‹ Magnétiseurs et médecinsChapitre 17 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ai mis en parallèle Donato, le persécuté, et M. Ladame, l'un de ses plus acharnés persécuteurs ; celui-là , prodiguant à tout venant les fruits de ses innombrables expériences ; vivant des spectacles qu'il donne à la foule, mais tenant aussi à convaincre les hommes de science de la réalité des effets hypnotiques, et dans ce but, n'épargnant ni ses démarches ni ses peines ; ne cherchant pas à rendre compte de ces effets par la physiologie, mais, ce qui est encore aujourd'hui la meilleure explication, les expliquant par la manière même

de les produire — l'autre, n'ayant encore rien mis au jour, mais avide de bruit et de renommée ; dérobant à Donato, par

le canal d'un affidé, sa science pratique et la débitant comme

sienne sur les mêmes théâtres, après l'avoir déguisée sous un masque scientifique en appelant névrose hypnotique ce que Donato appelait bonnement magnétisme; s’armant de son diplôme pour dénoncer comme nuisibles des pratiques dont lui-même et son copain, qui n'a pas de diplôme, ne craignent pas d’user à l'égard d'autrui; et ne se faisant aucun scrupule, lui docteur en médecine, de couper l'herbe sous le pied à celui qu'il qualifie de magnétiseur de tréteaux, mais qu'il traite en concurrent.

On s’étonnera peut-être, qu'après avoir joué ce rôle, il ose encore, huit ans après, dans un congrès international, présenter Donato sous les traits suivants : « l’homme prôné par la réclame, qui a l'habitude de se faire annoncer plus bruyamment que modestement comme professeur incomparable, de proclamer pompeusement urbé et orb1, sa science, son pouvoir surnaturel (1) et ses talents merveilleux ; qui va de ville en ville, mettant tout le monde en émoi sur son passage, frappant d'étonnement les foules superstitieuses qui lui attribuent le don de faire des miracles, et jetant partout avec arrogance et dédain un audacieux défi à la science et aux savants ». Ces traits, le premier aussi bien que le dernier, s'ajustent plus exactement à la personne de M. Ladame qu'à celle de Donato.

Et maintenant le vieux lutteur est fatigué. Cette longue campagne, il l’a menée dès le début ne revendiquant aucune gloire, ne défendant aucun gagne-pain. L'amour seul de la vérité historique et de la vérité scientifique a guidé sa plume ; et il n’a eu qu'un but, défendre la liberté.

(1) « Jamais je n’ai cru posséder un don surnaturel, mais seulement un don naturel, qui me suffit amplement. » Note de Donato à un article élogieux de l’Echo de Varsovie, du 28 juin 1880.

— id —

Il espère que le lecteur verra dans le procès Ladame- Donato, dont il lui a mis les pièces sous les yeux, un procès plus général, le seul réel, celui de la science libre et progressive contre la science patentée et conservatrice, celui de la médecine qui se croit faite pour les malades et de la médecine qui estime que les malades sont faits pour elle.

Post Scriptum. — La livraison de février de la Revue de l'hypnotisme vient de paraître. Elle est curieuse à plus d’un titre.

Ainsi elle contient, P. 252, une rectification du Dr Forel de Zurich à propos des paroles qu’on lui fait prononcer au bauquet de Villejuif, Je

félicite M. Forel d'avoir obtenu cette rectification. Ma réclamation envoyée il y a quatre mois, n'a pas reçu le même accueil (v. p. 27, note).

Elle contient encore (p. 230) cet aveu que les idées de M. Liégeois sur la possibilité des suggestions criminelles « n'ont pas Les donné lieu à une discussion approfondie ». (Relire mon chapitre p. 30 et suiv. et particulièrement la note p. 33.)

Citons aussi une lettre dirigée contre M. Guermonprez , « l'onctueux » (voir notes p. 32 et 54) qui, après avoir, au Congrès de l'hypnotisme, cassé l'encensoir sur le nez de MM. Charcot, Pierre Janet et Pitres, déclare

maintenant l'hypnotisme « immoral et diabolique».

Mais ce qui surtout est intéressant, c'est de voir l'interdiction des séances d'hypnotisme revenir de la première page à la dernière, à propos de tout — des lions de ménagerie, de Gabrielle Bompart, d'uu vol de montre.

Devançant de deux ans la Revue, j'ai protesté l'un des premiers en Belgique (Journal de Liège du 12 décembre 1887 et récemment encore le 15 janvier 1890) contre ce spectacle stupide et ämmoral de l'introduction de personnes hypnotisées ou faisant semblant de l'être, dans des cages d'animaux féroces. Je réponds bien qu'a Liège, où J'on accueille les magoétiseurs, pareille exhibition serait interdite sans faute. Elle n'a de commun avec l’hypnotisme que le nom. On pourrait tout aussi bien jeter devant la gueule d'un lion — et le spectacle serait tout à fait le même — un gâteux, un cul-de-jatte, un enfant à la mameile.

