V. — Impulsions posthypnotiques
VI. — Troubles organiques d'ordre suggestif: les stigmatisés action à distance des médicaments.
Nous avons jusqu'ici considéré l'hypnotisme principalement chez les hystériques ; mais Pétude de la suggestion dans la période somnambulique, que nous nous proposons de faire maintenant, nous oblige à élargir notre cadre. Les phénomènes qu'il nous reste à exposer ne sont pas exclusivement du domaine de ce qu'on a appelé le grand hypnotisme ; ils appartiennent aussi à un certain nombre d'états
CULLERRE. 11
que Ton détermine chez beaucoup d'individus et qui, S0U3 le nom de petit hypnotisme, sont considérés comme des diminutifs ou des aspects variés du somnambulisme provoqué.
Le grand hypnotisme avec ses phases bien caractérisées s'observe principalement chez les hystériques. Mais les hystériques sont des malades. N'y a-t-il pas lieu de se demander si dans les phénomènes du sommeil nerveux qu'on provoque chez elles, il ne se mêle pas quelques manifestations propres à leur maladie? Ou plutôt, étant donnée la nature des phénomènes hypnotiques, qui empruntent pour se produire le mécanisme même d'ungrand nombre de symptômes hystériques, l'inhibition, Thystérie préexistante ne constitue-t-elle pas un terrain extraordinairement favorable à la culture intensive de l'hypnotisme, et propre à donner des produits d'une venue exceptionnelle? C'est une question que nous ne voulons pas trancher, mais que se poseront certainement tous ceux qui, après avoir lu les travaux consacrés à l'étude du sommeil nerveux chez les hystériques, liront ceux des savants qui ont expérimenté chez les individus sains.
Chez ces derniers les phénomènes hypnotiques ne se prêtent plus à des distinctions si tranchées, et le somnambulisme profond est même assez rarement atteiixt. Par conséquent, ce que nous dirons des suggestions provoquées chez cet ordre de sujets, pourra à plus forte raison s'appliquer à ceux chez qui la névrose est plus complètement développée. C'est poiu'quoi nous nous croyons autorisé à n'étudier qu'un somnambulisme , qu'on le considère dans
rhystérie ou chez les individus exempts de cette maladie. • *
Si je n'ai pas accepté comme point de départ de mes études, dit le professeur Bernheim, les trois phases de Thypnotisme hystérique, telles que Gharcot les décrit, la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme, c'est que je n*ai pu confirmer par mes observations l'existence de ces états divers en tant que phases distinctes (1).
L'étude de l'hypnotisme chez les sujets sains ne lui a révélé que les faits suivants : Quand un sujet est hypnotisé par n'importe quel procédé, il arrive un moment où ses yeux restent clos, et les bras tombent en résolution. L'auteur se demande si c'est de la léthargie? Mais le sujet, bien qu'immobile, insensible, inerte, entend tout et peut entrer en comiQunication avec le monde extérieur ; il suffit, pojcir Iç réveiller, de lui en intimer Tordre ; on peut produire chez lui les phénomènes cataleptiques (2] ou somnambuliques, par simple suggestion vocale. Aucune manipulation n'est nécessaire, ni souffle sur les yeux, ni ouverture des paupières, ni friction du verlex, comme cela se fait à la Salpétrière. La simple suggestion suffit à déterminer toute la série des phénomènes hypnotiques et une fois le sujet endormi, tout autre procédé non seulement est inutile, mais reste absolument dénué d'efficacité. M. Bemheim n'a jamais rien produit chez les hypnotisés sains par l'ouvertm^e des yeux ou la friction du vertex (3). Tout
(1) Bemheim, De la suggestion dans Vétat hypnotique, réponse à M Paul Janet. Paris, 1884.
(2) Cataleptiformes.
