M. LADAME ET DONATO
en
Comme quoi M. Ladame doit tout ce qu'il sait à Donato et ne craint pas de mordre le sein qui l'a nourri.
Cette démonstration ne sera ni longue ni difficile (1).
Le 15 août 1880 Donato arrive à Genève. Il y donne quelques séances de magnétisme avec M'e Lucile seulement. Ce n'est pas qu’il n’eût déjà magnétisé en public des gens de bonne volonté ; ainsi à Liège, en 1875, il avait hypnotisé publiquement des personnes même de la plus haute société, et aussi un somnambule naturel, M. Hinder. Mais c'était l'exception.
A Genève, comme partout, Donato était invité dans le monde. Il réussissait assez souvent à hypnotiser l’un ou l’autre membre de la famille de ses hôtes, mais généralement ces personnes ne consentaient pas à venir sur la scène. Ce ne
(1) Je rappelle au lecteur que je n'ai jamais assisté qu’à uhe séance publique de Donato, que Donato n'est jamais venu chez moi, et que je ne l'ai vu qu'une seule fois dans une séance intime où il m'avait invité avec quelques docteurs de mes amis. A cette séance intime, il m'a appris quelque chose; en retour, je lui ai appris autre chose. Je ne dois donc rien à Donato.
Que
fut que plus tard, à Neuchâtel, après l'incident Lambelet, que des sujets se présentèrent en foule pour le venger des attaques dont il avait été l’objet de la part du président du Grand Conseil.
En septembre, il est à Lausanne, à Vevey, à Montreux ; le 3 octobre, il est à Fribourg. La renommée avait commencé par le suivre, maintenant elle le précède. L'opinion des jour- ” naux de l’époque — je Les ai sous les yeux — peut se résumer comme suit : « Rien de pareil ne s’est encore vu : Donato le premier nous montre que le magnétisme est autre chose que du charlatanisme ». La lettre de M. le D' Marc Dufour, dont j'ai cité un fragment dans ma réponse (voir p. 72), est une preuve péremptoire que les journaux reflètent exactement l'opinion de la classe éclairée.
Le 6 octobre, à Berne, immense succès. Le 8, à son hôtel, plusieurs médecins étant présents, il magnétise plusieurs jeunes gens et jeunes filles dont aucun ne consent à monter sur le théâtre. — Ce qui, par parenthèse, démontre que l'asservissement du sujet à l'hypnotiseur n’est pas ce que l'on pense. Moi-même, cinquante fois je n’ai pu obtenir de mes servantes qu'elles se prêtassent à telle ou telle expérience, lorsque ce n'était pas leur envie.
Le 14octobre, à Bâle, il donne une séance chez M. Von Bingo, qui en fait lui-même le compte-rendu.
Quelques jours après, il donne une séance chez M. Arago, ambassadeur de France, toujours en présence de plusieurs médecins.
Le 21 octobre, il débute à Neuchâtel. Ici entre en scène M. le pharmacien Stroh]l, l’homme au fluide. Celui-ci s'était déjà mis en rapport par correspondance avec Donato, et il annonce son arrivée dans le Val-de-Ruz, journal dont il est un des principaux collaborateurs. A peine Donato est-il à Neuchâtel que M. Strohl va le voir, le félicite, et depuis il ne le quitte plus; il assiste à toutes ses séances publiques et privées , il loge au même hôtel que lui, déjeûne avec lui, lui demande de travailler avec ses sujets et se fait initier à tous les petits secrets du magnétisme. Dès le 23 octobre, nous le
voyons publier dans l'Union Libérale de Neuchâtel l'article que voici :
Le magnétiseur Donato.
Monsieur le Rédacteur,
Permettez-moi de vous entretenir un moment des belles séances de magnétisme offertes au public par M. Donato. Les phénomènes, en apparence surnaturels, qu'il étale aux yeux des spectateurs étonnés, sont néanmoins d’une réalité incontestable..
Le sommeil magnétique est un état nerveux particulier, dans lequel on peut jeter, par une sorte d'influence morale, des individus d’une grande sensibilité nerveuse, et particulièrement des femmes hystériques. La théorie des phénomènes très variables que l’on peut observer durant le sommeil, esé éclairée par la connaïissance de la physiologie du cerveau, et perd devant elle tout ce qu'elle paraissait avoir de merveilleux (*) pour rentrer dans l'ordre des faits scientifiques. C'est ce que le conférencier paraît avoir pris à tâche de faire comprendre à son auditoire, trop disposé à soupçonner de la supercherie, de la mystification, là où il n’y en a point.
