DE LA BASE SCIENTIFIQUE DE LA MORALE
Quand, dans l’avenir, on cherchera à préciser le rôle du XIX e siècle, dans l’évolution de la connaissance humaine, on s’apercevra que sa caractéristique aura été le développement en l’homme de la faculté d’apprendre, comme une subite ouverture d’âmes et de consciences, une éclosion de germes accumulés par les siècles, mais étouffés sous la masse des préjugés et des routines. L’homme d’aujourd’hui diffère surtout de l’homme d’il y a cent ans en ce que sa raison s’est dégagée de l’esclavage des dogmes, des postulats, des axiomes de toute nature que les générations qui nous ont précédés héritaient, sans discussion, sans inventaire, des générations anciennes. A part quelques esprits indépendants, trop rares, et que la foule taxait de témérité et d’irrespect, ceux-là même qui constituaient le groupe des intellectuels restaient hypnotisés devant les enseignements du
passé, en un engourdissement qu’entretenait la vieille chanson sentimentale dont tous murmuraient le refrain, sans même chercher à le comprendre.
Il n’y a pas longtemps encore que certaines questions, celles qui touchent à l’essence même de notre nature étaient considérées, affirmées, acceptées comme intangibles : de par l’autorité politique et académique certains problèmes étaient soustraits au droit d’investigation, et, en cas d’incartade, les tribunaux, d’accord, il faut l’avouer, avec les mœurs et avec l’opinion prédominante, étaient appelés à intervenir et à refréner l’audace des penseurs. Les livres des savants étaient tenus à l’index, et dans le pays de la Révolution, alors qu’en Angleterre, en Allemagne, Buchner, Darwin, Haeckel, reconstituaient de toutes pièces les sciences naturelles, Littré était honni et Quatrefages restait le grand prophète de la révélation mosaïste.
Et il en fut ainsi sous le caporalisme du premier Napoléon, sous la restauration cléricale, pendant le bourgeoisisme financier de l’orléanisme, et encore durant la mascarade éhontée du second Empire. Nous sentions que nous vivions dans le rêve, dans le cauchemar, et nous n’avions par le courage de nous en évader. Les faits brutaux de 1870 nous ramenèrent à la réalité : il avait fallu, pour nous réveiller, ce coup de couteau dans nos œuvres vives : et de ce jour commença dans l’intellect français le travail que l’on peut appeler de
clarification dont les résultats se produisent aujourd’hui. La conscience générale s’est ouverte au raisonnement en même temps que s’imposait un besoin de précision scientifique, de netteté positive : il avait fallu l’excès de mensonge pour nous donner cette soif de vérité.
Le travail s’est fait de lui-même par une lente infiltration, les questions se sont posées, la critique s’est instituée, et c’est avec une sorte de surprise qu’un jour l’esprit s’est trouvé libéré de croyances légendaires, sans bases certaines, et dont à l’examen les conséquences morales et intellectuelles apparurent inacceptables et dangereuses. Les temps de foi étaient passés, et nulle affirmation n’était plus acceptée, si elle n’était passée au crible du raisonnement ; un départ s’opérait entre les conceptions de l’imagination, si séduisantes que fussent les formes dont elles se revêtaient et celles qui ne devaient relever que de nos facultés de compréhension. En dépit de résistances, parfois furieuses, un procès en révision s’engagea, et le passé dut comparaître pour répondre de ses faux et de ses mensonges.
La croyance, si douce à la paresse humaine, parut insupportable aux esprits en travail, et on s’aperçut qu’il était inexact qu’elle fût, comme on l’affirmait, aussi nécessaire que le pain. C’est là une de ces formules lapidaires qu’il a suffi de prononcer lentement et en les écoutant pour que leur inanité éclatât. En effet, qu’est-ce que la croyance pure, sinon une abdication consentie, définitive
du droit de penser : est-il de la dignité humaine d’accepter telles affirmations dont on nous interdit le contrôle ? La curiosité n’est-elle pas le commencement de la connaissance ? Non, la croyance ne nous est pas nécessaire, elle correspond au contraire à un état maladif de la conscience, à une dépression qui en paralyse les ressorts. L’homme sain n’entend rien accepter sans examen, et c’est seulement quand nous avons acquis la preuve de la plus grande probabilité que nous pouvons hasarder une affirmation, sans l’imposer d’ailleurs à autrui : car autant la croyance est hautaine, autant la connaissance est modeste et doit l’être. Ainsi que le démontre Strada dans son œuvre géniale et touffue, il n’est rien que le fait, il est la seule base de la certitude. Dès qu’un fait a revêtu un caractère positif, dès qu’il a résisté à toutes les discussions, aux expériences scientifiquement instituées, alors seulement nous pouvons bâtir sur lui un édifice de probabilité, sans que nous perdions jamais de vue que nos moyens d’investigation peuvent se perfectionner et qu’il convient de faire entrer en ligne de compte les éventualités critiques.
