Journée des plus calmes
7. Calme jusqu'à la magnétisation. Pendant cette séance, je lui dis ces mots : Si ma petite Ernestine voulait prier Dieu avec moi, pour lui demander sa guérison, il est à espérer que Dieu nous exaucerait. Voulez-vous, ma belle enfant, prier avec moi ?
R. Non.
D. Pourquoi?
R. Parce que Dieu est un sot, un imbécile.
D. Quoi ! ma chère Ernestine, c'est vous qui portez un tel jugement sur Dieu? à propos de quoi?
R. Puisque Dieu fait des sots et des imbéciles, c'est qu'il Test lui-même.
D. L'imbécillité vient de notre désorganisation d'idées.
R. Parce que c'est un imbécile. L'autre jour, le bon Dieu va chez une épicière acheter du pain d'épice, et trouve ce pain trop cher. L'imbécile, puisque c'est lui qui le fait... Il fait une petite fille à mademoiselle H... et dit que c'est mal; vous voyez bien que c'est un imbécile, le bon Dieu.
D. Voyons, Ernestine, tenez-vous à l'écart;
n'écoutez pas et ne souillez pas vos lèvres par ces mauvais propos, que fait tenir à votre langue no Esprit qui lui est étranger. Vous êtes pure et bonne, je vous tiens pour telle; aidez-moi, au contraire, à déloger cette mauvaçe créature qui s'est emparée de votre corps dans un moment d'abandon.
Le silence le plus absolu succède à cette demande, ce qui m'annonce que la journée sera agitée, le temps aidant par une température orageuse. Le calme continue jusqu'au dîner, pendant lequel une scène très-forte se manifeste à l'occasion d'asperges dont on lui a fourni son assiette, voyant qu'elle les mange avec plaisir. Au moment qu'on s'y attend le moins, elle prend d'une main celles qui lui restent et les jette à la volée dans l'assiette de sa voisine, en lui disant : « Mangez-les vous-même, vos asperges! » Je lui fais observer que ce mouvement de brusquerie est indigne d'une jeune fille bien élevée. Ellejme répond aussitôt, en jetant son assiette contre la muraille : a Élevezla mieux, vous. »
D. C'est ce que je ferai par un rappel à l'ordre, si cela recommence.
R. Je me f... de vous, je vous em !
D. C'est très-sale ce que vous dites-là. Je reconnais à ce langage la misérable qui vous possède, pauvre enfant!
R. Misérable vous-même... C'est vous qui êtes un s.....
D. C'est toi qui es une s
R. C'est toi qui es uns....
Cet échange de la même phrase continue jusqu'à ce que je la prononce le dernier; mais l'Esprit vaincu se récric : « Crois-tu que tu me feras aller et que tu me tiens?... Je saurai bien f..... le c... de ta maison, qui n'est pas celle du prince de Condé. »
D. Si tu préfères le prince de Condé et ses boudoirs, tu peux y aller.
R. Il est un s.... comme toi.
D. Qui s'amuse avec des s de ton espèce.
R. Des s démon espèce t'en imposeront,
et tu en auras peur.
D. Quand je n'aurai plus de pied pour leur appliquer au derrière; car, vois- tu, je te connais aujourd'hui, tu viens de te prendre dans tes propres filets... Tu veux combattre sur un terrain pur et neutre avec moi; le terrain n'en souffrira pas; mais toi, je te nettoierai la bouche, et je prendrai soin de tes côtes de manière à te rendre plus honnête et plus sociable. RegarJe-moi bien, je suis homme à accepter ce combat et à en sortir vainqueur, car le droit est pour moi... Je défends une pauvre enfant que tu obsèdes... A nous deux ! Je te guette et je te corrigerai à l'occasion. L'air et
le ton de voix que j'employai dans cette discussion rétablirent le calme chez la pauvre Ernestine, tont en laissant une pénible impression dans l'esprit de cinq personnes qui en furent témoins.
Quelques instants avant cette scène, M. P..., médecin de la famille, venait de prendre connaissance de son état de la part de son père, et l'avait 'trouvée beaucoup mieui physiquement. Une autre personne de son pays, la connaissant tiès-bien, vint la voir le soir même de cette scène, et la trouva également dans une meilleure position physique que précédemment. Cette personne nous dit qu'il lui prenait quelquefois de tels accès de colère, dans lesquels elle souiQetait sa mère et cassait tout ce qui se trouvait autour d'elle, qu'elle avait 6ni par effrayer sa mère à un tel point, que cette dernière se sauvait quand elle la voyait dans un tel état. Ces renseignements ne m'avaient pas été fournis par la famille.