L'espèce de « toast au petit lion » que je lis À la page 254 n'a donc que le mérite d'être « humouristique ».

Tout aussi éloignée de la question est l'affaire de Gabrielle Bompart, où l'hypnotisme n'a joué, et n'avait besoin de jouer aucun rôle. Autant que l'on peut juger de pareils cas à distance, Gabrielle est ce qu'on peut appeler une « bonne bête », qui fait et dit tout ce qu’un lui commande ou lui suggère, et qui, avec la même inconscience et la même insouciance, coud Gouffe dans un sac, dort auprès du cadavre, et traverse l'Atlantique pour livrer sa tête À la justice, J'ai exposé cette manière de voir dans le Journal de Liège du 28 jauvier et du 4 février et j'ai été heureux de me rencontrer dans mes appréciations avec M. Bernheim, qui m a même écrit pour approuver mes idées (voir même journal du 1e' fevrier).

Eofin, sous le titre retentissant de « méfaits des magnétiseurs+, on cite d'après un certain M. Tooth, le fait de cethypnotisé À qui, dans une séance

FR

publique à Londres, on suggère de voler une montre, et qui, éprouvant de la résistance de la part de celui qu'il voulait dépouiller, lui porte un coup et tombe en crise, « M. Tooth protestait avec raison contre l'immoralité d'un tel spectacle », ajoute la Revue.

Quels gros mots pour une mince aventure, des plus intéressantes aux yeux des gens réfléchis, des plus instructiveset, partant. des plus morales, M. le directeur de la Revue oublie-t-il donc qu'à Villejuif, lors du Congrès, devant plus de cent personnes, M. Liégeois a fait prendre à une hypnotisée un porte-monnaie dans la poche d'un visiteur? Ce qui est immoral à Londres devant mille personnes, serait-il moral à Paris devant cent? Notez que cette expérience — qui ne prouvait rien à Villejuif — a eu ce mérite, à Londres, de montrer qu’un voleur par suggestion est capable de se con-

duire de la manière la plus idiote — et c'est ce que j'ai depuis longtemps

dit: un somnambule, en supposant qu'on puisse en faire un instrument de crime, serait bien maladroit et bien incommode.

A cette occasion, M. le Directeur met en garde ses lecteurs contre « une prétendue Société scientifique créée à Londres pour l'étude de l'hypnotisme. Il a écrit à ses correspondants les plus autorisés de l'Angleterre, et il a appris avec surprise qu'elle était créée sous l'inspiration de plusieurs magnétiseurs foraius, en particulier de M. Milo de Meyer ».

Il n’est jamais trop tard de faire acte de sagesse. C'est en septembre que le programme de cette Société fut lancé et il était signé: Miro DE Meyer. Comme il contenait un mot équivoque sur les representations publiques d'hypnotisme, la Revue, dès octobre, s'empressa de souhaiter avec éclat la bienvenue au nouvel orgaue, défenseur des vrais principes, par l'articulet suivant : « Nous apprenons avec plaisir la création à Londres, d'une société composée ile praticiens éminents des Universités, dont le but est de vulgariser l'enseignement de l'hypnotisme et de faire voter par le Parlement une loi interdisant les séances publiques de magnétisme et d'hypnotisme. » J'avertis immédiatement M. Bérillon qu'il s'était laissé prendre et que ce M. Milo de Meyer était ua décalque de Donato. Peut-être, certains « savants français » qui, sur les recommandations de la Revue, auront accepté avec empressement et reconnaissance le titre de membre honoraire, apprendront-ils « avec surprise » que les renseignements sont arrivés bien tard, lorsqu'ils pouvaient arriver si tôt.

Un dernier mot. Je m'étonne de ne pas trouver dans la Revue mention d'une autre interdiction de l'hypnotisme, que j'ai lue dans les jouraaux, tout particulièrement, dans l'Indépendance belge du 12 février. C'est celle qui aurait été faite aux médecins militaires par le Ministre dela guerre en France, de se servir de l'hypuotisme envers les soldats. Eh bien! sur cette interdiction, que Je serais porté à approuver — d'abord parce qu'il s'agit d’une institution, l'armée, ensuite parce qu'elle est conforme à ma for-

mule : l'hypnotisme aux hypnotiseurs — je serais désireux de connaitre l'avis de la Revue.

Liège, 15 février 1890,

Page 1