Cette théorie du besoin de la croyance a servi de substratum à toutes les religions et elle a eu pour auxiliaire tout puissant la paresse mentale de l’être humain. L’esprit est plus rebelle au travail que la chair, par ce que la faim de la connaissance est moins douloureuse, au début des sociétés, que la faim du corps. L’homme éprouve à
penser plus de fatigue qu’à peiner sur la besogne la plus dure : tel ouvrier intensément laborieux, se refusera à l’effort cérébral, en raison des différences de plans de l’évolution ; l’homme est évolué physiquement à un haut degré ; les outils matériels sont arrivés à une perfection relative, tandis que l’outil mental est encore au début de son développement. Les religions ont été l’expression de ce double état ; elles ont fourni à l’intellectuel encore fruste un aliment facile à digérer, savoureux, et engourdissant : elles lui ont rendu le service intéressé de lui éviter l’effort en lui fournissant des solutions toutes faites, séduisantes, et si habilement imposées qu’elles ont pénétré au plus profond de l’être : elles ont spéculé sur les inégalités d’intellect pour rejeter plus en arrière ceux qui n’étaient qu’au stade de l’évolution physique et pour exalter au contraire chez les plus tôt intelligents le sens d’exploitation des ignorants et des arriérés.
Toutes les religions, qu’elles qu’elles soient, sous prétexte de répondre à des curiosités instinctives, ont bâti des théories ayant pour but d’augmenter l’inégalité et de la perpétuer en la présentant comme inéluctable, et, à ce point de vue, le christianisme a accompli, dans le mal, l’œuvre la plus délétère. Les esclaves du monde antique conservaient quand même la volonté intime de la révolte, et le mouvement s’accentuait avec une évidente violence, quand la théorie chrétienne vint affirmer aux misérables que leur malheur
non seulement était inévitable, mais que de plus il constituait pour eux une grâce d’état. Le mal était un bien. Les riches et les puissants seraient maudits dans l’éternité, tandis qu’au contraire ceux qui auraient souffert sur cette terre étaient désignés pour le bonheur éternel. Le mot célèbre, attribué à Jésus — Mon royaume n’est pas de ce monde — est la parole la plus habile qui ait jamais été prononcée, car elle coupe court à toute revendication terrestre. Les pauvres ne devaient plus avoir que pitié pour les maîtres du monde qui expieraient dans les flammes de l’enfer leurs voluptés menteuses. Heureux les pauvres ! est une formule qui a plus contribué à la dépression de la cérébralité humaine que toutes les persécutions et toutes les violences. Le vrai miracle de Jésus, c’est d’avoir pu inculquer aux hommes la notion de la résignation, l’illusion rémunératrice de la souffrance et du renoncement joyeux aux revendications immédiates, puis d’avoir édifié sur ces prémisses habiles et mensongères toute une morale sociale qui est la négation même de la morale et a pour sanction les fictions des récompenses d’un autre monde.
Négation de toute morale : car elle a pour résultante fatale l’égoïsme, la volonté du salut individuel ; la charité qu’elle prêche n’a d’autre raison d’être que les compensations attendues post mor tem ; la fraternité qu’elle enseigne n’est basée que sur les bénéfices qu’on en peut retirer. L’unique souci, c’est le bonheur personnel, à plus ou moins longue échéance, et cette religion a l’horrible cou-
rage d’admettre que des élus peuvent être éternellement heureux, \alors que des millions de damnés se tordent dans des supplices qui jamais ne cesseront. Cette conception qui fait la base de l’enseignement chrétien répugnerait même aux plus cruels des hommes, dont pas un tout au moins ne le préconiserait comme idéal de justice et d’amour.