Observations. Il faut voir et connaître la donceur de caractère, la pureté de mœurs, le langage innocent, dirons- nous, de cette jeune fille, pour apprécier de suite que ce ne peut être elle qui tient un langage si ordurier; \\ faut voir, en plus, le changement brusque de sa physionomie si riche de douceur, et celui de cette voix si enfantine, au timbre si aigentin et pur, prendre une expression des plus hardies et lascive, et une intonation qui
n'appartient qu'aux plus abjectes créatures, pour admettre de suite qu'un autre être s'empare à volonté de cette demeure et de ses appartements, afin d'y porter le trouble et lui faire donner un vernis de mauvaises mœurs. La scène que je viens de citer n'est qu'ordurière ; mais des conversations d'un ordre de débauche incroyable se produisent beaucoup plus souvent. Lorsque je me trouve les entendre, je lui dis ces simples mots : Que ditesvous donc, Ernestine?
R. Plaît-il, madame?
D. Je vous demande si vous prenez plaisir à nous conter ces choses ?
R. Mais je ne parle pas, madame ; je ne sais pas... c'est ellel
D. Qui, elle?
R. Elle, la femme.
On n'en peut savoir davantage. On ne peut supposer que c'est une malheureuse prostituée qui, indubitablement, sera entrée chez cette enfant dans le temps où elle était pressée de se marier; que son âme ne pouvant penser à une autre union qu'à celle de l'âme de son cousin, ces deux âmes, dirons-nous, — par la faculté^ue toutes les âmes ont de quitter leur corps à volonté, comme nous le remarquons chez les lucides, — auront négligé le leur pour ne s'occuper alors que des moyens de ne pas être ainsi désunies. Une sœur errante,
encore dans la sphère de la terre, et cherchant asile dans quelque corps terrestre pour y satisfaire à ses débordements, sera entrée dans celui d'Ernestine, et ne pouvant, — comme nous l'avons vu par les révélations de l'ange et de Vhomme terrestre (Méditations d'un Penseur), — occuper ce corps que de compte à demi (en ce que la propriétaire, Ernestine, n'en a pas fait l'abandon total, en vue, l'occasion se présentant, de revoir matériellement son cousin), Tune fait fonctionner ce corps dans le désordre absolu, quand l'autre ne le fait fonctionner que dans le calme de la douleur.
Cette question est très-importante à étudier; car deux seules propositions se présentent pour expliquer les cas d'aliénation mentale. La médecine offre celle d'un désordre d'idées ; mais on sait que la médecine ne propose quoi que ce soit en faveur de l'existence de Pâme humaine, être individualisé spécialement à l'effet de faire fonctionner le corps. Elle ne voit dans la folie qu'un lac agité dont les rives produisent des flots turbulents ; mais elle ne répond pas à cette question : Qu'est-ce que le lac? est-il un moi spécial et fonctionne-t-il collectivement avec d'autres moi? Cependant chaque savant médecin serait le plus désolé du monde, si on accordait le mérite des cures qu'il a faites à son collègue, tellement, dans ce cas, il veut être un moi spécial. Les théologiens et métaphysiciens
présentent la deuxième proposition, en admettant le corps humain comme étant une espèce d'hôtel dans lequel peuvent loger plusieurs êtres à la fois. Ces derniers, selon nous, sont plus près de la vérité; caria vie étant en tout et partout, ne peut être définie que par ces mots : vivre c'est être, être c'est penser, penser c'est agir, agir c'est se transposer dans les espaces, c'est avoir une forme, un moi, une spécialité d'attributions, etc. Il n'y a donc pas qu'un être dans tout corps; mais des groupes innombrables d'êtres, mais des groupes innombrab'esde locataires du même lieu, lieu portantdt-puisle nom homme jusqu'àcelui de bazar, exposition même, en vue desdegrés de spécialités de manifestations des êtres garnissant ce lieu sous le nom et la direction de Pierre ou de Paul. Les quinze ou vingt germes esprits que contiennent l'homme ou la femme sont une preuve acquise à la médecine de la vérité de cette proposition, puisqu'elle ne veut point prendre ailleurs l'âme humaine que dans l'ovaire ou le sperme humain, et que toutes les âmes d'une famille future peuvent être renfermées dans un seul corpuscule sperraatique.