Tout individu ayant le regard vif et pénétrant peut, avec de l'exercice, devenir magnétiseur, c’est-à-dire acquérir la faculté de plonger les gens faibles de nerfs dans un sommeil artificiel , les frapper d’une insensibilité complète et leur faire exécuter divers actes conformes à sa volonté. Les somnambules se prêtent à la plus grande variété de ces actes, dont quelques-uns sont fort remarquables; c’est pourquoi ces personnes sont recherchées de préférence par les magnétiseurs de profession.
La somnambule de M. Donato est une jeune femme éminemment douée pour l'exhibition des phénomènes magnétiques. C'est un sujet rare, digne d'attirer l'attention du public, et dont le magnétiseur sait tirer tout le parti possible en ce qui concerne son art. Insensibilité, catalepsie, rigidité, surexcitation colossale de la force
(”) On voit que M. Strohl avait des dispositions pour collaborer à la névrose hypnotique ou le magnétisme dévoilé; il dévoile déjà quelque peu, préparant ainsi la voie au maitre dont il est le précurseur.
musculaire , obéissance passive à la volonté du magnétiseur, tout réussit de la manière la plus complète. Lorsque ce dernier lui ordonne de s’avancer, quatre hommes robustes ne peuvent la maintenir en place. Cette surexcitation prodigieuse de la force musculaire se rencontre aussi, comme on le sait, dans le délire ataxique. Elle n’a donc rien d’invraisemblable.
Je n’entrerai pas dans des détails sur la transmission de la pensée, autrement dit sur la manière de faire exécuter au sujet des ordres non exprimés. Ce sont des phénomènes qu'il est besoin de vair paur s’en faire une idée exacte, et c'est en eux qu’excelle Mie Lucile,je veux dire dans la partie la plus rebelle des expériences magnétiques.
M. Donata anpartient à la catégorie des magnétiseurs que Von appelle quelquefois FOUDROYANTS, c'est-à-dire capables de fasciner rapidement leur sujet à une distance relativement grande. D'un bout de la scène à l’autre, il lui lance un regard d’une acuité insoutenable ; le visage de la somnambule exprime une sorte de terreur, elle frissonne, pousse un long soupir et s'endort. Dès lors, elle lui appartient, sa volonté fait place à la sienne : ce n’est plus qu’un automate guidé par le fluide du magnétiseur , fluide indéfinissable, qui parait avoir quelque rapport avec le fluide, également indéfinissable, qu'on nomme électricité et dont nous ne connaissons que les effets.
N'oublions pas de féliciter M. Delville, aux escamotages incroyables duquel nous n'avons rien compris, ce dont il est sans doute satisfait, car si, d'une part, M. Donata cherche à instruire son auditoire, il est tout naturel que, d'autre part, le rôle du prestidigitateur consiste à le mystifier.
Agréez, monsieur le rédacteur, etc.
STROHL.
Nous ajouterons qu'à Berne, M. Donato a donné une séance spéciale à diverses personnes qui voulaient s'assurer de la réalité de sa puissance magnétique. M. le D’ Valentin, M. le D' Strasser, plusieurs étudiants en médecine et des dames avaient répondu à son invitation. Après avoir choisi les sujets propres à être magnétisés (six personnes des deux sexes), M. Donato leur a fait exécuter toutes ses volontés, faisant marcher celui-ci, reléguant celui-là dans un coin, suspendant la voix aux lèvres d'un autre ou arrêtant une mélodie dans le gosier d'un quatrième, etc. Ces effets sont vraiment merveilleux sur les « sensitifs ».
Le 30 octobre, le lyrisme de M. Strohl ne connaît plus de bornes. Voici un article publié par le Val-de-Rusz :
La fièvre magnétique.
A la suite des SUCCÈS PRODIGIEUX obtenus par le professeur Donato, une épidémie d’un genre particulier, que l’on pourrait appeler « fièvre magnétique », se répand partout sur son passage. On ne se rencontre plus sans se demander : « Avez-vous vu Donato ? — Je ne puis revenir de mon étonnement. C'est d'un ex-
professeur sont en effet de nature à frapper les imaginations les plus indolentes. L'existence, les effets de ce fluide, tant contestés par les uns, tant exagérés par les autres, sont-ils donc une réalité? On ne peut se refuser à le croire après les démonstrations si précises et à la fois si brillantes de l'opérateur. Cependant tous les esprits sont frappés. Ceux qui niaient l'existence du magnétisme, aussi bien que ceux qui lui attribuaient des vertus surnaturelles, sont obligés de modifier leurs convictions. Le grand mérite de M. Donato consiste à présenter ses expériences à un point de vue scientifique et à montrer que les effets remarquables du fluide magnétique appartiennent uniquement au domaine de la physiologie. Ajoutez à cela un grand talent de mise en scène qui contribue pour beaucoup à rendre ses séances éminemment agréables et intéressantes.