Les religions sont pourtant arrivées à inoculer à la majorité des hommes cette croyance que, hors d’elles, il n’est pas de morale possible, que seules leurs doctrines peuvent former les consciences à la vertu, et nous avions récemment le grand regret de lire dans un rapport présenté, le 7 avril 1897, au comité de défense des enfants assistés par M. Louis Puybaraud, inspecteur général des services administratifs du Ministère de l’Intérieur, cette incroyable déclaration :
— L’éducation de la jeunesse, il ne faut pas aller la chercher autre part que dans l’enseignement de la morale religieuse, de cette morale qui est de tous les temps parce qu’elle ne se préoccupe pas du temps ; au regard de cette morale, il n’y a qu’une chose sérieuse dans la vie, c’est la mort, et c’est en vue de cette échéance qu’il faut apprendre, à verser chaque jour à son compte. Cette morale a pour sanction la vie future sans l’espérance de laquelle la vie présente ne serait qu’une amère détision. S’il n’y a pas de vie future, je me demande ce que nous faisons ici. Comme le disait récemment un orateur puissant, je crois que la vie
a un sens. On chercherait difficilement ce sens au travers des inégalités, des tristesses, des injustices de l’existence qui apporte à tous des douleurs et réserve à bien peu quelques joies, encore mélangées. Ce sens, il traverse la vie, pour aller au-delà. L’important est que l’éducation de l’enfant, la culture de sa conscience soient données à la lumière de ces principes qui règlent toutes les heures de la vie, parce qu’ils ont pour suprême objet de régler l’heure de la mort.
Ainsi, d’après nos gouvernants, il n’est d’autre fondement à la morale que la doctrine religieuse, et il est insisté sur ce point, tout à fait chrétien, que la vie n’est rien, que la mort est tout et que l’homme ne doit agir qu’en vue d’un avenir postterrestre. Une bonne action n’est qu’une somme versée à la caisse d’épargne de l’au-delà, et bien entendu à son compte personnel. On doit être bon, non dans l’intérêt d’autrui, mais dans le sien propre, en restant bien convaincu que les souffrances et les misères sont d’ordre naturel et inévitable. Les riches et les heureux n’ont qu’à payer une prime d’assurance en vue de la vie future, pour que tout soit régulier ; les pauvres et les misérables n’ont qu’à passer condamnation sur leur malheur. Tout est bien ainsi, et la morale est sauve. Il est clair que c’est là une nouvelle affirmation de cette faillite de la Science, si énergiquement formulée par M. Brunetière, et contre laquelle protestait, plus énergiquement encore, M. Berthelot, disant :
— Morale privée et morale publique, politique
et sociologie, il n’y a rien là qui doive être arbitraire, rien qui ne do^ve être mis en conformité, avec les règles scientifiques, déduites de l’observation et de l’induction, c’est-à-dire des lois qui président à la constitution physiologique et morale de l’homme. C’est la science qui établit les seules bases inébranlables de la morale, en constatant comment celle-ci est basée sur les sentiments instinctifs de la nature humaine, précisés et agrandis par l’évolution incessante ne nos connaissances et le développement héréditaire de nos aptitudes (discours prononcé le 4 avril 1895).
Il y a là une affirmation catégorique de l’identité de la Science et de la Morale qui satisfait à priori notre raison : elle écarte tout mysticisme, tout miracle, toute révélation, c’est-à-dire tout ce qui par essence est en dehors, au-dessus de toute preuve.
Il n’y a plus de voie ouverte que vers la vérité, et force est bien d’en passer par là. Certains affectent d’en rire et mettent la science au défi de faire jaillir la morale de ses cornues et de ses alambics.
Cherchons. Voyons quels sont les enseignements de la Science et comment ils se sont dégagés peu à peu des ténèbres où les légendes religieuses avaient enveloppé la réalité.
La science a eu fort à faire pour écarter les obstacles de toutes sortes dont le passé avait encombré sa route. C’était d’abord la création du monde, à une date affirmée, il y a quelque six
mille ans. La géologie, science toute nouvelle et qui à l’heure actuelle ne figure encore dans le programme d’aucun examen d’instruction secondaire, révéla tout à coup que la formation de la terre remontait à des temps dont l’éloignement était presque impossible à calculer, mais qui se chiffraient par millions d’années : puis la théorie de création immédiate, produite par un caprice divin, fut détruite par la constatation certaine de l’apparition successive d’êtres de formes différentes, d’espèces aujourd’hui disparues, de transformations dues aux milieux sans cesse modifiés.
