APRÈS LE CONGRES
— SRE ——
Réplique de M. le docteur Ladame.
Cette réplique se trouve à la fin des Comptes rendus. Je la reproduis intégralement.
«J'aurais pu me dispenser pour deux raisons d'écrire cette réplique.
« D'abord, M. Delbœuf se charge lui-même d'apporter les meilleures preuves de la justesse et de l'opportunité de mon argumentation. Il répète, en les aggravant, les accusations contre lesquelles je me suis élevé au Congrès, et imprime tout au long des citations de sa brochure qui confirment absolument les appréciations de mon rapport.
« Puis, il se place sur un terrain où je ne le suivrai pas. Sa réponse n'est, en effet, d'un bout à l’autre qu’un tissu d'invectives personnelles contre moi.
« Tout cela n’a que faire avec l'interdiction des séances publiques d’'hypnotisme. Je n’y répondrai rien.
« Je me borneraïi aux déclarations suivantes :
« 1° Lorsque le comité du Congrès me chargea de faire le rapport sur la première question du programme, je voulus étudier les arguments de nos adversaires afin de les réfuter. J'appris par hasard que M. le professeur Delbœuf (de Liège) — qui n’est pas le premier venu — venait précisément de publier une brochure sur la matière, dans laquelle se trouvait «un plaidoyer contre les
médecins ou les corps officiels qui veulent s’attribuer le monopole de l'hypnotisme, et aussi bien contre les municipalités timorées qui en interdisent les représentations publiques». ( Tarde, Archives de l'Anthropologie criminelle, 15 juillet 1889, n° 22, p. 501.) Je fis venir immédiatement cette brochure, et voilà pourquoi M. Delbœuf est cité dans mon rapport. Je dois reconnaitre maintenant que je lui ai fait trop d'honneur , et j'avoue que j'ai eu tort de le prendre au sérieux et d'attacher à ses opinions une importance qu'elles n'ont pas (1).
« 20 Je n'ai jamais vu ni lu le fameux volume que je feins de ne pas connaître et que je me garde de citer, selon M. Delbœuf; jen demande bien pardon à l'auteur, et à mes auditeurs du Congrès qui ont évidemment beaucoup perdu. J'ignorais absolument que M. Delbœuf eût dit ce mot épouvantable sur M. Ladame « qui doit tout ce qu’il sait à Donato et qui ne craint pas de mordre le sein qui l'a nourrir. Cette seule citation promet une riche moisson dans le volume traitant de « la liberté des représentations publiques » , et je ne puis me consoler de ne pas avoir pu en faire à temps mon profit.
“ 3° Je renvoie à la brochure de M. Delbœuf sur le Magnétisme animal (p. 55. 65, 99, 105, la note etc.), tous ceux de mes lecteurs désireux de s'assurer que je n'ai jamais dénaturé sa pensée, comme il m'en accuse à tout propos. Je l’ai toujours rendue, au contraire, le plus scrupuleusement que je l'ai pu, en me servant de ses propres expressions.
« 4° Les personnes qui auront lu la réponse de M. Delbœuf et qui reliront mon rapport pourront constater que, nulle part, je ne traite les magnétiseurs de criminels, de misérables et de scélérats comme il ose l’affirmer. Je laisse les lecteurs juge de ce procédé. Ai-je besoin d'ajouter que je n'attache aux mots « magnétiseurs de tréteaux» aucune qualification injurieuse? Où M. Delbœuf a-t-il donc trouvé que ces mots font partie « des termes les plus violents du vocabulaire français ? »
« 5° M. Delbœuf, qui parle si vite de falsifications de textes, lorsqu'on ne reproduit pas in-extenso des pages entières de ses œuvres, cite (p. 73 ci-dessus) un passage de mon livre sur la « Névrose hypnotique » qu'il souligne en ces termes « qu’une dame
(1) Mes opinions ont donc perdu de leur importance parce que je ne me Suis pas laissé étrangler sans crier ?
No DES
de Saint-Imier avait des crises nerveuses répétées depuis le passage de Donato dans cette ville ». Pour rétablir le texte, il faut supprimer ces trois derniers mots, ajoutés par M. Delbœuf, qui les trouve utiles pour démontrer triomphalement que j'avance une erreur , puisque Donato n’a jamais été à Saint-Imier. Or, les habitants de ce village (Saint-Imier n'est pas une ville) peu éloigné de la Chaux-de-Fonds, se rendaient en foule aux représentations du célèbre magnétiseur !
« 6° Je n'ai jamais assisté aux séances de Donato, pendant son séjour en Suisse, ni à la Chaux-de-Fonds, ni au Locle, ni à Neuchâtel, ni à Lausanne, etc. Je ne connais pas Donato; je n'ai jamais été, ni de près ni de loin, en relation avec lui, et j'ignore par conséquent ce qu'on peut apprendre à son école.