Dimanche passé se donnait la seconde séance au théâtre de la Chaux-de-Fonds. Une foule, telle qu'on en voit rarement (pour ne pas dire jamais) devant cet édifice, assiégeait La porte d'entrée. Le lever du rideau subit un grand retard à cause de l’encombrement des spectateurs dont la salle se bondaïit jusque dans ses derniers retranchements. Par contre, les rues, les cafés de la ville, ordinairement si animés, étaient déserts. Calme plat partout. On eût dit la ville de Quinquendone avant l’arrivée du docteur Ox.
Dans la salle du spectacle, au contraire, le public trépigne d’impatience. Enfin, le rideau se lève, suivi d'une clameur générale de satisfaction.
M. Donato se présente à l’avant-scène avec son rare sujet, Mie Lucile. Il parcourt rapidement la salle de son regard fascinateur, presque phosphorescent, tandis que lés lorgnettes des dames se braquent sur les diamants qui couvrent les doigts de la somnam-
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bule. Les yeux de cette dernière sont doux, timides, la lumière de la rampe parait l'éblouir; elle salue l'assistance avec une gracieuse mélancolie. Le magnétiseur lui présente un verre d’eau qu’il porte à ses lèvres et la regarde boire. Après quelques gorgées elle tressaille, son visage se décompose, ses yeux se vitrifient, elle reste immobile comme une statue : (sommeil léthargique). Une passe du magnétiseur le long de la colonne vertébrale lui fait éprouver une violente contraction de tous les muscles. Elle tombe sur le plancher, rigide comme une barre de fer. La roideur musculaire est constatée par un médecin de la ville et par d’autres spectateurs que la curiosité fait monter sur la scène. Les battements du cœur sont extrêmement faibles, la respiration presque nulle : (catalepsie tétanique). Deux hommes la ramassent, posent sa tête sur une chaise et le bout des pieds sur une autre chaise. Elle reste ainsi pendant dix minutes comme une planche, dans cette position que le plus robuste gymnaste ne pourrait endurer. On lui briserait plutôt les os que de la faire plier et M. Donato affirme qu'elle pourrait rester comme cela pendant des heures entières. Nos lecteurs savent que l’on rencontre des cas pareils en médecine à la suite des accidents traumatiques qui engendrent le tétanos. Une simple passe magnétique suffit pour lui rendre la souplesse des membres et la respiration à peu près normale.
Le sommeil redevient léthargique. Dans cet état, sa force musculaire est colossale. Sur un ordre du magnétiseur, ordre qui n’a même pas besoin d'être exprimé verbalement (il lui suffit de le penser), cette jeune femme renverse un homme vigoureux avec le calme le plus placide ou le fait sortir de la salle en dépit de sa résistance. Bien plus, elle sépare aisément quatre hommes qui se tiennent enlacés deux à deux pour s'opposer à son passage. Le magnétiseur lui communique à volonté l'extase, la frayeur, la colère , la tristesse, la joie, le rire. la surdité, l'hypéracusie, etc., en un mot, elle obéit passivement à toutes les fantaisies de son dominateur.
Une imagination exaltée par le délire de la fievre magnétique, dont nous avons parlé plus haut sous forme de badmage, verrait facilement dans ces scènes fantastiques le tableau d’un ange tombé au pouvoir du diable, bien que M. Donato soit l’homme le plus aimable du monde dans ses relations avec le public.
La scène de l’extase est vraiment émouvante. Sous l'influence de ce sentiment qui lui est communiqué par les &ccords mélodieux d'une cithare, le visage de la somnambule prend une expression
de mélancolie si touchante, que l’on peut rèémarquer, parmi les apectatrices, plus d'une larme involontaire se marquer furtivement dans le coin d’un mouchoir.
Pour obtenir le réveil de son sujet, le professeur Donato, lui souffle légèrement au visage et ce retour à la vie est salué, comme on pouvait le prévoir, par un tonnerre d'applaudissements.