(3) La sensibilité aux actions réflexes étant déjà très développée chez les hystériques, et Thypnotisme Tenant encore augmenter cette prédisposition, il est facile de comprendre que les
ce qu'il a constaté, c'est un degré variable de suggestibilité chez les hypnotisés :
Les uns n*ont que de Tocclusion des paupières avec ou sans engourdissement ; d*autres ont, de plus, de la résolution des membres avec inertie ou inaptitude à faire des mouvements spontanés; d'autres gardent les attitudes imprimées (catalepsie suggestive) ; la contracture suggestive, les mouvements automatiques suggestifs entrent ensuite en scène. Enfin, l'obéissance automatique, Tanesthésie, les illusions sensorielles et les hallucinations provoquées marquent les étapes progressives du développement de cette suggestibilité dont le degré culminant est constitué par le somnambulisme actif ou vie somnambulique. C'est ce dernier degré seul, celui où les phénomènes suggestifs sont le plus développés, qui s'accompagne d'amnésie au réveil. Un sujet environ sur six (1) de ceux que l'on hypnotise arrive à ce degré que nous appelons somnambulisme profond; et quand il n'y arrive pas d'emblée, par le seul fait de l'hypnotisation, aucune des manœuvres que nous avons essayées n'a pu le développer (2).
En résumé, M. Bernhein n'a mis en œuvre d'autre procédé que la suggestion et :
La suggestion, c'est-à-dire la pénétration de l'idée du phénomène dans le cerveau du sujet par la parole, le geste, la vue, l'imitation, lui a paru être la clef de toutes les manifestations hypnotiques qu'il a observées.
Quel que soit Texclusivisme de ce procédé, l'étude de ses résultats n'en est pas moins des plus
singuliers réflexes qui, comme celui du vertex, de rocclusion, de l'ouverture des yeux, produisent chez les hystériques hypnotisées des effets si marqués, soient inefficaces chez les hypnotisés sains.
(1) « A peine un patient sur dix, dit Braid, arrive-t-il jusqu'à ia phase du sommeil inconscient, » p. 24i.
(2) Bemheim, lac. cit.^ p. 6.
intéressantes. Mais avant de nous y arrêter, voyons comment se comportent les individus sains soumis aux pratiques hypnotiques. M. Bernheim, avec M. Liébault, admet, en dehors des sujets complètement réfractaires, six catégories d*hypnotisés.
A un premier degré, caractérisé par un peu de somnolence et de pesanteur, on ne constate rien de particulier dans le plus grand nombre de cas; dans quelques autres, alors même que le sujet n'éprouve aucune somnolence, il est possible de l'influencer par suggestion, par exemple de lui maintenir les paupières fermées. 11 fait de vains efforts pour les ouvrir jusqu'à ce que l'opérateur le lui ait permis.
Dans le second degré, les paupières sont fermées. Les membres sont en résolution; bien que non séparé du monde extérieur, le patient est assujetti à la volonté de l'expérimentateur. Il est possible de déterminer chez lui la catalepsie suggestive, c'est-à-dire qu'on peut placer ses membres dans une altitude quelconque et les y faire rester le temps qu'on veut, en lui suggérant l'idée qu'il ne peut modiûer leur position. Au réveil il aura conservé le souvenir de tout ce qui s'est passé.
Au troisième degré, le sommeil est plus profond, la peau est plus ou moins sensible; outre la catalepsie suggestive, on peut déterminer chez les sujets des mouvements automatiques, comme tourner les bras l'un autour de l'autre. On peut, par suggestion, faire continuer ce manège indéfiniment. L'ouïe est conservée.
Dans le quatrième degré, outre les phénomènes observés dans les précédents états, un fait nouveau se produit, la perte des relations avec le monde extérieur. Le patient n'est plus en relation qu'avec l'expérimentateur et n'entend plus que lui.
Le cinquième et le sixième degrés constituent le soninambuUsme ; ils sont caractérisés au réveil par l'oubli de tout ce qui s'est passé. C'est alors que tous ces phénomènes de suggestion atteignent leur plus complète expression.
Dans ces six catégories purement théoriques d'ailleurs on peut faire rentrer tous les cas particuliers. Ce n'est pas, cependant, qu'il ne s'en produise qui échappent à toute classification ; car chaque hypnotisé a une sorte d'individualité propre ; et particulièrement en ce qui concerne les phénomènes psychiques de l'hypnotisme, le caractère habituel de l'individu, son aptitude plus ou moins grande à se laisser diriger, à ajouter foi aux paroles des autres, joue un rôle prépondérant et son degré de sensibilité aux suggestions est loin d'être toujours en rapport avec la profondeur du sommeil dans lequel il est plongé. Nous avons déjà insisté sur ce point à propos des hystériques.