« 7° Quant au cas de viol qui eut lieu à la Chaux-de-Fonds, peu de temps après le passage de Donato (c'était pendant l'hiver 1880- 1881), j'ai publié le rapport, qui m'a été demandé sur cette affaire par M. le Procureur général du canton de Neuchâtel dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, numéro de juin 1882, p. 518, auquel je renvoie le lecteur qui désirerait connaître le cas dans tous ses détails. Chacun sera pleinement convaincu par la lecture de ce rapport que le susdit cas de viol était en étroites relations avec la « fièvre de magnétisme» sévissant à la Chaux-de-Fonds après les séances de Donato. »
Quelques observations sur la réplique de M. le D’ Ladame.
1° M. Ladame regrette de m'avoir fait trop d'honneur en me citant. M. Ladame n'est pas l'inventeur de la phrase, mais il est au nombre de ceux qui savent l'appliquer à propos. Seulement il dénote par là qu'il a assez bonne opipion de lui-même. Je suis plus modeste. Je ne me flatte pas de lui avoir fait honneur en m'occupant de lui.
M. Ladame débute par avancer que les passages tirés de ma brochure et intercalés dans ma réponse, confirment absolument les appréciations de son rapport. Quelle heureuse confiance dans son infaillibilité ! Je désespère de l'ébranler. Essayons toutefois.
Le rapport de M. Ladame, notablement abrégé et édul-
Deer ci
coré, a été inséré dans la Revue de l'hypnotisme de septembre. Comme la Revue ne mentionnait pas mon absence, qu'elle n'annonçait pas ma réponse, et qu'elle se bornait à faire connaître le vote prétendûment émis à l'unanimité moins une voix, le lecteur a naturellement été porté à croire que je m'étais honteusement tu, courbant la tête sous les anathèmes de M. Ladame. Cette méprise me valait un article assez vert de la Gazetle médicale de Liège du 31 octobre 1889 (1), que le signataire, M. le docteur Merveille, s'empressa de m'envoyer le jour même — exemple qu'on ferait bien de suivre à Genève. Je me suis borné, dans ma réponse à la Gazetle, à reproduire le passage (2) qui, à en croire M. Ladame, confirme absolument les appréciations de son rapport, et à faire observer que je ne m'étais pas servi des termes « Zr7lérêts grossiers et inavouables ». La Gazelte, non-seulement inséra ma lettre — exemple qu’on ferait bien d'imiter à Paris, rue de Rivoli, 40 bis — mais la fit précéder du paragraphe suivant, qui tempérera peut-être la satisfaction de M. Ladame :
« Nous sommes heureux d'insérer la lettre suivante de M. le
(1) Dès l'apparition de la livraison, je me suis plaint à M. Bérillon de ce que, par l'omission de circonstances essentielles, il donnait à croire à ses lecteurs que j'avais assisté muet à la séance et que Ja voix unique qui avait voté contre les conclusions du rapport était la mienne, ce qui en faisait une voix honteuse. M. Bérillon ne tint nul compte dans le numéro suivant de mes justes réclamations. Aussi la Gazette médicale verse en plein dans l'erreur. « Nous ne savons, dit-elle, si M. Delbœuf a répondu à tout cela. Ce que nous savons, c’est que, au Congrès de l’hypnotisme, à? a été seul de son avis pour voter contre les conclusions suivantes, approuvées par des hommes comme Ballet, Masoin, Dumontpallier, Bernheïm et Auguste Voisin. » Et voilà comment M. Bérillon, tout en ne disant que la vérité, arrive, par des omissions involontaires et obstinées , à falsifier l’histoire.
(2) Reproduit ‘en entier dans ma réponse à M. Ladame, p. 65. C'est cette citation que M. Ladame juge beaucoup trop longue. A son point de vue , il a raison.
professeur Delbœuf, en réponse à notre dernier article. Elle montre que les accusations d’injure à l'adresse du corps médical reprochées à son auteur par un privatdocent de Genève, M. Ladame, ne sont nullement justifiées. Tout ce que nous avons écrit, nous l'avons fait sous réserves sur les dires de cet honorable: il paraît que notre auteur ne méritait pas une telle confiance et nous ne pouvons que nous féliciter d'avoir provoqué cette constatation. Quant aux paroles que M. Delbœuf nous reproche d'avoir mises entre guillemets, personne n'a pu penser que nous voulions les lui attribuer : c'était une paraphrase du passage cité par M. Ladame, n’ajoutant rien au texte produit par lui (1).