Après ce récit, qui est loin de dépeindre les faits dans toute leur étonnante réalité, nos lecteurs admettront peut-être comme plausible la cause de l'épidémie nouvelle que nous avons appelée fièvre magnétique.
Donc, enregistrons-en l'aveu, avant l'arrivée de Donato, M. Strohl ignore le magnétisme: Donato lui dessille les yeux et l'oblige à croire. Il croit à l’existence du fluide, à la transmission de la pensée : Donato le détrompe. Donatoa «/e grand mérite de présenter ses expériences à un point de vue scientifique » et de « modifier les convictions de ceux qui attribuent au magnétisme des vertus surnalureiles, en montrant que «ses effets appartiennent uniquement au domaine de la physiologie ». Nous allons bientôt voir M. Strohl, reparcourir en compagnie du D' Ladame les différents lieux, témoins des triomphes; de Donato, refaire ses expériences avec les mêmes sujets, et s'en laisser attribuer l'invention par le D' Ladame, le porte-plume — échange de bons procédés — et, ce qui est le suprême de la loyauté, présenter Donato comme un particulier qui « jetant un orgueilleux défi aux savants et à la science», veut faire croire au fluide et se faire passer comme doué du don « surnaturel » de faire « des miracles ». (Relire ici le rapport de M. Ladame, p. 37 et 38.)
Donato reste dans le canton de Neuchâtel jusque fin novembre, arrive à Lausanne où il séjourne jusque vers la fin de l'année 1880. En janvier 1881, il visite les environs de Genève, va à Sion, puis, en février, il quitte la Suisse en passant par Bâle. Pendant tout ce temps, M. Ladame ne donne pas signe de vie. Que chaque fois qu'il s'est rendu à ces sortes de spectacles, il en soit sorti la conscience révoltée, et que néanmoins il n’ait jamais assisté aux séances de Donato, ni en Suisse, ni autre part, ce sont là des assertions difficiles à concilier. Mais admettons-les. Qu'est-ce que cela prouverait ?
que M. Ladame n'ajoutait pas foi au magnétisme, comme ce docteur Rouge dont je parle dans ma réponse (p. 74). À moins qu’il ne voulût nous donner à croire qu’à cette époque il n'avait déjà plus rien à apprendre en fait de magnétisme. Mais ceci même lui serait impossible, comme on va le voir. Car, s’il ne donne pas signe de vie, c'est qu'il médite un grand coup. Il a conçu le plan d'une association coopérative pour l'exploitation de la mine mise à découvert par Donato. Son associé sera M. Strohl, le fidèle acolyte, le commensal de Donato. Il lui communique son projet, et, en janvier 1881, l'association Ladame-Strohl est fondée. Partout où Donato a passé, il a fallu refuser une foule de gens aux portes des théâtres où il se montrait. Il reste donc encore de quoi glaner.
M. Ladame se met à dévoiler le magnétisme par la parole et ‘par la plume.
Mais il ne s'agit pas de répéter simplement ce que Donato a fait. C’est ici qu’éclate la conception géniale du D' Ladame. Il fera, par l'intermédiaire de l'élève de Donato et avec les sujets de Donato, les mêmes choses que Donato; mais il annoncera qu'il démasque Donato, qu'il met à nu ses trucs, et pour cela il lui prêtera un masque, il lui forgera des trucs. Et le voilà qui parcourt la Suisse française en s’intitulant pompeusement professeur de magnétisme dévoilé. La première conférence dont j ai pu relever la date est du 18 fevrier 1881, à Neuchâtel, sous les auspices de la Société d'utilité publique et dans la salle ordinaire de ses séances, au Château. Cette conférence ne fut pas agrémentée d'expériences, soit que la Société s’y refusât, soit que M. Ladame n'osât pas encore se poser en émule de Donato, soit pour tout autre motif que j'ignore. Je n’ai pu trouver de compte-rendu de cette conférence. IL faut croire qu'aux yeux même de l’orateur elle manqua de piquant, M. Strohl n'ayant pas prêté son assistance. Il ne retomba pas dans la même faute, et à partir de ce jour, Enée ne parut plus qu’accompagné de son fidèle Achate. Donato allait quitter Bâle pour se rendre à Vienne.