ÏI
Braid a observé la puissance de la suggestion chez certains individus. On se rappelle que Faria n'employait pas d'autre moyen même pour endor- • mir ses sujets d'expériences. Durand, de Gros, qui admettait deux périodes dans le sommeil hypnotique, la première, hypoiaxique ou de préparation ; la seconde, idéoplastique^ pendant laquelle le sujet est en état de subir l'influence de l'endormeur, a parfaitement mis en lumière l'omnipotence de cet agent. Nous l'avons déjà étudié rapidement dans la partie du chapitre précédent consacré à la phase cataleptique chez les hystériques. Nous l'étudierons maintenant avec les développements nécessaires dans lesL états encore moins avancés de l'hypnotisme.
Les suggestions motrices sont des plus faciles
à provoquer et n'exigent qu'un degré peu prononcé d'hypnotisation. Si Ton soulève le bras d'un hypnotisé et qu'on lui suggère l'idée qu'il ne peut plus le baisser, le bras se maintient un temps plus ou moins long dans la position donnée. Tantôt, d'après M. Bernheim, le membre reste flexible, facile à déprimer et retombe à la moindre pression* qu'on exerce sur lui ; tantôt il est contracture et il ne cède qu'à une pression beaucoup plus forte. De ces deux cas le premier n'est autre chose qu'un état de passivité déterminé par l'injonction de l'endormeur; dans le second il nous semble voir quelque chose de plus, la contracture cataleptiforme de la période somnambulique. Cependant, la contracture peut être déterminée aussi par suggestion. On peut produire le trismus des mâchoires, la contracture des muscles du cou, de ceux de la main, soit en flexion, soit en extension. La répétition fréquente des mêmes expériences amène une précision telle dans l*obéissance du sujet, qu'un mouvement, un geste de l'opérateur suffit à lui faire connaître sa pensée avant même qu'il Tait formulée.
Diverses paralysies peuvent être également suggérées. Qu'on dise à un sujet: « votre bras est paralysé, » et si on le soulève il retombe inerte : l'autre au contraire reste cataleptisé. Cette suggestion pourra durer plus ou moins longtemps. M. Bernheim, ayant produit, chez un de ses malades, une paralysie d'un bras et un état cataleptiforme de l'autre, les remit dans le lit et s'éloigna. Au bout de quarante minutes, le sujet dormant toujours, l'opérateur revint et souleva vivement les deux bras ; l'un resta en l'air et l'autre retomba.
Aux degrés avancés de Thypnotisme le sujet exécutera tous les actes commandés. Il dansera, montrera le poing à quelqu'un, se jettera sur lui, le frappera, mettra sa main dans sa poche pour le voler, si on le lui ordonne. Parfois l'automatisme est tellement parfait qu'il imitera tous les gestes que fera Tendormeur, sautera, dansera, tournera les bras, prendra les attitudes les plus bizarres. Les mots prononcés devant lui, il les répétera incontinent à la façon d'une machine. Ce phénomène, désigné sous le nom d'écholalie, a été observé pour la première fois, parait-il, par Berger, de Breslau.
Il suffit de placer une main sur le front du sujet et l'autre sur la nuque pour le transformer, suivant l'expression de Fauteur allemand, en véritable phonographe d'Edison. Toutes les paroles prononcées devant lui sont alors reproduites avec une scrupuleuse exactitude, le grec, le latin, l'hébreu, etc. (1).
La production des mouvements automatiques s'obtient dans un degré moyen d'hypnotisation. Qu'on lève horizontalement les deux bras du sujet, et qu'on les fasse tourner l'un autour de l'autre, le sujet continue à les tourner soit de lui-même, soit après injonction. L'un deux raconte ainsi cette expérience :
L'expérimentateur me dit : « Tournez vos bras l'un sur l'autre. Allez vite. Bien. Vous ne pouvez plus vous arrêter. » Et mes bras tournèrent violemment, indéfiniment, et je ne pus les retenir, malgré que je fisse des efforts résolus et puissants pour les comprimer, les opposant dans des actes contraires, les froissant l'un contre l'autre dans une lutte désespérée.
(1) P. Richer, hc. cit., p. 690.
Cet exemple, emprunté à Durand, de Gros (1), a été fourni par un homme âgé et instruit, qui raconte ainsi ce qui se passa pendant qull était en état d^hypnotisme :
— Bientôt commença votre action sur moi, et je devins véritablement machine sous votre volonté motrice. Vous affimiez un fait : de prime abord j'hésitais à croire ; et tout aussitôt j'étais obligé de me rendre à l'évidence du fait accompli.