« En ce qui regarde le fond de la question, nous proclamons hautement notre incompétence (contrairement à ce que pense M. Delbœuf) et nous regrettons vivement de ne pas avoir le loisir de recourir comme beaucoup de nos confrères, aux lumières et à l'obligeance de l'honorable professeur, pour nous initier à une science dans laquelle il est passé maître. Nous laisserons donc à d’autres le soin de combattre une thèse qui a certainement contre elle immense majorité du corps médical. »
Quant à l’autre point que ma réponse ne serait qu'un tissu d'invectives personnelles contre lui, en supposant qu'il fût vrai, ce qui n’est point, je n'aurais fait qu'agir comme cet animal très méchant qui se défend quand on l’attaque.
Que les invectives personnelles n'aient rien à voir dans la question de l'hypnotisme, c'est là une sage réflexion que M. Ladame a eu le grand tort de ne pas faire plus tôt.
1° M. Ladame n'a pas lu mon livre sur la Liberté des r'eprésentations publiques d'hypnotisme. Puisqu'il voulait faire état de mes opinions pour les réfuter, c'était là que son devoir lui commandait de les aller chercher. Il y aurait vu en même temps que MM. Liébeault, Liégeois, Bernheim et Morselli sont venus spontanément m'apporter leur appui, et il aurait pu lire leurs lettres si catégoriques. Dans mon livre sur le Magnétisme animal à propos d'une visite à l’école
EN
(1) Preuve irréfragable que, isolé comme il l'était, on en dénaturait odieusement le sens.
de Nanny, je ne touche à la question qu’à propos de cette visite même, et très incidemment. Ce qu'en a rappelé M. Ladame, c'est à peu près tout; et je me demande toujours par quel mystère de seconde vue, n'ayant lu que ce livre, il a fait de moi l'avocat de Donato, dont je ne parle pas. Est-ce que quelqu'un lui aurait soufflé que c'était là une excellente entrée en matière ? Quant à la phrase où je le jugeais si sommairement et qu'il accueille avec dédain, bien des pages précédentes l'ont déjà justifiée en grande partie. Je me réserve de parfaire la justification dans quelques instants.
2° Voici intégralement les notes auxquelles M. Ladame renvoie le lecteur -— procédé commode pour avoir l'air de ne pas craindre la discussion tout en l'évitant.
La première (p. 55) se rattache à la citation de M. Bérillon, reproduite dans ma réponse, page 67. « Depuis lors, la Revue, qui avait même publié un article tout à l'éloge de Donato ( 1°" février 1887, p. 249), penche vers l'opinion que tout médecin est de par son diplôme hypnotiseur. + Première mention du nom de Donato. Elle décèle déjà une plume exercée au maniement de la louange.
La seconde (p. 65) est ainsi conçue: - N'a-t-on pas émis la prétention de réserver l’hypnotisme aux médecins « pour faire des expériences de physiologie et de psychologie » (lettre de M. Charcot à M. Menotti)? Puis on s’élèvera contre les représentations publiques de Donato, qui n'ont jamais causé de mal sérieux à personne. » (Mention analogue p. 114.) Dans le passage auquel cette note se réfère, je m’élève contre l'usage de faire servir les malades de sujets d'expériences. Le cœur de médecin de M. Ladame juge peut-être cet usage humain. Pour moi, je pense que les expériences de recherche doivent, autant que possible, se faire avec des sujets sains. Or, ces expériences, chacun doit avoir le droit de les faire, sous sa propre respousabilité si le sujet y consent. Maintenant que l’on convoque dix ou cent ou mille personnes à ces expériences, je n’y vois aucun mal, au contraire.
Page 99 enfin, je cite encore une fois en passant le nom de Donato. C’est à propos du docteur Girault, d'Onzain (Loir-et-
le
Cher), invoqué comme une autorité dans le rapport de M. Masoin, à l’Académie de médecine de Belgique. C’est le docteur Dufay,une autre autorité, qui parle: «Le docteur Girault « m'avait plusieurs fois rendu témoin d'expériences sur cette « fille (sa servante) qu’il magnétisait à peu près tous les jours. « Lorsqu'il était appelé à la campagne, il endormait Marie « avant de partir et la questionnait sur l'état du malade qu’il « allait visiter, de sorte que, disait-il, il savait positivement « — mettons seulement approæimativement — quels médi- « caments il devait emporter.