Les deux compagnons commencent donc en février leur tour de Suisse, M. Ladame parlant, M. Strohl expérimentant. « C'est pour répondre, écrit-il (1), aux aspirations de ces personnes sans parti pris qui attendent la lumière (sic!) sur les phénomènes dont elles ont été les témoins, que nous avons traité ce sujet dans une série de conférences publiques à Genève, à Lausanne et dans plusieurs localités du canton de Neuchâtel... et c'est encore pour le même motif que nous publions aujourd'hui le résultat de nos études et de nos observations (sic). Ce qui s'est passé à Neuchâtel et dans la Suisse romande, il y a quelques mois, lors des représentations de Donato, ne constitue donc pas un grand évènement scientifique, comme on (qui on? n'est-ce pas M. Strohl®?) l’a dit et imprimé. » Suit une phrase que je comprends mal et que voici : « Les mêmes effets se sont retrouvés, identiques partout, dans toutes les villes où un magnétiseur habile et son merveilleux sujet se donnaient en spectacle. »
Ces conférences doivent avoir été très nombreuses si j'en juge uniquement d'après les mentions diverses qui en sont faites dans le Magnétisme dévoilé, p. 9, p. 10, p. 58, p. 64, etc. Il fait même des expériences à table d'hôte (p. 61). Payaiton l'entrée de ces conférences ou bien n'avaient-elles pas un but lucratif immédiat, j'ai essayé d’avoir des renseignements sur ce point; ils me sont arrivés contradictoires.
J'ai sous les yeux un document qui rend assez bien, ce me semble, la physionomie de ces séances. Il est tiré du Journal du magnélisme de Genève, et signé Bernard Ragazzi. Le voici:
Cet hiver, j'assistais à une séance du D' Ladame au Casino de
St-Pierre.
L'habile conférencier visait évidemment à abaisser le magnétisme et les magnétiseurs ( envers lesquels, soit dit en passant, il fut bien moins que poli), pour donner plus de reliefà la valeur scientifique de l’hypnotisme, devenu à la mode depuis que l'éminent D: Charcot a eu la hardiesse de le patronner.
(1) Le Magnétisme dévoilé, p. 10.
M. Strohl, son collègue, chargé de la partie expérimentale, donnait aux savantes théories du D' Ladame le démenti le plus solennel, en produisant sur deux intéressants sujets les effets les mieux réussis de magnétisme pur sang, tel que nous le connaissons depuis longtemps. :
Ces Messieurs avaient mal choisi leur public. Le magnétisme est trop connu à Genève et il serait difficile de déguiser la vérité.
Ayant demandé au docteur sil entendait nous présenter des effets de magnétisme ou d’hypnotisme (car il était en effet difricile de découvrir à travers des contradictions continuelles, ses vraies intentions’, il déclara, en présence d’une nombreuse assistance , que le magnétisme et l’hypnotisme étaient la même chose.
Donc M. Ladame monte sur les tréteaux de Donato, seulement il n'opère pas lui-même. Il se borne à faire, ce que, s’il s'agissait de Donato, il appellerait le boniment. Tout en donnant ces nombreuses conférences, qui ont nécessité de nombreux déplacements, M. Ladame travaille à son Magnélisme dévoilé, autrement dit MNévrose hypnotique, et le 3 mai, quatre mois à peine après le départ de Donato, il est en état de le mettre au jour. C'est un petit volume de 180 pages avec une bibliographie de 20 pages. M. Ladame ne cite pas moins de 331 ouvrages et à peu près autant d'auteurs depuis Pline, Galien, Cœlius Aurélianus, jusqu’à moi-même. Il n'a lu ni plus ni moins que 67 ouvrages rien que du XVIII siècle.
L'érudition de l’auteur est, comme on le voit, phénoménale, mais sa modestie est égale à son érudition. Il ne rapporte qu’une ou deux observations personnelles, entre autres sur les grenouilles (p. 25); pour le reste, il s’en réfère à M. Strohl. M. Strohl est l'autorité la plus importante du livre; son nom revient dans vingt-deux pages différentes, et même jusqu'à sept ou huit fois par page (pages 9, 30, 54, 56, 57, 58, 61, 64, 67, 75, 76, 81, 91, 97, 109, 127, 128, 146, 152, 155, 176, 183). M. Charcot n'est cité que neuf fois.
M. Strohl a tout observé, tout expérimenté, tout pénétré. Déjà à la page 30, nous apprenons que lui, simple pharmacien, « a hypnotisé et chloroformé un très grand nombre de personnes, et a remarqué que l'action de l'hypnotisme chez les malades atteints de dégénérescence graisseuse du cœur était .
tout à fait analogue à celle du chloroforme ».