Cent commis voyageurs facturent leurs marchandises au nom des Fabriques de France, je le suppose magasin en commandite; comme cent autres les facturent au nom Simon Hayem, vaste
magasin appartenant à Simon Hayem. Dans le premier cas, les cent voyageurs doivent rendre responsable la commandite qui les accrédite chez ses clients, dans ce que la conduite commerciale et particulière de chacun d'eux a de malhonnête et de repréhensible. Il en est de même de ceux accrédités par la maison Hayem, dans ce que ces employés pourront produire de Frauduleux et de déshonorant pour cette maison. Aux yeux du public, c'est la maison représentée sur laquelle retombent les fautes de ses employés, quand, aux yeux du penseur, ce n'est que chaque moteur de mauvaises actions qui est responsable. Ce qu'il y a de plus avantageux dans les affaires terrestres que dans celles spirituelles, c'est que dans le premier cas, chaque commettant signe par procuration le nom qu'il représente, quand, dans le deuxième cas, c'est la solidarité de la maison qui seule est en jeu.
Qu'il plaise à une maison de tolérance de venir s'établir dans une propriété jusqu'alors très-honnêtement fréquentée; que cette maison y séjourne quelques années; la propriété sera connue comme propriété de tolérance, et, pendant une longue suite' d'années, rendue à son état d'honnête habitation, sera évitée des honnêtes gens et recherchée par les amateurs de désordre.
Le corps humain ne nous parait pas être autre
chose que ce genre de logement affecté an simple prolétariat comme à la maison de banque, de la simple spécialité débitante de pensées, au bazar contenant cent spécialités en ce genre, logement Paul sous-loué par dix ou, vingt locataires qui honorent ou déshonorent ce logement. La possession n'est pas autre chose, croyons-le bien, qu'une prise forcée ou consentie d'un logement humain par des bohémiens sans feu ni lieu, ou par des êtres retardés dans leur route ascensionnelle, qui trouvent bon de faire une étape dans ce logement moyennant convention passée ou sollicitée à cet effet.
La pauvre Ernestine n'est donc plus, à nos yeux, qu'un hôtel de Vierge surpris et souillé par un cœur corrompu.
Lorsque nous communiquâmes cette opinion à son père, ce dernier fu t consulter le médecin, homme honnête, mais aussi loin de cette étude que nous sommes loin de celle numismatique. Nous ne fûmes plus, à leurs yeux, qu'un cerveau détraqué, plutôt capable de doubler le .désordre dans l'es* prit d' Ernestine que d'y établir l'ordre; l'esprit possédant cette chère enfant pouvait travailler alors à son aise au succès de sa prédiction : « Je
saurai bien f le c... de ta maison, qui n'est
pas celle du prince de Gondé. » Car quelques jours plus tard on nous retirait la pauvre Ernestine.
Est-ce un successeur de Christ qui enseigne que «quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, » on de Jean qui dit : «Aimez- vous les uns les autres, » qui trône en ce jour à Rome sur des cachots inquisitoriaux et sur une pièce de canon rayé ? Non, c'est une transposition de l'infaillibilité dans celle de la faillibilité. Si ce genre de dépossession des attributions dé l'être put atteindre jusqu'au sommet du Capitale, que ne doit pas craindre cette sentinelle perdue, cette pauvre vierge placée sur les confins les plus périlleux de notre étape terrestre? Si un casseur d'assiettes comme était le jeune comte d'Artois put mourir béatement, en dévotieux Charles X comme il est mort, que ne doit pas craindre l'ignorante innocence en contact avec lès lubricités de ce monde? Le logement comte d'Artois, affecté à la jeunesse fougueuse et turbulente des clubs, peut donc être converti un jour en couvent de trappistes, comme nous voyons du faubourg Saint-Germain les nobles hôtels devenir des logements de maquignons. Il en est ainsi de celui de la jeune Ernestine : Ame sauvée des regards de Dieu pour, à l'exemple d'Eve, venir dans le bosquet obscur de la terre offrir un baiser d'amour à son cousin, son frère ; ce bosquet se trouve hahité par le serpent du vice, et ces Âmes vertueuses sont souillées de son venin. Continuons notre petit journal.