. Je m'empresse de déclarer que je n'ai jamais été à même .« de vérifier la clairvoyance de Marie dans ces cas de diagnos- « tic à distance, ou même de près ; ce que j'ai vu, je vais le « dire. » |
“ Et il faut lire ce qu'il a vu. Endormie, la servante a assisté à la mort d’une de ses connaissances en Crimée. Elle s'est transportée en Afrique, a passé la Méditerranée et a eu le mal de mer ; a demandé son chemin à des Arabes qu'elle prenait pour des femmes, s'est fait conduire près d’un ami du docteur Dufay, malade de la dyssenterie, et a regretté qu'on ne lui donnât pas du planluin, remède souverain en pareil cas. Il faut lire cela. (Communication à la Société de psychologie physiologique, par le docteur Dufay, Revue phil. du ler février 1889, p. 208 et suiv.). Mais je veux ici me borner à relever une seconde fois (voir mes Lettres à M. Thiriar, p. 95) le fait que le D' Girault magnétisait tous les jours ou à peu près sa servante pour en obtenir le diagnostic à distance des maladies de ses clients et l'indication des remèdes à leur prescrire ; que de plus, cette pauvre fille, ainsi manipulée, finit par être accusée d'un vol dont elle n'était pas coupable. Je voudrais qu’on me citât un fait analogue authentique à la charge de Donato et de Hansen. »
Si c'est là un éloge de Donato, il faut avouer qu'il est mince.
Page 105. — La note est reproduite dans ma réponse, pages 60 et 61.
L'etc. est du luxe; ma brochure a 115 pages.
Le lecteur a maintenantles notes sous les yeux. Iladmirera
por
sans doute l’aplomb avec lequel M. Ladame ose dire: « Je renvoie à la brochure de M. Delbœuf (p. 55, 65, 99, 105, etc.) ceux de mes lecteurs désireux de s'assurer que je n'ai pas dénaturé sa pensée. » (Relire le passage.)
Ces notes, si M. Ladame avait voulu être loyal, il les aurait
fait imprimer dans le volume du Congrès, au lieu de se borner à y renvoyer les lecteurs. Mais il a préféré spéculer sur leur paresse. Il est grand spéculateur, M. Ladame. Pour Jui, il n'aura pas à me faire le même reproche; je reproduis intégralement ses moindres lignes — toujours sans croire lui faire honneur. |
3° Ici je fais sincèrement mon #ea culpa. Je n'ai eu en main que pendant quelques jours le mémoire de M. Ladame. Je l'ai lu pour la première fois en chemin de fer, en revenant de Paris à la campagne, le 15 août. Puis j'ai rédigé en hâte ma réponse — on m'avait dit que l'on était pressé — et je l'ai envoyée au bout de quatre ou cinq jours. Je ne lus attentivement dans le mémoire que les passages qui me concernaient. Il m'était resté comme un souvenir que M. Ladame avait traité les magnétiseurs publics de scélérats, de misérables. Quand j'ai eu pris connaissance de sa réplique, j'ai repassé plusieurs fois son rapport sans retrouver ces épithètes, et j'en étais vraiment tourmenté. — C'est que je m'arrêtais toujours trop tôt. — J'ai fini par les retrouver. Je confesse qu'elles ne s'appliquent pas aux magnétiseurs publics, mais à certains spectateurs : « Les conséquences des représentations publiques sont, dit-il.., 3 l'éducation de #nisératbles qui trouvent dans ces séances des leçons, etc... et cela suffirait pour démontrer la nécessité de l'interdiction de spectacles publics où les scélérats peuvent s'initier. »
Ma mémoire m'a joué ici un tour que je regrette ; mails ce tour est-il pendable?
Quant à l'expression de « magnétiseur de tréteaux », M. Ladame n’y attache aucune qualification injurieuse. Tel est peut-être l'usage en Suisse. Pour moi, j'ouvreledictionnaire de l'Académie et j'y lis ceci: « Tréteaux se dit souvent au pluriel d'Un théâtre d'opérateur, de saltimbauque, de farceur et, par
extension, d'Un théâtre où l'on représente des pièces bouffonnes et populaires: « c'est un comédien qui n'est bon qu'à mnonter sur des tréteaux. Cette pièce est tgnoble et digne des derniers tréteaux de nos boulevards. Il faut renvoyer cette pièce aux tréteaux de la foire.» Mais je crains vraiment, en donnant une seconde leçon de français à M. Ladame, que cela ne sente trop son pédant.
Une question toutefois. Qualifierait-il ainsi son confrère, le docteur Philipps (M. Durand de Gros) qui, lui aussi, dans le temps, a joué — mais plus obscurément, parce qu'il venait trop tôt — le même rôle que Donato? et accepterait-il, ainsi que M. Strohl, que je l'affuble de cette épithète? Et cependant, c'est indéniable, il est monté, avec M. Strohi, sur les mêmes tréteaux que Donato.