Le livre ayant paru le 3 mai, et contenant 14 feuilles, en admettant que l'imprimeur ait marché à raison de deux feuilles par semaine, ceci nous montre que de janvier jusque vers le milieu de mars, M. Strohl, pharmacien. a pu chloroformer un très grand nombre de personnes atteintes de dégénérescence graisseuse du cœur et comparer sur elles les effets de l’hypnotisme et ceux du chloroforme!
Quelle clientèle, grand Dieu ! quelle clientèle!
A la page 54, MM. Ladame et Strohl essaient en vain d'obtenir un retour de la mémoire des hypnotisés. M. Ladame ne nous dévoile pas la cause de ce mystère.
A la page 56, M. Strohl a observé un sujet « qui bondissait chaque fois qu’on touchait légèrement la surface de sa peau avec une barbe de plume ».
A la page 57, MM. Ladame et Strohl présentent ux sujet qui supportait les courants d'induction les plus forts sans qu'on vit remuer un de ses traits.
L'expérience a été faite à Verviers (Belgique), par Donato en février 1876. Voici un extrait de l’article publié dans l'Union libérale de cette ville du 14 février, par M. Fonsny, docteur en sciences, professeur de chimie et de physique.
Un phénomène inédit nouvellement découvert par M. Donato, a fourni l’éclatante démonstration de la parfaite insensibilité du sujet.
M. Henrotay, pharmacien, avait bien voulu mettre à notre disposition un appareil électrique dont tous les spectateurs ont pu apprécier la puissance. On place dans chaque main de Hinder, catalepsié depuis 15 minutes, une des électrodes : le sujet ne bouge pas; aucun muscle de son visage ne se contracte ; on ne peut constater chez lui que ce léger tremblement musculaire du dos de la main qui, dans les mêmes conditions, se produit même sur le cadavre. |
On lui applique les électrodes sur les joues ; pas le moindre effet apparent. Pendant au moins dix minutes, on continue l'électrisation sans obtenir aucun résultat. Alors Donato tire son sujet de cet prostration ; puis il le soumet de nouveau à l'influence électrique, mais à dose bien moins forte. Hinder exprime une vive douleur par des cris et des contorsions.
Pour essayer de le surprendre, on suspend le courant en feighant
de lui donner une grande force ; Hinder déclare ne rien sentir et recommence ses contorsions aussitôt que l’action réelle se produit de nouveau.
Cette fois la preuve est irréfragable et les plus sceptiques ne peuvent se soustraire à l'évidence des faits. À M. Ladame d'arriver maintenant avec la même expérience faite par lui ou M. Strohl antérieurement à Donato. Si oui, c’est bien; sinon, qu'il ne lui enlève pas son droit de priorité. |
A la page 58 nous voyons M. Ladame retirer un corps étranger de l'œil d’un de ses sujets, que M. Strohl rend insensible. « Cette anesthésie locale pourra rendre de grands ser- : vices aux chirurgiens +, ajoute judicieusement M. Ladame, parlant en prophète. Seulement une opération dentaire des plus douloureuses a été faite à l'inspiration de Donato, par M. Rosenthal, dentiste à Liège, au mois de janvier 1876, sur une demoiselle, et le fait est relaté dans le Progrès dentaire, (Londres, Ash et fils, 3° année, avril 1876, vol. III, n° 4). J'ai l'article sous les yeux: « La première molaire droite était aux trois quarts détruite par la carie, la pulpe était en putréfaction... A gauche, la première molaire n'était pas moins cariée,.… De la seconde molaire, il ne restait plus que les racines au niveau de la gencive..….. » Ceci pour indiquer qu'il s'agit d'une autre affaire que de retirer un corps étranger de l'œil.
Et dire que l'étonnante érudition de M. Ladame n'a pas mis au jour ce petit fait, antérieur de cinq ans à sa grande découverte |
A la page 61, M. Ladame dévoile le truc des contractures, grâce auquel «les magnétiseurs qui montrent des somnambules en spectacle produisent des effets merveilleux qui paraissent surnaturels aux ignorants et simulés aux esprits superficiels ». M. Ladame, qui n’est ni ignorant ni superficiel, pe s’ÿ est jamais laissé prendre, et pour convaincre le monde, « un jour, pendant le diner... M. Strohl fit prendre au sujet qui était à côté de lui (il parait donc que MM Ladame et Strohl se faisaient accompagner de leurs sujets, comme le magnétiseur de tréteaux l'était de M'e Lucile) un verre à pied de la main droite, lui contractura les muscles fléchisseurs (dix
lignes de description de tous les muscles contractés par M. Strohl)… de sorte que la bouche resta grande ouverte devant le verre suspendu aux lèvres sans qu'aucune goutte de la précieuse liqueur pût être ingurgitée, auæ vifs applauudissements des convives ».