L’étude des couches de terrain qui composent notre globe, pour si superficielle qu’elle soit encore, suffit pour infirmer les récits de toutes les bibles, dans lesquelles nous ne pouvons plus voir que des échos lointains et défigurés de cataclysmes cosmiques, remontant à des époques qu’il nous est impossible jusqu’ici de préciser.
Du moins les espèces ont-elles été créées individuellement par un effort renouvelé et spécial d’une puissance surnaturelle ? L’expérience nous prouve tous les jours que l’être est en continuelle transformation, que l’évolution est perpétuelle et que la constitution des individus vivants n’est que la conséquence d’une adaptation et d’une sélection jamais interrompues. Au lieu d’un miracle incessant, d’autant plus inacceptable qu’il attribue à un dieu parfait la création volontaire d’êtres imparfaits, nous rentrons avec la science dans la logique appuyée sur les faits, et nous ne
nous heurtons plus des absurdités imposées :
car, il est important de noter que cette science reste modeste dans ses affirmations. Armée de la critique, elle peut constater que tel fait, affirmé jusqu’ici comme article de foi, n’est qu’un mensonge mais elle se garde bien d’ériger elle-même en axiome indiscutable la théorie qu’elle lui substitue. Pour en donner un exemple, lorsque la science a prouvé par la découverte de l’argon que l’air était composé non de deux, mais de trois éléments, elle n’a pas prétendu que ce chiffre de trois était une limite contre laquelle nulle observation ne prévaudrait à l’avenir : et elle a montré une prudence d’autant plus probe qu’aujourd’hui déjà d’autres éléments constitutifs ont été découverts, dans la constitution de l’air atmosphérique. La foi arrêtait l’examen, la science le provoque et l’encourage. Pour elle il n’y a jamais chose jugée, et elle admet la révision en permanence. Elle sait qu’elle manquerait absolument à sa mission, si à une foi elle opposait une autre foi, une religion à une religion, un dieu à un dieu. Elle se livre ellemême à l’investigation, elle se donne aux chercheurs comme instrument d’observation et d’études, et le jour où elle semble vaincue, elle accepte sa défaite de bon gré, puisqu’elle ne peut être vaincue que par elle-même.
Elle ne brûle pas ses contradicteurs, elle les écoute attentivement, et nulle vanité sotte, nul préjugé d’autorité ne s’oppose à ce qu’elle reconnaisse, s’il y a lieu, le bien fondé de leur critique.
Il convient de placer ici une importante remarque. Certains esprits timides, désireux de conciliation à outrance, se préoccupent de trouver un lien de rattachement entre la religion et la science. Us partent de ce principe que la notion métaphysique est indispensable à l’homme, que l’idée d’un dieu personnel, unique et mystérieux, tout puissant surtout et adorable, est innée en nous, et ils s’efforcent de plier les enseignements de la science à des concessions bâtardes qui lui permettent d’entrer dans le lit de Procuste du passé : leur principal argument est justement l’impossibilité — certaine selon eux — de trouver dans la science pure une base de morale. A la foi despotique, ils substituent un déisme édtilcoré qui leur apparaît comme sanction indispensable de l’idée du bien. Mais ce qu’ils oublient, c’est que la science est justement l’antithèse de la foi et que, en matière positive, on ne dit pas — je crois — mais je sais ou je ne sais pas , et qu’on ne dissimule pas son ignorance sous les fantaisies d’une imagination plus ou moins surchauffée.
Le je ne sais pas est la raison d’être, le substratum de la science : c’est pourquoi ses méthodes vont du connu à l’inconnu.
Comment et pourquoi le monde a-t-il été créé ? Comment s’est formée la substance, comment s’est révélée la force, quel est le principe des choses, du mouvement de l’évolution ? A ces questions, la science, sans fermer le champ des hypothèses logiques, ne répond que par un modeste Ignoramus ,
mais sans accepter V Ignorabimus — nous ignorerons toujours — de Bois Reymond. Sa mission commence au fait réalisé, et par le groupement des faits, elle essaie de remonter aux lois et aux principes. Mais comme l’a écrit si justement Renan, qui nous dit que les lois constatées aujourd’hui et qui nous paraissent vraisemblablement éternelles ne seront pas modifiées demain ? La terre exécute son mouvement d’occident en orient. Qui oserait affirmer que demain ou dans des siècles, ce mouvement ne se modifiera pas ? La science ne s’attache qu’aux contingences, et si elle se préoccupe de l’absolu, ce n’est qu’en vertu de cette notion que la limite de l’inconnu doit et peut toujours être reculée.
