COPIE DE LA SÉANCE CONTENUE DANS VOTBE IETTOE DU 5 JANVIER
Lorsque madame votre mère est présente (me dites-vous, monsieur), je lui fais adresser vos questions dans l'ordre suivant. Mais en apparaissant à Adèle, ses premières paroles sont celles-ci : « Et ma pauvre fille, qu'est-ce qu'elle dit? »
D. Elle me prie de vous demander si vous auriez désiré quitter votre pays et votre maison plus tôt pour venir demeurer avec elle?
R. Je savais que ça ne s' pouvait pas.
D. Parmi les personnes qui vous ont soignée, y en aurait-il qui vous auraient maltraitée?
R. I n' faut pas faire attention à ça; chacun a son caractère et ses p'tits moments d'égarement.
D. Prenez-vous une bonne nourriture? Votre fille vous a ramenée si maigre...
R. Je n' voulais pas dépenser grand argent.
J' savais bien qu' ma fille m' désirait tout l' bien possible ; mais je n' pouvions pas manger des poulets rôtis, fallait bien qu'j 'économisions.
D. Àvez-vous souffert du froid dans votre maison?
R. Non, mais c'était si humide...
D. Vous y plaisiez-vous seule?
R. Pas trop; mais j' pouvions pas faire autrement, ma pauvre fille n'était pas riche.
D. Voyez -vous votre mari J... P...?
R. J 9 nous voyons pas trop; j'avons V temps.
D. Voyez-vous votre sœur Marie V...?
R. Je n' la recherche pas, au contraire.
D. Étiez- vous contente d'elle sur la terre?
R. J' nous entendions guère.
D. Êtes- vous contente que votre corps soit enterré où il est?
R. J' n'y tiens pas beaucoup à celui-là, puisque c'est celui-ci qui est le mien; l'autre est dans la terre, parce que c'est d' la pourriture, mais celuici c'est pas l' même.
D. Avez-vous quelque chose à recommander à voire fille?
R. Qu'elle ne se fasse pas d* chagrin. G' bon M. Faille est mort; ça lui f'ra bien du vide, car il était un bon homme.
D. Avez-vous connu M. Faille?
R. Non, mais j'en ai assez entendu parler.
A peine l'Esprit P... finit cette phrase, qu'Adèle marque sa surprise à l'apparition même du bon Esprit Faille. «Tiens, s'écrie-t-elle, M. Faille! le voilà; je le vois pour la première fois aujourd'hui; mais il est bien , cet homme-là. »
D. Veux-tu m'en donner le signalement?
R. Il me dit qu'il ne veut pas m'apparattre dans les difformités de son corps.
D. Prie-le de le faire de manière à être reconnu ; car mademoiselle P... pourra mieux que personne nous dire si les détails donnés seront exacts avec ceux du corps de M. Faille.
R. Je vois devant moi un homme de quarantedeux ans environ, cheveux bruns, beau front, yeux bleus, regard très-doux, nez long, ou pour mieux dire un peu effilé, bouche moyenne, mais trèsgracieuse, air de tristesse et d'amabilité, taille petite et contournée de droite à gauche, main petite. Il me dit ces mots : « J'ai souffert longtemps... Je me suis éteint goutte à goutte... Combien j'ai pensé à vous! Que mademoiselle P.. • n'ait
pas peur... le pi as beau rêve qu'elle peut faire n'est rien auprès de ce qui nous attend tous... Les gens brute*», lourds et matériels, ne peuvent pas comprendre et ne jouissent pas comme nous, de suite, à leur spiritualisation... Pauvres gens non éclairés, ce n'est pas de leur faute! » Adèle me fait observer que ces paroles sont dites avec un air de bonté des plus touchants,, qu'elle cherche à me rendre, en modifiant et accentuant le son de sa voix à cette intention. L'Esprit Faille reprend (en ^adressant à Adèle) : « Empressez -vous, notre pauvre amie s'ennuie... Dites-lui qu'elle soit calme et patiente, de meilleurs jours viendront pour elle. Assurez- ta de mon dévoué attachement, s'il vous platt. »
A ces mots, je termine la séance, d'après la promesse que fait l'Esprit Faille de revenir nous voir.