— Vous ne pouvez pas ouvrir les yeux. Et vainement j'essayais d'ouvrir, et vainement mon sourcil se relevait, et la peau de mon front se ridait soulevée : les paupières restaient collées.
— Vous êtes cloué sur le fauteuil, vous ne pouvez plus vous lever. Et vainement mes bras libres, qui passent pour très vigoureux encore, s'appuyant aux bras du fauteuil, essayèrent de soulever la masse inerte du bassin et des jambes : j'étais cloué.
— Levez-vous. Vous ne pouvez plus ni vous asseoir ni vous baisser. Et tous mes efforts pour changer de place et rompre cet état de paralysie ridicule demeuraient infructueux.
— Vous ne pouvez plus ouvrir la bouche. Et mes mâchoires se trouvèrent tout à coup soudées indissolublement.
Pendant que ces opérations suivaient leur cours, je causais avec les spectateurs, et je donnais à la masse du public le détail de mes impressions, soit spontanément, soit pour répondre aux questions qui m'étaient adressées.
Les expériences sur les suggestions sensorielles échouèrent complètement chez ce sujet; il ne trouva toujours que le goût de Teau claire au liquide qu'on lui présenta, bien que l'opérateur lui suggérât Tidée qu'il buvait une liqueur ou un vin exquis. L'expé-
(1) D» Philips, Cours théorique et pratique de Braidisme, Paris, 1860.
rience sur Tôdorat ne réussit pas davantage, il ne se produisit qu'un certain degré d'anosmie ; les odeurs suggérées restèrent non avenues.
L'expérimentateur lui enjoignit ensuite de bégayer.
— Vous allez bégayer; bégayez, vous ne pouvez plus vous empêcher de bégayer. Et il bé... bé... gaya. — Vous allez perdre la faculté d'émettre la voyelle A et même la notion de cette lettre. Essayez, vous ne pouvez pas dire A.
Il lui fut impossible de dire A. L'expérimentateur lui dit ensuite d'écrire son nom. Il écrivit son nom moins les deux A qu'il contenait.
Pendant une séance d'hypnotisation, raconte M. Hack Tuke, un jeune homme voulut prononcer quand même son propre nom, quoiqu'il fût sous rinfluence du magnétiseur Hansen, et que ce dernier lui eût défendu de le faire. Malgré des efforts prolongés et de ridicules grimaces, il ne put prononcer que la première lettre B et en fut réduit à des gesticulations silencieuses (1).
Un des sujets du D' Bernheim, plongé dans un somnambulisme léger, recevait toutes les suggestions qu'il lui plaisait de lui donner. Il le faisait aussi bégayer ; il l'envoyait au tableau écrire son nom, en lui suggérant qu'il ne pourrait plus écrire les consonnes, et il écrivait ee; qu'il ne pourrait plus écrire les voyelles, et il écrivait B, r. n. m. Chez ce sujet, les hallucinations des sens étaient instantanées. On lui suggérait l'idée d'aller s'asseoir sur une chaise où il trouverait un chien ; il s'approchait, caressait le caniche imaginaire, semblait craindre d'être mordu. On lui montrait son fils qu'il
(i) Hack Tuke, Le corps et Vesprit, action du moral et del'imaf/ination sur le physique, Paris, 1886.
n'avait pas vu depuis de longues années, il restait comme en extase en le reconnaissant, et ses yeux se remplissaient de larmes.
Il était facile de lui suggérer toutes sortes d'illusions sensorielles. Le sulfate de quinine était pris pour du sucre; un crayon lui servait de cigare, et lui procurait Tivresse du tabac.
Je lui dis que ce cigare est trop fort et qu'il va se trouver mal : il est pris de quintes de toux, crache, a des nausées, des expuitions aqueuses, pâlit, a des vertiges. Je lui fais avaler un verre d'eau en guise de Champagne ; il le trouve fort. Si je lui en fais avaler plusieurs, il est ivre, il titube. Je lui dis : <( L'ivresse est gaie » ; il chante avec des hoquets dans la voix; je provoque un fou rire. Je dis : « L'ivresse est triste » ; il pleure et se lamente.
Le sujet de ces expériences était un homme de quarante-quatre ans, photographe, présentant des symptômes d'ime tumeur cérébelleuse, mais n'ayant jamais éprouvé d'accidents névropathiques.
