai L à une chambre où, le soir, je préparais mes cxpi'Tiences cl qui, dans
la journée, me servait d'atelier. Une grande leuêlrc donnant sur le jardin du Palais-Royal rendait cette pièce fort plaisante ; c'est là que j'ai exécuté grand nombre de trucs dont je vais donner la description.