4° Il paraît que j'ai falsifié un passage de M. Ladame, en ajoutant les mots dans cetle ville. Supprimons-les donc pour rendre au texte sa pureté : « Une dame de St-Imier a eu des crises nerveuses après le passage de Donato.+ Mais non ! ce n’est pas encore là le texte pur. Le seul vrai, le seul authentique, le voici : « On m'a parlé d'une dame de St-Imier qui a des crises répétées depuis le passage de Donato. » Eh bien! ce texte pur (!) est plus perfide encore qu'un mensonge. J'ai plus que jamais le droit de dire: « Peut-on faire un plus odieux usage du post hoc, ergo propter hoc?» J'ajoute : «et de l’autorité de M. On +. Je donne ia phrase à lire à mille lecteurs , il n’y en aura pas un qui ne comprenne que Donato a passé par St-Imier , qu’il y a hypnotisé une dame et que, depuis lors, cette dame a des crises nerveuses. C'est ainsi que je l'ai entendu moi-même. Aussi le passage n’est pas mis entre guillemets. Mais, au fond, quelle importance a la rectification ? Que Donato ait ou n'ait pas passé par St-Imier, la question est de savoir s'il y a une dame qui a été hypnotisée par Donato et qui, depuis lors, a des crises nerveuses. M. Ladame a préféré laisser ce point dans un vague favorable à sa thèse, dût-il en résulter un préjudice pour une tierce personne qui ne peut se défendre. Or, ce point a été l'objet d'un démenti, que M. Ladame ne relève pas.
Qu'après cela , pour faire prendre le change, il me donne une petite lecon de géographie, qu'il m'apprenne que St-Imier est un village dont les habitants se rendaient en foule aux représentations (pluriel) de Donato ; je l'en remercie, et j'essaierai désormais de faire un usage judicieux des termes ville et village; je dirai le village de St-Imier (qui compte 7000 habitants) et la ville de Locarno (qui en compte 2600).
5° « M. Ladame n’a jamais assisté aux séances de Donato, pendant son séjour en Suisse... Il ne connaît pas Donato etc.» Je n'ai garde de douter de la parole de M. Ladame. Mais voici textuellement ce qu'il écrit dans son rapport : « Toutes les fois que je me suis rendu à ces représentations (dans ce qui précède on ne parle que des représentations de mon client), j'en suis sorti sous une impression pénible, et ma conscience de médecin s'est révoltée contre les tristes spectacles auxquels je venais d'assister. Voilà pourquoi je proteste depuis pix ans contre ces exhibitions. » Or c’est dans la seconde moitié de 1880, il y a donc neuf ans, que Donato est allé pour la première fois en Suisse, où, avant son passage, l'hypnotisme était inconnu; (voir page 73 de ma réponse). Où peuvent donc bien avoir eu lieu ces représentations auxquelles a assisté M. Ladame, et qui, depuis dix ans, révoltent sa conscience de médecin? — N'en parlons donc plus: M. Ladame n'a jamais vu Donato. Pour ce qui est de cette autre assertion qu’il ignore ce qu'on peut apprendre à son école, je vais bientôt lui montrer que tout ce qu'il sait vient de là.
6° Quant à l'épidémie de « manie hypnotique + qui aurait sévi à Neuchâtel et à la Chaux-de-Fonds, après les séances de Donato, et quant aux cas de « maladies nerveuses survenues chez les personnes qui avaient assisté à ces spectacles », il faut reconnaitre que je joue de malheur. J'habite Liège, qui n'est pas comme St-Imier un simple village. C'est une ville de 150.(00 habitants, et elle est lecentre d'une agglomération de près de 300.000 habitants. C’est ici que Donato, qui en est originaire, a peut-être fait ses plus longs séjours. Il y a donné à plusieurs reprises, à partir de 1875, sinon de 1874, des
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séances pendant des semaines consécutives. Nous y avons eu Hansen, et nous y avons eu Léon, celui-ci un très grand nombre de fois et encore tout récemment. Dans le désir de connaître la vérité, je me suis mis en rapport avec leurs sujets habituels, je les ai attirés chez moi, je les ai interrogés adroitement pour savoir s’il n’était pas venu à leur connaissance que des accidents auraient suivi ces séances ; j'ai poursuivi et fait poursuivre par d’autres mon enquête : j'ai interrogé les médecins — avec qui, par parenthèse, je suis très bien — ; j'ai fait des appels par la voie de la presse; et je n'ai rien appris, 7£en, RIEN. L'article même de la Gazette médicale cité p. 79, confirme implicitement mon dire.