Chez les grands somnambules surtout, le goût est susceptible d'illusions et d'hallucinations de diverse nature. L'hypnotique, au gré de l'opérateur, prendra de Teau pure pour du poison ou un breuvage excellent. M. Richet a souvent fait boire à ses sujets hystériques de l'huile ou des liquides d'un goût repoussant en leur suggérant l'idée qu'ils buvaient des liqueurs délicieuses. Un morceau de papier baptisé gâteau par l'expérimentateur sera mangé avec jouissance par le somnambulique, même à son réveil.
L'odorat subit à son tour des illusions analogues. On peut suggérer l'idée d'une odeur quelconque, le parfum d'une fleur ou d'une eau de senteur, des
émanations infectes ou nauséeuses. Ces hallucinations pourront persister au réveil comme celles que nous avons précédemment énumérées.
Fig. i 3. — Suggestions chez un jeune sujet, hallucinations provoquées.'
De même pour l'ouïe et pour la vue. L'hypnotisé, si on le lui commande, entendra le chant des oiseaux, une musique délicieuse, la voix d'une personne amie, ou encore des grossièretés, des obscé-
nités, des injures. Il verra tour à tour des objets ou des scènes agréables, pénibles ou terrifiantes (fig 13).
Les illusions et les hallucinations du sens du tact sont extrêmement nombreuses et aussi variées que peuvent le permettre les divers modes de la sensibilité, soit isolément, soit associés entre eux.
L'anesthésie de la peau et des muqueuses se produit spontanément dans Thypnotisme. Quand elle n'existe pas, on peut la provoquer par suggestion. A un hypnotisé sensible, on suggère que la surface de ses téguments est anesthésiée, ainsi que sa muqueuse olfactive; on peut ensuite, sans qu'il manifeste la moindre douleur, lui traverser la peau par des instruments piquants ou lui faire respirer des substances irritantes comme l'ammoniaque.
On peut provoquer de même la cécité ou la surdité. Le sujet sous l'influence de l'idée ainsi suggérée déclare ne plus voir, ne plus entendre, et les bruits les plus assourdissants sont impuissants à le faire tressaillir.
Suzanne, observée par M. P. Richer à la Salpêtrière, grande hystérique susceptible de passer par les trois périodes de rhypnotisme, est mise en somnambulisme par la pression da vertex. Aussitôt on provoque à volonté chez elle des illusions et des hallucinations de tous les sens, excepté de la vue. Un flacon entre ses mains devient un couteau, elle a peur de se couper et essaye de le fermer. L'éther se transforme en musc; le bruit atténué du tam-tam se change en bruit de cloches, en concert, en roulements de tambours d'un régiment qui passe : elle finit même par entendre le piétinement des chevaux, mais ne peut les apercevoir, La poudre de coloquinte se transforme en sirop de groseilles. Tour à tour, à la voix de l'observateur, elle reçoit des coups imaginaires, sent l'impression d'un vent froid qui n'existe
194 MAGNÉTISME ET HYPNOTISEE
pas, trouve qu'on la chatouille lorsque personne ne la touche; elle entend la musique au milieu du plus profond silence, elle respire Todeur de Tencens que rien autour d'elle ne peut lui rappeler, elle a dans la bouche un fort goût d'absinthe qui lui brûle même la gorge, quand elle n'a absolument rien pris.
Une autre malade du même auteur mord à belles dents dans une pelote qu'on lui dit être un gâteau, boit du rhum qui n'est que de l'eau pure, entend la musique militaire et voit le régiment qui passe ; elle monte sur la tour Saint- Jacques et a le vertige ; elle voit toutes sortes d'animaux, des chats, des chevaux, des éléphants ; le tout au gré de l'expérimentateur. A son réveil, elle a un vague souvenir d« tout ce qu'on lui a fait voir. C'est comme un rêve qu'un trop brusque réveil aurait effacé (1).
Dans un certain nombre de cas, chez les grandes hystériques frappées d'hémi-anesthésie, il n'est pas possible de provoquer des hallucinations dans les sens qui ont perdu leur activité. Ainsi les illusions du tact n'auront lieu que du côté sain, et les hallucinations colorées de la vue ne pourront être déterminées pour l'œil achromatopsique.