Votre mère, avant de nous quitter, nous a dit qu'elle ne vous tourmentait plus; au contraire, qu'elle veillait sur vous. Eh bien, cher monsieur Alphonse, maman vous a dit vrai, je ne suis plus tourmentée; quoique l'Esprit de ma mère manifeste quelquefois sa présence auprès de moi, je sens que ce n'est plus pour me demander quelque chose, mais pour veiller sur moi.
Je ne sais pas si M. Faille vous avait écrit dans le temps qu'il avait eu la connaissan/e de l'année
de sa mort, et voici à quel sujet. Il consultait, il y a dix ans, une somnambule à Reims; il était bien avec cette dame, et il la magnétisait quelquefois pour des consultations de maladie. Un jour que cette dame était tombée en somnambulisme et consultée pour un malade, elle s'écrie: * Tiens, voilà un drôle de petit homme qui nTapparaît; il est bossu comme vous. »
D. Demandez-lui ce qu'il veut, et pourquoi il vient sans être demandé.
R. Il me dit, monsieur Faille, qu'il s'appelle Jean, qu'il est votre frère décédé, et qu'il tient vous avertir que vous irez le trouver dans dix ans...
M. Faille ne s'est jamais tourmenté à cause de cette prédiction, mais il avait parfaitement reconnu son frère Jean. Du reste, notre ami s'en allait en paix; il était content et calme quand on lui disait : «Il n'y a plus d'espoir ici-bas. » Il parlait de sa spiritualisation comme d'un bonheur attendu et désiré. Une dame de ses amies intimes s'éfct entretenue avec lui jusqu'au dernier moment, lui disant : « Courage, tu n'as plus qu'un moment à rester dans ta maison de boue ; ton âme va partir. — Oui, disait-il, je me sens 6nir; je ne tiens plus qu'à un fil. Je vois ma mère, elle m'attend. Prenez de mes cheveux pour faire un tableau, puisque vous le désirez. Allons, adieu! Et Alphonse, et ses œuvres immortelles, je m'inquiète de leur
avenir. .. Bonne Adèle, nous nous verrons un jour..., souvent..., etc., etc. »
Hélas! oui, la mort de cet ami si bon, si dévoué nous laisse un grand vide. Puisse-t-il continuer à nous éclairer de là-haut !...
Recevez, monsieur, mes salutations distinguées.
M. CAHAGNET.
La Guerche, 15 février 4861.
Vous auriez déjà reçu ma lettre de remerciments, monsieur, si je n'avais voulu avant me renseigner sur quelques faits qui n'étaient pas à ma connaissance, concernant la séance d'apparition que vous avez bien voulu me donner.
Je viens donc, monsieur, vous témoigner ma reconnaissance pour l'obligeance désintéressée avec laquelle vous avez accueilli ma prière de me mettre en rapport avec votre bonne lucide.
Je rends ici témoignage à la vérité : c'est qu'elle a parfaitement vu et décrit tous les détails sur la personne de ma mère, tels que le signalement, le goût prononcé du rouge, et le genre de maladie dont elle est morte, ainsi que la cause provocatrice de cette même maladie (ces deux derniers détails m'étaient inconnus, ayant-perdu ma mère dès mon jeune âge); mais le tout m'a été confirmé
par les renseignements pris auprès de ma famille.
Elle a aussi parfaitement vu mes deux enfants et ma sœur qui sont également morts.
Elle nous a dit pour l'un deux (mon fils) qu'il n'avait pas dû être malade longtemps, attendu qu'il n'était pas décharné du tout. Effectivement, cet enfant étant mort du croup, n'a été malade que trois jours.*
Elle nous a dit aussi voir ma tante qui ne devait être morte que depuis à peu près deux mois. Ma tante est morte du 27 décembre 1860. Vous voyez donc, monsieur, qu'elle a vu juste.
Je vous autorise à faire de ma lettre tel usage qu'il vous semblera.
Agréez, monsieur, ainsi que votre obligeante lucide , l'assurance de mes sentiments bien dévoués.
Votre frère en l'Éternel,
Arfbeille,
Voyageur, impasse Saint-Clément, 5 (Nantes).