M. Ladame se targue d’avoir fait interdire les représentations du magnétiseur Onofroff, parce qu'il avait « donné à ses sujets des suggestions posthypnotiques de nature à troubler l'ordre public, en les envoyant, à l'heure de midi, accomplir des pantomimes sur l’une des places les plus fréquentées de la ville ». Hélas! Donato, avant M. Onofroff, nous a procuré ces spectacles à plusieurs reprises à Liège, en mars 1885, à ma connaissance le 20 et le 22, dans plusieurs endroits consécutivement le même jour. Faites-moi donc le plaisir de me dire, Ô mon contradicteur au cœur sensible et à la conscience timorée, comment on saurait que ces sortes de choses sont possibles, si quelqu'un ne les produisait pas. Et dites-moi encore si vous connaissez un moyen aussi efficace que celui-là pour persuader aux gens que l’hypnotisme a ses côtés dangereux. Et quel mal en est-il résulté? Aucun. Chez nous, l'ordre public n’a pas été troublé, que je sache; et pourtant sur la place St-Lambert, le 22 mars, il y avait plus de cinq mille personnes accourues à ce spectacle. N’aurais-je donc pas après cela le droit de dire que c’est attenter à la liberté, à la justice, à la science, à l'humanité, à la morale, que de vouloir mettre cette lumière qui émane des représentations publiques, à l'ombre des laboratoires de médecine ou des cabinets de consultation ?
Reste le cas de viol. M. Ladame, sans nier mes allégations,
renvoie le lecteur (ce pauvre lecteur est bien souvent renvoyé par M. Ladame) aux Annales d'hygiène, 1882, p. 518. M'est avis qu’il eût été bien plus pratique et plus topique d'apporter des documents authentiques établissant qu’il ne s’est pas agi là d’une affaire de chantage et que le juge n’a pas rendu une ordonnance de non-lieu.
Voici comment déjà dans mes Lettres à M. Thiriar, j'avais discuté le cas, en m'’attachant à la narration telle que l'avait présentée l'orateur.
Consentez-vous, Monsieur, à ce que j’aborde votre seconde histoire ? Elle est courte :
“ Dans la Suisse romande ( nous voilà maintenant en Suisse : à flanz? à Reichenau ? à Disentis? que c'est commode pour la critique !), un magnétiseur donna des représentations d'hypnotisme. Une jeune fille fut violée, pendant la léthargie hypnotique, par un des spectateurs de ces séances, qui bénéficiait ainsi de l’enseignement de l’hypnotiseur ! »
Quoi, Monsieur! un spectateur a violé une jeune fille, dans la léthargie hypnotique, comme cela, en plein spectacle, et on l’a laissé faire ? Etait-ce pour démontrer coram populo les dangers de l'hypnotisme ? J'aime à croire que nos Chambres ne se préteront pas à une démonstration de ce genre, si probante qu'elle doive être ?
Mais, peut-être, me direz-vous, c'est en catimini que le spectateur commit son crime? Alors, comment l'a-t-on découvert? Est-ce lui qui l’a dit, ou la jeune fille qui l’a dénoncé? Ou bien l’at-on surpris? Combien je tiendrais à le savoir, vous pressentez pourquoi? A-t-il été condamné? S'il a été condamné, je ne referai pas mon argumentation, voir plus haut. S'il n’a pas été condamné, quelle en est la raison? Je m'y perds.
J'ai voulu tirer au clair cette histoire, je n’y suis pas parvenu complètement, mais je vous livre les renseignements qui suivent pour vous mettre à même d'obtenir des détails complémentaires. L'affaire a dù se passer à la Chaux-de-Fonds. Donato n'était plus en Suisse à l'époque. L'accusé a été renvoyé indemne. Il avait été prouvé que la prétendue victime, femme de mauvaises mœurs, mentait effrontément et avait fait du chantage.
Si vous et moi parlons de la même personne, vous serez d'accord avec moi pour reconnaitre que l'auteur où vous avez puisé ce
nn.
récit, écrit singulièrement lhistoire (1). A vous maintenant, Monsieur, de préciser, et d'arriver avec des noms, des lieux et des dates.
Et encore une fois, Monsieur, en quoi « la régularisation et la règlementation » empêcheront-elles le retour de faits semblables? Je l'ai déjà dit, j'ai le pouvoir d’hypnotiser — vous savez que ce pouvoir n'est pas donné à tout le monde et n’est pas départi exclusivement ni même de préférence aux médecins — si je veux en faire un mauvais usage, où sera l'obstacle? N'y a-t-il pas eu des chimistes et des médecins empoisonneurs? Et si l'hypnotisme avait été « régularisé et règlementé », tel jeune docteur — qui n'appartient plus aujourd’hui au monde (2) — sur le compte duquel court, à notre hôpital, une vieille et sale histoire d’hypnotisme et d'abus, en aurait-il moins mis à profit ses facultés fascinatrices — si l’histoire est fondée}
Qu'est-ce donc que tous ces raisonnements dans lesquels ma raison ne se retrouve pas?