A côté de ces perturbations organiques que la suggestion peut déterminer dans le corps humain, citons des faits du même ordre, absolument nouveaux, qui viennent d'être mis en lumière.
Au congrès tenu par l'Association française pour l'avancement des sciences, à Grenoble, au mois d'août 1885, de curieuses expériences de nature à élucider la question si controversée des stigmates sanguinolents des extatiques religieux (2), ont été
(1) P. Richer, /oc. cit., p. 702, 703.
(2) Voyez Warlomont, Rapport médical sur Louise Lateau, la stigmatisée de bois d*Haine, Bruxelles, 1875.
^ relatées . par MM. Bourru et Burot, professeurs à TEcole de médecine navale de Rochefort. Ces expé-
Fig. 14. — Hémorrhagies cutanées provoquées par suggestion ou somnambulisme, d'après une photographie de M. Godefroy, photographe à Rochefort.
Vire. — stigmates anciens un peu effacés, obtenus pour la première fois à Rochefort, le 6 avril 1885.
Vive. — Stigmates obtenus le 2 juillet 1885, à l'asile de Lafond (La Rochelle.)
Vive. — Stigmates obtenus le 19 juillet, à Tasile de Lafond.
rimentateurs sont parvenus à produire ce fameux miracle pai* simple suggestion chez un hystéro-épileptique mâle soumis à leur observation (1).
Ce malade, hémiplégique et hémi-anesthésique à droite, était hypnotisable et susceptible de recevoir des suggestions de toute sorte. L'ayant mis en somnambulisme, Fun d'eux lui donna la suggestion suivante : « Ce soir, à quatre heures, après t'ôtre endormi, tu te [rendras dans mon cabinet, tu t'assoiras dans le fauteuil, tu te croiseras les bras sur la poitrine et tu saigneras du nez. » A l'heure dite, les divers actes suggérés furent exécutés, et quelques gouttes de sang sortirent des narines du patient.
Un autre jour, l'un de ces expérimentateurs l'ayant endormi, traça son nom avec un stylet moîisse sur ses deux avant-bras en lui disant : « Ce soir, à quatre heures, tu t'endormiras et tu saigneras aux bras sur les lignes que je viens de tracer.» L'heure arrivée, le sujet s'endormit, les caractères tracés sur la peau se dessinèrent en relief rouge vif, et des gouttelettes de sang se montrèrent en plusieurs points du côté non anesthésié (ûg. 14).
Ce malade ayant été transféré à l'asile d'aliénés de la Rochelle, le Dr Mabille, médecin-directeur de cet établissement, renouvela cette expérience et obtint le même succès. Ayant tracé une lettre sur chaque avant-bras, et prenant successivement les deux mains du sujet : « A quatre heures, commanda- 1- il, tu saigneras dece bras, — et de celui-ci. » — Je ne peux pas saigner du côté droit, » dit le malade en désignant ainsi son côté paralysé. Au moment précis indiqué, le sang perla à gauche, et non à droite.
(1) Berjon, La grande hystérie chez l'Homme, phénomènes d'inhibition et de dynamogénie, changements de la personnalité, fiction des médicaments à distance. Paris, 1886. Nous devons à MM. Bourru et Burot, la possibilité de reproduire les figures 14 à 17, qui ont été publiées dans le travail de M. Berjon, nous leur en exprimons toute notre gratitude.
Ces expériences furent ensuite répétées devant un nombreux public médical. Le 4 juillet dernier, le sujet étant somnambulisé, notre distingué collègue trace une lettre sur son poignet en lui ordonnant de saigner immédiatement en ce point. « Gela me fait grand mal, » objecte le patient. « Il faut saigner quand même, » lui commande l'opérateur. « Les muscles de Tavant-bras se contractent, le membre devient turgescent, la lettre se dessine rouge et saillante, enfin des gouttes de sang apparaissent et sont constatées par tous les spectateurs. Toutefois il faut signaler que, dans cette dernière expérience, il y eut une erreur de lieu. Ce fut la lettre tracée au voisinage l'avant-veilie, qui laissa suinter du sang. Peut-être la suggestion n'avait-elle pas été assez précise, peut-être l'exécution était-elle trop rapprochée du commandement, car c'était la première fois que la suggestion n'était pas faite pour un temps éloigné de quelques heures.