Voilà donc, M. Ladame et son copain se faisant hypnotiseurs de table d'hôte, et à juger par la complaisance avec laquelle le premier s'étend sur les phénomènes des contractures (six longues pages), on croirait qu'ils sont de son invention. Hélas ! pas même cela. Je lis dans le Conteur Vaudois, du samedi 18 décembre 1880 : « Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour M. Donato, qui défend au patient de boire dans le verre qu'il tient en main.»
Seulement je ne lis pas dans le Confeur la description de tous les muscles contracturés, ni la mention des applaudissements des spectateurs, l'expérience étant de la dernière vulgarité.
A la page 67, M. Ladame nous apprend que M. Strohl sait contracturer le deltoïde. Notons une fois pour toutes que M. Strohl ne contracturait rien du tout et que M. Ladame, physiologiste, aurait dû s’en apercevoir.
Mais à la page 64, M. Ladame parle en son nom propre, et il nous annonce qu'il a fait une découverte: c'est à propos du transfert. « J'ai reproduit très facilement (qu'y a-t-il encore de difficile pour M. Ladame ?) le phénomène du transfert de la contracture chez un sujet hypnotisé dont l’hyperexcitabilité est très grande et j'ai pu le démontrer (l’heureux savant!) dans une série de conférences que j'ai données avec M. Strohl dans les principales localités de la Suisse romande. Dès lors, nous avons étudié de plus près ce phénomène (de plus près, c'est à quoi on reconnaît le vrai chercheur) et déterminé avec exactitude (ce qui n’est donné qu’au bon expérimentateur) le temps que met la contracture à se transférer d’un membre à l'autre. La première fois qu’on place l'aimant, il faut trente secondes pour opérer le transfert ; la deuxième fois vingtcinq secondes (quelle précision ! on dirait de l’astronomie); puis, au bout de quatre ou cinq fois, le phénomène se produit
en dix secondes, et, dès lors, on reste à ce chiffre de dix secondes dans toutes les expériences subséquentes. »
Ici je suis bien forcé de reconnaitre que, dans ces expériences « délicates », il n’y a rien de Donato, tout appartient à M. Ladame. Un malheur seulement, mais un tout petit, — faut-il même en parler ? — le phénomène du transfert n'existe pas.
Et à la même page 65, M. Ladame nous dévoile que quand on fait ces expériences « si délicates, on ne saurait trop s’entourer de précautions pour rendre les observations concluantes et, avant d'admettre la réalité d’une expérience et d'en chercher l'explication, il faut tenter de la produire sous toutes les formes possibles et dans les circonstances les plus variées ». Comme nous le voyons, M. Ladame a joint admirablement l'exemple au précepte.
A la page 68, M. Ladame découvre que M. Charcot est de son avis et que « la névrose hystérique et la névrose hypnotique sont en relations très étroites ».
Pages 76 et suivantes, les deux compagnons du tour de Suisse, dévoilent la manière dont un magnétiseur arrive à « faire comprendre à son somnambule la pensée qu'il veut lui transmettre. Tout ce que je pourrais dire là-dessus, dit M. Ladame,embouchant la trompette, ne saurait remplacer la démonstration éclatante donnée dans nos conférences par M. Strohl, qui a initié le public aux mystères de l'éducation que les magnétiseurs de profession font subir à leurs sujets (pendant le sommeil et sans qu'ils puissent par conséquent en garder le souvenir) pour leur enseigner la transmission de la pensée »..
Ces expériences leur « permettent d'affirmer catégoriquement et sans aucune hésitation que la TRANSMISSION DE LA PENSÉE N'EXISTE PAS, du moins dans le sens que lui attribuent les magnétiseurs ».
Nous avons vu plus haut, par l’article de M. Strohl, que celui-ci avait foi dans la transmission de la pensée. Aujourd'hui il voudrait intervertir les rôles. Je défie MM. Strohl et Ci° de citer un seul passage de Donato — et il y a de lui de nombreux écrits — où il ait admis la transmission de la
pensée. De plus, Donato hypnotisait au pied levé les spectateurs de bonne volonté et obtenait immédiatement avec la plupart d’entre eux des effets dits de transmission de pensée. Il n'employait donc pas les moyens baroques si complaisamment décrits par MM. Strohl et Ladame. Partant, tout ce qu'ils disent est pure calomnie à l'égard de celui dont ils tiennent tout et à qui ils veulent tout enlever.