A regret, mais honnêtement, elle laisse dans le domaine de l’hypothèse la Force Première dont nul jusqu’ici n’a compris l’essence, de même que nulle explication véritable ne satisfait la critique, sur la mise en action de l’univers, sur la différenciation des choses, sur l’origine du mal. Elle se défend de toute illusion, que ce soit celle d’un paradis terrestre où la manducation d’une pomme fut à jamais funeste à la race d’Adam, que ce soit comme dans les théories gnostiques et mystiques, l’involution dans la matière avec évolution subséquente vers l’Esprit. Elle s’en tient à ce que lui révèlent le travail du laboratoire, l’étude astronomique élargie par la spectrographie, la chimie dissociatrice des éléments. Il ne s’agit plus, bien entendu, de revenir à la distinction de Kant entre les questions accessibles à la raison et celles qui lui sont
interdites : elle ne considère aucun domaine comme fermé, elle ne se désintéresse d’aucun problème. Seulement là où l’obscurité se fait trop profonde, elle s’arrête, attendant d’avoir découvert une lumière nouvelle, après quoi elle se remet en marche Et peu à peu une série de faits se dégage, concordant entre eux et qui lui révèlent, sinon l’origine, tout au moins les modes d’évolution de la Force.
De ces faits, nous n’en retiendrons que deux qui donnent à la morale la base cherchée.
Le premier, c’est l’unité de la substance : cette idée aussi vieille que le monde raisonnant s’affirme chaque jour plus énergiquement par l’expérience. Les études de Darwin, d’Haeckel, de Vogt, de Wurtz, de Berthelot, de Pasteur, tendent à faire disparaître du programme des vérités indiscutables la distinction entre la matière organique et la matière inorganique. La théorie des règnes — minéral, végétal et animal — ne peut plus prévaloir contre les preuves de l’organicité universelle. Tout est vivant dans la nature : il n’y a que des modes et des degrés d’évolution. Le minéral, ainsi que l’ont établi Thoulet, Marco Pilo et tant d’autres, a sa modalité vitale, attestée par la cristallographie. L’affinité chimique n’est qu’une forme élémentaire de la sélection et de l’adaptation : elle démontre l’instinct sélectif du minéral s’agrégeant à telle substance de préférence à telle autre, et possédant, si obscur qu’on le veuille, le sens de la forme. L’étude des infiniments petits, des agrégats moléculaires, des parcelles gazeuses fait disparaître la
barrière qui séparait les inorganismes des organismes. Il n’y a qu’organismes, se pénétrant les uns les autres, se recherchant ou se repoussant, s’aidant ou se combattant, produisant, en les conditions favorables de développement, des organismes de plus en plus compliqués et affinés, du minéral au végétal et du végétal à l’animal. La nature nous apparaît comme une chaîne ininterrompue allant du simple au composé, de l’imparfait au parfait, du silex et du gaz à l’homme.
En même temps, la Chimie, s’attaquant à l’ancienne théorie des corps simples — déclarés tels à jamais par l’autorité académique — peu à peu analyse, décompose les gaz en leurs éléments, sans affirmer que ces éléments soient eux-mêmes indécomposables : et William Crookes a pu, par l’étude des terres rares, hasarder l’hypothèse probable des méta-éléments et du protyle ou matière première. L’idée de l’Unité de la matière — toujours en évolution, en état de transformisme — est une des plus fécondes et des plus grandes que la science ait récemment évoquées. L’Univers n’est que l’ensemble des modalités d’une substance première, en travail d’évolution. L’antique système de Démocrite affirmant que tous les corps sont composés d’atomes et que l’atome est un et identique à luimême, modifiable par le mouvement créateur des milieux nouveaux, est aujourd’Iui acceptée et vérifiée : il n’y a que des molécules vivantes dont l’agrégat compose la vie universelle et l’individualise en êtres personnels. A mesure que les appareils
«ats
de chimie poussent plus loin la dissociation des éléments, on commence à voir apparaître l’éther, à ce point qu’un des derniers chercheurs qui aient découvert un nouveau gaz dans l’air n’a pas hésité à lui donner le nom d’éthérion, comme plantant un drapeau sur la vie d’un continent nouveau.