S'agit-il encore de phénomènes d'ordre suggestif dans les singulières modifications de l'organisme que, devant le même congrès, les mêmes expérimentateurs ont déclaré obtenir par l'action à distance des médicaments? Ce n'est pas, nous l'avouons, sans quelque hésitation et sans faire de sérieuses réserves, que nous avons résumé pour nos lecteurs la communication de MM. Bourru et Burot, tant tous les faits qui y sont relatés sont étranges et échappent à toute interprétation scientifique.
Ayant essayé l'action des métaux d'après la méthode de Burq sur la paralysie dont était atteint leur hystéro-épileptique, ces médecins constatèrent que l'or surtout se montrait très énergique. Un objet d'or produisait un sentiment de brûlure intolérable non seulement au contact de la peau, mais encore à une distance de dix à quinze centimètres, à tra-
vers les vêtements, et même à travers la main fermée de, l'expérimentateur. La boule d'un thermomètre à mercure, approchée de la peau, causait à . distance un sentiment de brûlure, des convulsions et une attraction du membre. On eut Pidée d'essayer les composés métalliques, et on constata qu'ils jouissaient d'un pouvoir très analogue aux métaux eux-mêmes. Bien plus, on vit l'action physiologique et médicamenteuse de ces diverses substances se manifester avec une certaine énergie. Un cristal d'iodure de potassium approché des téguments produisit des bâillements et des éternûments répétés; l'opium fit dormir par simple voisinage.
Ces faits si surprenants se produisirent non seulement chez le sujet mâle en question, mais encore chez une femme hystéro-épileptique âgée de vingtsix ans que les expérimentateurs eurent ensuite à leur disposition. Un flacon de jaborandi approché de la malade détermina presque immédiatement de la salivation et de la sueur.
Un des observateurs avait apporté dans sa poche deux flacons de même grandeur enveloppés de papier et contenant l'un de la cantharide, l'autre de la valériane. Voulant mettre le sujet sous l'influence de la cantharide, il approcha de lui celui des flacons qu'il croyait contenir cette substance. Sa stupéfaction fut grande quand il vit se produire l'action excitante de la valériane (fig. 15) ; mais tout s'expliqua quand on eut constaté qu'il s'était trompé de flacon.
Poui- l'essai des divers poisons, l'expérience démontra aux observateurs qu'il était préférable d'em-
ployer des solutions étendues plutôt que la substance elle-même dont l'action se montrait brutale, toxique
et dangereuse, tandis que dissoute dans Peau dans des proportions déterminées, elle manifestait les
propriétés physiologiques que Texpérience a appris à lui reconnaître.
Fig. 16. — lyrèsse (alcool de yin), d'après une photographie de M. Godefroy, photographe à Rochefort.
L*action à distance s'exercerait sur tous les points du corps, mais elle serait surtout énergique quand la substance serait présentée près de la tète.
Dans les expériences instituées par les professeurs de Rochefort, les résultats obtenus se montrèrent toujours précis et identiques. Tous les narcotiques amenèrent le sommeil, mais avec les particularités spéciales à chacun d'eux. Le sommeil de l'opium était lourd et le réveil pénible; celui du chloral était léger et se dissipait facilement. Les divers alcaloïdes de Topium agirent comme dans les expériences physiologiques.
Les vomitifs et purgatifs exercèrent Faction propre à chacun d'eux. Les vomissements causés par l'apomorphine furent très abondants et suivis de céphalalgie et de somnolence; ceux de l'ipécacuanha furent accompagnés d'un goût spécial à la bouche ; l'émétique provoqua surtout des nausées et de la prostration. La scammonée détermina manifestement des contractures intestinales.
Chacun des alcools produisit son ivresse spéciale : celle de l'alcool de vin a toujours été gaie (fig. 16); celle de l'alcool de grains, furieuse. L'aldéhyde causa une prostration profonde, et l'absinthe une paralysie des membres inférieurs.
L'eau de fleurs d'oranger, le camphre, se sont montrés de véritables calmants.
L'eau de laurier-cerise a amené chez la femme hystéro-épileptique une extase religieuse (fig. 17) d'autant plus singulière qu'elle était Israélite et que ses hallucinations avaient pour objet la Vierge entourée des attributs hiératiques que lui donne la religion catholique.
L'acide cyanhydrique a déterminé des convulsions thoraciques, l'essence de mirbane des secousses convulsives dans tout le corps et des hallucinations.