Nous venons de voir les coopérateurs MM. Ladame et Strohl passés. maîtres dans l’art de dévoiler la manière dont les magnétiseurs de profession s'y prennent pour transmettre leurs pensées — passés maîtres, parce que Donato n’a rien eu de caché pour l'un deux. Alors ils croient pouvoir s’aventurer dans des domaines inexplorés, dévoiler même les trucs des prestidigitateurs, et voici ce que nous apprenons:
Tous les prestidigitateurs savent exploiter habilement cette soi-disant transmission de la pensée. Ils donnent, par exemple, une carte à deviner à quelqu'un et désignent tout de suite la carte pensée. L’'explication de ce tour étrange se trouve ESSENTIELLE- MENT dans le fait que voici : lorsqu'on pense rapidement à une chose, on fait involontairement les MOUVEMENTS MIMIQUES qui correspondent au mot pensé. L'éducation des sourds-muets par l'articulation des mots qu'ils ne peuvent entendre n’a pas d'autre base que cette observation (tiens! les sourds-muets lisent la pensée!). Or les prestidigitateurs ont appris à lire ces mouvements mimiques dont nous venons de parler, et ils arrivent ainsi, avec un peu d'exercice, à lire sur le visage des personnes auxquelles ils demandent de penser une carte et à deviner sans se tromper la carte pensée.
Le lecteur ébloui voit d'ici ce que sont les mouvements mimiques correspondant à la dame de cœur ou au valet de pique. M’est avis cependant que si MM. Ladame et Strohl, avant de risquer cette admirable explication, avaient consulté Donato — qui aime, comme nul ne l’ignore, à faire profiter les gens de ce qu'il sait — il leur aurait dévoilé avec plaisir que les prestidigitateurs font « ce tour étrange » en forçant la pensée, c'est-à-dire en attirant adroitement les yeux du spectateur sur la carte qu'ils ont en vue. Ef nunç erudimini, sarantissimi doctores,
Suite de l'examen du Magnétisme dévoilé et des découvertes de M. Ladame,
Je ne vais pas ennuyer le lecteur par l’énumération détaillée de toutes les découvertes faites par la Société Ladame et C'e pendant les quelques semaines qui ont suivi le départ de Donato et précédé la mise à l'impression du Magnélisme dévoilé. Je les résume brièvement. |
Page 80 (et aussi page 120), M. Ladame nous apprend que M. Charles Willy, médecin oculiste à la Chaux-de-Fonds, a attiré son attention sur l'hémiopie (ou la cécité d’un demichamp visuel). Il a trouvé le temps « d'examiner ce symptôme avec la plus grande attention et à plusieurs reprises ». Cela l’amène à parler (p. 123) d’un cas de féfanos unilaléral, qu'il avait observé quelques années auparavant et guéri avec des cataplasmes. Rapprochant ingénieusement le {éfanos untlatérai de l'hémiopie, il arrive à produire sur un de ses sujets (p. 124), rien qu’en plaçant la main sur le côté gauche de la tête (0 Nancy!), des effets violents et soudains de contracture unilatérale, de l’achromatopsie, des troubles dans le langage etc., etc. Toutes expériences inoffensives entre les mains du docteur Ladame, attendu que M. Ladame a un diplôme, mais qui seraient presque des crimes, exécutées par Donato, qui n’a pas de diplôme.
Seulement M. Ladame, qui a découvert toutes ces belles choses, grâce à un mot de M. Willy, aurait bien pu nous confier que M. Willy était un admirateur de Donato et lui avait même exprimé publiquementsa reconnaissance. Voici l’article qu'il lui consacrait dans le National Suisse du 30 octobre:
Théâtre. — Nous recevons la correspondance suivante :
Hier soir, nous avons eu le grand plaisir d'assister, à l'hôtel de la Fleur-de-Lys, à une de ces séances particulières de magnétisme que M. Donato avait annoncées avant-hier, séance dans laquelle il n’expérimentait que sur des personnes qui lui étaient tout-à-fait inconnues et qui n'avaient encore jamais subi l'influence du « magnétisme humain ». C'est surtout vis-à-vis des esprits sceptiques à tout prix que nous tenons à déclarer que ces expériences ont réussi à merveille et que, au point de vue scientifique, elles
étaient — si possible — encore plus intéressantes et surtout plus convaincantes que ce que nous en avons vu dans les représentations données précédemment au théâtre.
Chaux-de-Fonds, le 30 octobre 1880.