Je fais cette longue citation pour donner un spécimen de ma manière de discuter (voir p. 90), et permettre au lecteur de constater que je ne me borne pas à défendre ma thèse par des traits d’éloquence à la mode de certains avocats de cour d'assises. M. Ladame, n'ayant pas lu mes Leltres, n'a pas eu connaissance de ce passage. Aujourd’hui, il n'aura plus cette excuse. S'il se tait, je conclurai de son silence qu'il n’y a pas eu de viol, et laisserai à d’autres le soin de tirer cette conclusion que si M. Ladame excelle dans l'art de dévoiler les mensonges, il possède à un degré égal celui de jeter sur la vérité un voile qui la déguise complètement.
Pourquoi je me défie des assertions vagues non appuyées de pièces probantes.
Je suis payé pour me défier de ces assertions vagues. Dans mes Leltres à M. Thiriar , on peut lire l'enquête approfondie que j'ai faite sur les six histoires mises à la charge de
(1) Le lecteur voudra remarquer que je ne cite même pas le nom de M. Ladame — non toutefois dans la crainte de lui faire trop d'honneur. (2) Il a été enfermé dans une maison de santé, et peut-être est-il mort.
Donato par M. le docteur Lombroso, histoires qui ont motivé l'interdiction de ses représentations à Milan. J'ai prouvé, comme je l'ai dit, documents en main, qu'elles étaient mensongères. Ces histoires sont reproduites dans le livre de M. Gilles de la Tourette ; de là elles ont passé dans le discours de M. Thiriar. Elles ont défrayé largement les orateurs de l’Académie de médecine — nous verrons comment.
Voici ces histoires :
1. « À la suite d’une représentation où il fut hypnotisé, un officier d'artillerie est devenu presque fou. Il présente, à chaque instant, des accès d'hypnotisme spontané à la vue du moindre objet brillant : une lanterne de voiture, par exemple, qu'il suit comme fasciné. Un soir, si le capitaine de sa batterie ne l'avait retenu, il se faisait écraser par une voiture dont les lanternes étaient allumées et qui arrivait sur lui. Une violente crise d'hysterie suivit cette dernière scène et le malheureux fut obligé de garder le lit.
2. « Un ancien hystérique et un ancien somnambule sont redevenus malades après deux séances d'hypnotisation.
3. « Deux étudiants en mathématiques s’hypnotisèrent spontanément en regardant leurs compas; il leur devint impossible de dessiner.
4.« Un employé des chemins de fer fut pris de convulsions et de folie furieuse, et n'est pas encore guéri.
5 « Deux officiers, déjà hypnotisés, ne pouvaient résister aux injonctions qu'on leur faisait de se montrer en public.
6. « Un jeune homme de 17 ans, fort honorable jusque-là, devint d'une moralité plus que douteuse et se livra, vis-à-vis du magnétiseur lui-même, à un absurde chantage. Il resta trois nuits sans sommeil et devint presque imbécile. »
Et voilà les ridicules racontars avec lesquels on veut mettre en branle les corps législatifs des empires, des royaumes et des républiques. Ici des officiers qui courent après les lanternes des fiacres, ou qui se montrent en public; là des étudiants qui contemplent leurs compas ; d'un côté d'anciens malades qui, chose inouïe, redeviennent malades; de l'autre,unemployé dechemin de fer pris de convulsions; et pour
comble, un garçon honnête qui voit se développer en lui l'instinct du chantage? N'y a-t-il pas là motif à jeter un immense éclat de rire, s’il ne fallait par contre s'attrister de voir pris au sérieux par des hommes de science de pareils contes?
Mais voici qui est plus fort — ces histoires-là sont fausses. À peine avais-je publié ma Troisième lettre à M. Thiriar, en date du 11 février 1888, que j'eus comme un remords d'avoir raisonné comme si elles étaient vraies. Je me livrai donc à une enquête. Je me procurai les journaux de l'époque, l’Zfalia du 26-27 mai et du 2-3 juin 1886, le Corriere della Sera du 4-5 juin, la Gazette piémontaise du 3 juin; j'écrivis à Donato, à M. Morselli, professeur de Turin, collègue de M. Lombroso ; à un spectateur qui avait suivi Donato à Turin et à Milan; je recherchai les noms, les lieux, les dates. Et qu'est-ce que je découvris ? Les journaux renfermaient des démentis infiigés à M. Lombroso par les intéressés. L'officier aux lanternes, le lieutenant G..., n'avait jamais été hypnotisé par Donato, ne courait pas après les lanternes, n'était pas devenu presque fou et n’avait jamais eu de crise d'hystérie. Seulement, comme beaucoup de personnes (moi, par exemple), il était hypnotisé par les lumières. Son médecin traitant était précisément M. Morselli, et il m'a confirmé de tous points ceque j'avais lu dans les journaux. — L'histoire de l'employé de chemin de fer, un sieur Ercolani, est démentie par Ercolani lui-même dans la Lombardia de Milan du 7-8 juin 1886 , où il dit qu’il a aussi écrit à la Gazette Piémontaise. (Je n'ai pu me procurer le n° de ce dernier journal.)