Hertz a prouvé que les phénomènes de chaleur, de lumière, d’électricité n’étaient que les manifestations — proches parentes — d’un même groupe de forces et résultaient des vibrations transversales de l’éther.
— Ainsi, disait-il en 1789, à Heidelberg — ce domaine de l’électricité s’étend à la nature entière. Il nous touche nous-mêmes. Nous savons que nous avons réellement un organe électrique, l’œil. D’un côté nous rencontrons la question de l’action immédiate à distance. Dans une autre direction, nous rencontrons le problème de la nature de l’électricité, et, immédiatement connexe avec ces problèmes, s’élève la question capitale de l’essence de l’éther, des propriétés du milieu qui remplit l’espace, de sa structure, de son repos ou de son mouvement, de son infinité ou de ses limites. De plus en plus il semble que ce problème domine tous les autres, que la connaissance de l’éther doive rendre accessible celle des choses impondérables et de plus l’essence de l’antique matière elle-même et de ses qualités les plus intimes, la pesanteur et l’inertie. Et la physique actuelle aborde cette question, si tout ce qui existe n’a pas été créé de l’éther.
Et depuis vingt ans la solution du problème a
lait de si grands progrès que l’idée de Hertz n’est plus aujourd’hui à l’état d’hypothèse. Or ne sent-on pas que dans cette conception unitaire de l’univers se trouve nécessairement impliquée celle d’une parenté absolue entre tout ce qui existe. On pressent que notre système terrestre, pour ne nous en tenir qu’à lui, forme un tout, une entité dont les éléments sont intimement liés les uns aux autres, issus d’une origine commune, comme animés d’un même sang coulant dans les veines d’une même famille. L’homme véritablement pénétré de l’esprit scientifique ne peut rien considérer avec indifférence, car en tout il y a des éléments identiques à ceux qui forment son être propre.
C’est la vieille formule de la Table d’Emeraude attribuée à Hermès Trismégiste :
— Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et comme toutes choses sont venues de l’Unité, ainsi toutes choses sont nées dans cette chose unique par adaptation.
Nées d’une même chose, c’est la constatation scientifique de la fraternité, de la solidarité des êtres et des choses.
La Science nous a dotés d’une autre conquête, par l’affirmation de la conservation de l’énergie, de la force qui se trouve dans le monde en quantité immuable et constante, dont nulle parcelle ne disparaît, mais qui est sans cesse en voie de transformation.
Déjà Lavoisier nous avait prouvé que la matière du Cosmos n’augmente ni ne diminue, et que, quand
elle semble disparaître, comme par exemple dans la combustion, elle ne fait que changer de modalité.
Cette théorie, aujourd’hui indiscutée, a pour résultante nécessaire l’action toujours présente des êtres et des choses les uns sur les autres.
Aucun mouvement ne se perd, nulle action ne s’anéantit, mais tous les éléments du Cosmos réagissent les uns sur les autres, et il n’est si petite parcelle qui ne reçoive le contre-coup d’un acte accompli — acte physique ou mental. Le monde, la vie, les sociétés ne sont que de perpétuelles réactions de forces, opérant en une perpétuelle mutualité d’efforts. L’isolement est un mot vide de sens, tout est lié à tout, et influençant tout, est par tout influencé.
D’où la conception d’un organisme universel, composé d’organismes collectifs subdivisés euxmêmes en organismes individuels. Tous en état de dépendance mutuelle, à la fois atcifs et passifs, et dont nul ne peut être en état d’inéquilibre sans que la masse totale soit affectée et affecte à son tour tous les composants, en vertu d’une solidarité basée, non plus sur des concepts d’imagination, mais sur les faits eux-mêmes.
Notre être humain n’est qu’une parcelle individualisée du grand être qu’est l’univers : et cette unité, combinée avec la conservation de l’énergie, a pour corollaire fatal, indiscutable, la solidarité qui est la véritable base de la morale. La nature étant une, toutes ses parties s’engrènent, se mêlent, se pénètrent, et il n’est pas d’action qui s’exerçant
sur l’une n’ait sa répercussion sur les autres. Nulle énergie ne se perd, et sous une forme ou sous une autre, l’ébranlement de la moindre molécule porte son action dans toute la masse : et le heurt est subi, de choc, en retour, par la molécule même d’où l’ébranlement est parti.