8. Ernestine est un peu parleuse au réveil ; elle fait son lit aidée de sa gardienne. Pendant la magnétisation, j essaye de stimuler sa raison par les démonstrations les plus affectueuses, en vue du bonheur que ses père et mère en ressentiraient. Elle redevient hautaine en traitant son père de
c , et ajoutant ces mots: « Voilà ce qu'on
obtient en contrariant les inclinations. » Suit une abondance de bavardage dans lequel on saisit facilement qu'elle aimait un jeune homme qu'on a refusé de lui donner en mariage. Ce jeune homme n'est autre que son cousin. Je lui promets que, si elle veut m'aider à chasser cette femme qui agit et répond si souvent en son nom, je lui donnerai ce cousin, de l'aveu ou contre la volonté de ses parents ; qu'elle peut compter sur moi, vu que je ne suis pas homme à faire une promesse en vain, et que j'étais en mesure de pourvoir à toutes les conditions de cette union. Je suis écouté avec calme ; deux larmes même mouillent les paupières de la pauvre enfant, et sa main serre la mienne. Je sens alors naître en moi la conviction que je touche juste et que, si je persévère et peux lui ménager un tête - à - tête avec ce cousin, un phénomène, à coup sûr, se passera et, et.. ..enfin... Je ne pus aller plus loin ce jour-là.
9. Lever et journée calmes ; elle fait elle-même sa toilette assez coquettement.
10. Un peu d'agitation. Pendant la magnétisation, l'esprit possédant reprend le dessus et lui fait même essayer de souffleter sa compagne, mais celle-ci, levant à son exemple la main sifr elle, fait baisser aussitôt celle de cet esprit dominateur. Le calme revient.
11. Agitation pendant la magnétisation; désirant rentrer en matières de démonstrations rai • sonnables, et lui faire voir combien elle serait plus heureuse, revenant à une existence normale et rentrant dans le sein de sa famille, pour en faire l'ornement et la consolation, que d'errer ainsi de maison en maison en idiote comme elle le fait depuis sept années, pour y recevoir des soins plus ou moins empressés et généreux, etc.
Je suis bien écouté; elle m'approuve même; mais, après un moment de silence, quand je m'y attendais le moins, elle me dit avec agitation que son père est un imbécile, avec madame torchon gras (sa mère), que ce sont des imbéciles... des imbéciles tous les deux. Je lui réponds que je ne peux tolérer de telles insultes adressées à des personnes aussi respectables que bonnes à son égard. Que ce peut être elle, Ernestine, enfant aimante et soumise, qui prend à tâche de débiter sans cesse de telles sottises, et que je saurai vaincre l'esprit ordurier qui dit ces choses en son nom. Elle persiste dans cette qualification qui, je le
vois, s'applique au faux point de vue qui a fait manquer son union avec son cousin. Je reviens alors à mes propositions du 8 écoulé, en lui affirmant que son père accédera à cette union que je lui garantisse lui présente mille insinuations pareilles. Je suis bien écouté tout le temps que dure ce discours fraternel ; mais, lorsque je finis/ elle se récrie : ce Je vous répète que ce sont des imbéciles ! Ne prononcez plus ce mot, je le veux. » Sur cette injonction, la figure d'Ernestine change de plus en plus ; on dirait que l'âme de cette jeune fille s'enfuit comme une ombre. L'esprit possédant monte à sa gorge qui grossit et s'agite en débitant avec une volubilité incroyable cent absurdités que je veux faire cesser par des passes magnétiques, tenant facilement ses deux petites mains dans une des miennes. Je m'aperçois qu'elle cherche à les dégager dans une mauvaise intention. Je les serre alors avec plus de force et je lui souffle sur le front pour en chasser les mauvaises pensées qu'il renferme; mais aussitôt, ne pouvant me ravir ses mains, elle me crache au visage. Je fais le simulacre de lui donner un, soufflet en la grondant sévèrement; elle fait un signe de tête pour l'éviter. Je crois voir au même instant que cette furie laisse la place libre, car deux grosses larmes viennent couler sur les joues de la pauvre enfant, qui s'écrie aussitôt deçà voix la plus douce : « Plaît-il,
madame ?» Je continue de la gronder plus doucement. La chère petite répond : «Sais peu, madame, ce n'est pas moi, c'est la dame !.., Le calme fat parfait le reste du jour.