L'histoire du jeune homme honnête est la plus étonnante invention de M. le docteur Lombroso. Le fait avait été raconté dans le Figaro du 28 mai — et mon correspondant d'Italie confirma de point en point ce récit. Il s'agit d'un étudiant, àgé de 18 ans, Achille de Tomasi qui, en vue de faire la noce, avait voulu estorquer mille francs à Donato, en le menaçant de dévoiler ses {rucs au public. Après quelqües jours de détention, il fut relâché comme ayant agi sans discernement. (Pour de plus amples détails, comme dirait M. Ladame, voir mes 7° et 8° lettres à M. Thiriar , 25 février et 2 mars 1888 et la lettre de M. Morselli du 14 mars.)
Croirait-on, après cela, qu'à l'Académie de médecine de Belgique, M. Guermonprez les reproduisit toutes; qu'elles sont toutes rééditées dans le rapport de M. Masoiïin qui se borne à dire qu'elles ont été l'objet de contestations de ma part (un euphémisme) ; et enfin, suprême exemple, dans son dernier discours du 24 novembre :888, juste six mois après mes premiers démentis, appuyés sur des preuves irréfragables et auxquels M. Lombroso n’a pas répondu, M. Masoin les rééditait encore et présentait comme étant mes meilleurs et mes seuls arguments, les plaisanteries dont j'accompagnais ces histoires (1), ces histoires puériles, ineptes et niaises, qu'alors je supposais vraies ; et il concluait en ces termes « quand il en arrive à discuter ainsi, on peut fermer lelivre : la cause est entendue -? Après tout, il vaut encore infiniment mieux ce genre de réfutation qui s'adresse uniquement aux arguments les plus faibles de l'adversaire, que les cris d'animaux , les piétinements, les hurlements et les grognements incessants que M. Masoin et moi avons entendus dans la séance du 12 août (2).
(1) Je demandais par exemple si les étudiants étaient toujours en extase devant leurs compas, et si l'on avait pris leurs photographies. (Voir plus haut, p. 86, le passage d'une Lettre à M. Thiriar, où je discute le cas de viol de M. Ladame).
(2) Je prie même l'honorable rapporteur de l’Académie de médecine — dont je reste séparé par un dissentiment non plus scientifique (il est aujourd’hui converti à l'hypnotisme, ne croit plus à ses dangers et n'écrirait plus bien des choses qu'il a écrites), mais professionnel — de ne pas trouver mauvais que je rende une fois de plus hommage aux efforts qu'il a faits pour s’éclairer. Je reconnais aussi que ses vivacités de langage (bien légitimes après les miennes) n’ont jamais été dirigées contre l’homme, mais contre le savant. D'ailleurs toute la discussion à l’Académie de médecine n'a pas quitté le terrain exclusivement scientifique, et, dans la forme, elle a été absolument grave et digne. Je ne me doutais guère alors qu'un pareil témoignage serait un jour rendu par moi en guise d’éloge. Mais, vraiment, j'ai les grognements du Congrès de l’hypnotisme sur le cœur,
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Quant à moi, lorsque je vois un spécialiste, M. Lombroso, se permettre des altérations aussi manifestes de la vérité; quand j'en vois d’autres les accepter avec légèreté ; quand je vois un professeur, M. Masoin, tenir si peu compte des documents authentiques qui tendent à les mettre à néant, j'ai bien le droit vis-à-vis de M. Ladame, qui depuis près de dix ans ne fait que rééditer son histoire de viol, de lui demander de ne pas exiger de moi que je le croie sur parole.
D'autant plus que c'est ce cas unique, ambigûment établi, qui motiva ce violent paragraphe resté si imparfaitement dans ma mémoire: «..…. l'éducation de misérables qui trouvent. dans ces séances des leçons leur apprenant à se servir de l'hypnotisme pour la satisfaction de leurs vices et de leur immoralité. M. Delbœuf reconnaît lui-même que les attentats à la pudeur sont parfaitement possibles par le moyen de l'hypnotisme (parbleu! et par mille autres moyens encore, le champagne, par exemple), et cela suffirait pour démontrer la nécessité de l'interdiction de spectacles publics où les scélérats peuvent venir s'initier aux procédés d'hypnotisation qui leur permettent de violer impunément leurs victimes. » Impunément ? et l'on attrait pour crime de viol des individus innocents sur les dénonciations d’une vestale de Vénus!