Il existe donc, répétons-le, une solidarité absolue parfaite entre toutes les parties du grand tout, et sur notre terre, il n’est pas, dans l’ordre matériel, ni dans l’ordre moral, d’acte qui n’influe, en bien ou en mal, sur la totalité des êtres ou des choses qui l’occupent.
Le bûcheron qui porte sa cognée dans le tronc d’un chêne se doute-t-il qu’il contribue, sur l’ordre d’un maître ignorant, à un déboisement qui compromettra la sécurité d’un pays voisin ?
Toutes les fois qu’il y a souffrance chez un être humain, il y a misère physiologique qui influe sur la race : toutes les fois qu’il y a maladie chez un être humain, il y a danger de maladie pour l’humanité tout entière : l’organisme affecté évolue des germes mauvais qui circulent et vont porter dans l’atmosphère, respiré par tous des ferments pathogéniques. Cette vérité, instinctivement comprise, a donné naissance à divers procédés d’assistance des malades, à la création d’hôpitaux. Pour provoquer ces moyens de défense on a cru devoir faire appel à des sentimentalités basées sur des compensations de récompenses célestes. La science n’a pas recours à ces chantages d’éternité. Maladie ou misère sont des dangers non pas seulement pour l’individu qui
en souffre directement, mais pour le corps social tout entier : quand un membre de la collectivité est atteint, la collectivité tout entière subit le contrecoup de son mal: à supposer que son affection ne soit pas immédiatement contagieuse, dans le sens ordinaire du mot, l’affaiblissement de son organisme est une dépression dans l’organisme collectif, ne fût-ce que par la procréation possible d’enfants qui, nés malingres, contribuent à la faiblesse de la race. Que m’importe, dira l’ignorant, après moi le déluge. Mais si on lui montre dans le passé l’incurie égoïste de ceux qui l’ont précédé génératrice des mille misères dont il souffre, il fera un retour sur luimême et comprendra cette solidarité du passé et de l’avenir.
Je citerai,, à ce propos, quelques lignes extraites d’un livre excellent, — U Idéalisme social , — récemment publié par M. Eugène Fournière.
— Cette solidarité perpétuelle de l’effort humain, dit-il, ne se conçoit pas seulement dans la durée, mais aussi dans l’espace, et c’est par la solidarité dans la durée. Il nous est interdit de connaître sans participer, et c’est par la connaissance de nos semblables que nous acquérons le sentiment de solidarité de l’espèce. Dorénavant rien de ce qui la touche ne pourra nous être indifférent, et, nous otant intéressés à elle dans son existence passée et présente, nous ne pourrons pas nous désintéresser de son existence future. Notre devenir individuel ne nous inquiétera plus, la connaissance du réel nous ayant fait comprendre et accepter l’inévitable
fin de tout être vivant et le devenir collectif absorbera impérieusement tous nos désirs, toutes nos aspirations d’éternité. Les satisfactions que notre esprit avait désirées pour nous mêmes au-delà de notre vie, joies accrues, douleurs disparues, sens perfectionnés et multipliés, facultés agrandies et diversifiées, nous les désirerons pour l’espèce, et notre désir, formulé et communiqué, préparera leur réalisation pour l’avenir.
De là, cette déduction fatale que faire le mal, c’est se nuire à soi-même, dans le temps et dans l’espace. C’est créer pour la collectivité, et pour soimême qui en fait partie, un danger de vengeance et de représailles : c’est augmenter pour les générations présentes et à venir la somme des dettes à payer, c’est en un mot déséquilibrer l’ordre universel et créer des désordres auxquels nul n’échappe alors même qu’il s’en croit le mieux garanti par son égoïsme. Chaque homme souffre du mal que font les hommes : tous les hommes souffrent du mal que fait un homme. L’homme qui fait le mal ressemble à ce fou qui jetterait du poison dans une mare, puis, s’imaginant que le poison n’a contaminé que le cube d’eau dans lequel il a été précipité, croirait pouvoir boire impunément de l’eau à quelques coudes de là. C’est ce que la Constitution de 93 avait si noblement formulé en son article 34 :
— Il y a oppression du corps social quand un seul de ses membres est opprimé...
Là se trouvait notée politiquement cette grande vérité de l’unité et de la solidarité.
Cette solidarité que chacun comprend dans le domaine matériel n’est pas moins réelle dans le domaine moral. M. Fouillée a développé récemment une théorie des Idées-Forces : elle est exacte en principe. La pensée, manifestation matérielle — quoique encore tenue pour invisible et impondérable — ce qui n’est dû évidemment qu’à l’imperfection de nos moyens d’investigation et aussi à notre crainte de heurter des idées préconçues — constitue un germe qui, transporté sur un terrain favorable, se développe en bien ou en mal. La pensée mauvaise empoisonne le plan moral, comme la goutte de venin corrompt l’eau d’un lac. Acte en puissance ou acte en réalisation influent — quoique à des degrés divers — sur le bien-être matériel ou moral de la collectivité tout entière.
Cette conception de la nature matérielle de la pensée semble jusqu’ici inadmissible et répugne tout particulièrement aux spiritualistes qui exigent l’Immatérialité de l’âme et de ses manifestations. Cependant cette hypothèse des microbes de la pensée — à laquelle certaines expériences nouvelles de transmission à distance donne un commencement de réalité — n’est point en dehors de la logique : bien au contraire. Et voici un fait sur lequel il est bon de rappeler l’attention de ceux qui ne sont pas aveuglés par le préjugé religieux.
On sait que, lorsque des microbes de nature mauvaise se sont introduits ou générés dans le corps humain, nous sommes défendus contre eux par des organismes microscopiques auxquels on a
donné le nom de Leucocytes ou de Phagocytes, véritable armée qui se précipite au secours de l’être et s’efforce d’absorber, de dévorer, de détruire les microbes ennemis. Eh bien, ne sentons-nous pas qu’il se passe dans le cerveau des faits analogues ? Qu’une pensée nouvelle surgisse en nous, qu’elle nous vienne de l’extérieur ou qu’elle provienne de notre propre fonds, et que cette pensée soit mauvaise, et aussitôt, sans que pour ainsi dire notre volonté ait à intervenir, des pensées saines, morales réagissent et entrent en lutte contre la pensée criminelle. Nous avons la notion d’une véritable lutte soutenue par ces phagocytes mentaux, qui s’efforcent et combattent le bon combat. Vainqueurs ou vaincus, les globules du bien ont fait leur devoir, et on se demande si réellement ce processus, essentiellement matériel, n’est pas un argument décisif contre la prétendue immatérialité de l’âme. Ce sont là questions réservées à l’avenir.
Mais dès aujourd’hui la Science nous a appris que substance ou force, tout est lié, tout se tient, tout est un : la civilisation, entendue dans son sens normal doit être la mise en équilibre de toutes les parcelles sociales, à ce point que le respect du droit chez autrui devienne une action réflexe. La société doit se créer à elle-même une atmosphère de bien, dans laquelle tous ses membres évoluent en pleine santé physique et morale. A l’avantage de tous, chacun trouve et trouvera son avantage propre. Bien plus, nulle individualité ne se considérera en soi, mais comme partie intégrante du Tout social.
et du Tout cosmique, et se sachant solidaire en tant que race du passé comme de l’avenir, tous travailleront pour le bien-être universel où ils trouveront leur bien-être propre.
Certes les formules connues : — Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait, — ou — Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fit — procèdent jusqu’à un certain point de la notion de solidarité universelle, telle que la Science l’établit. Mais comme l’idée s’élève et se complète dans cette maxime orientale : — Nul ne peut être heureux, tant qu’il existe un seul être malheureux.
C’est là que se révèle toute la profondeur de l’idée solidaire, basée sur l’unité d’origine, d’évolution et de destinée. Tant que le mal existe, tous sont menacés par le mal. Tandis que la religion chrétienne a pu sanctionner l’idée de la séparation entre les élus — bienheureux — et les réprouvés, éternellement malheureux, sans comprendre tout ce que cette effroyable solution renfermait de hideuse indifférence et de férocité égoïste, la Philosophie appuyée sur la Science dit que le bonheur ne peut consister que dans l’universalité du bonheur. Avions-nous tort de dire que seule la Science donne à la morale une base solide et sacrée, établie à jamais sur l’Unité des choses et sur la Solidarité universelle ?