Les anesthésiques amenèrent une excitation analogue à celle delà première période de Tanesthésie chirurgicale. Le phosphore provoqua des tremble-
Fig. 17. — Extase religieuse (eau de laurier-cerise), d'après une photographie de M. Godefroy, photographe à Rochefort.
ments, la cantharide une excitation instantanément arrêtée par le camphre.
En un mot, par cela seul qu'elles furent maintenues quelque temps à une certaine distance des téguments, les diverses substances de la matière médicale manifestèrent leur action physiologique propre comme si elles avaient été introduites dans l'organisme par les procédés habituels.
Quelques faits du même genre auraient été constatés chez des malades de MM. Charcot, Dumontpallier et Brouardel; et MM. Bourru et Burot aui'aient eux-mêmes fait quelques expériences concluantes sur quelques hystériques moins sensibles que les deux sujets qui leur ont donné des résultats si surprenants.
Ces observations sont-elles incontestables? Les expérimentateurs n'ont-ils été le jouet d'aucune illusion? Ces expériences sont trop récentes et trop isolées encore pour qu'on puisse se prononcer en toute connaissance de cause, et seul l'avenir nous dira ce qu'il faut en penser. Mais si les faits sont réels, l'explication nous en semble bien difficile. Les auteurs de la découverte hésitent entre plusieurs théories, notamment celle de la suggestion, et celle de la force neurique rayonnante : cette dernière semble avoir leur préférence.
Mais la force neurique rayonnante, nous l'avons dit ailleurs, est une hypothèse qui nous ramène, purement et simplement au fluide des partisans du ' magnétisme animal, et que rien ne justifie.
Quelques-uns des faits observés par MM. Bourru et Burot pourraient peut-être être considérés comme d'ordre suggestif; par exemple les phénomènes gêné-
raux dénués de caractères spéciaux éclos chez leurs sujets à rapproche dune substance quelconque, comme le sommeil, les mouvements Convulsifs, et même les vomissements. L*idée qu'ils vont être soumis à l'influence d'une substance médicamenteuse peut être suffisante pour déterminer chez les sujets ces symptômes dont la banalité est évidente. Mais comment expliquer l'action spécifique des médicaments, de l'opium et du chloral, par exemple, ou de l'émétique et de l'ipécacuanha? La question reste ouverte, et le restera vraisemblablement longtemps encore.
A un degré encore plus avancé d'hypnotisation, la conscience disparaît, la spontanéité psychique est supprimée, et le sujet devient dans toute la force du terme un automate soumis à la volonté, au caprice de l'expérimentateur. Mais dans cet état même, il existe encore quelque chose de propre à l'individu ainsi annihilé ; c'est la façon dont son cerveau réagit sous l'influence de la suggestion, et qui n'est ni la même, ni égale chez tous.
Un des phénomènes les plus extraordinaires de cette phase, c'est la possibilité de faire perdre à un somnambulique la notion de sa propre personnalité et de la transformer en une autre.
Durand de Gros dit à une jeune fille en expérience : Vous êtes un prédicateur ! Aussitôt, elle joint les mains, fléchit les genoux, puis, la tète inclinée et les yeux au ciel, elle prononce, avec une expression de piété fervente, quelques mots d'exhortation (1).
(l) Dr Philips, loc, cit. y p. 116.
M. Bernheim (d) dit à un de ses sujets : Tu as dix ans, tu es un enfant, va jouer avec les gamins. Et il se met à faire le simulacre de jouer aux chiques, à l'attrape, à sautemouton, le tout avec des détails d'une précision surprenante. Il lui dit : Vous êtes une jeune fille ! Il baisse modestement la tête et fait semblant de coudre. — Vous êtes général, à la tête de votre armée! Il se redresse et s'écrie : En avant! — Vous êtes un digne et saint curé ! Il prend un air illuminé, fait le signe de la croix et semble se livrer à une lecture pieuse. — Vous êtes un chien 1 II se met à quatre pattes et aboie.
M. Ch. Richet a cité diverses expériences de ce genre sous le nom à^objectivation des types par amnésie de la personnalité. Chez deux personnes du sexe, somnambulisées par des passes magnétiques, il suffisait d'un mot prononcé avec autorité pour opérer la transformation de personnalité. M.... est successivement transformée en paysanne, en actrice, en général, en prêtre, en religieuse. A.... est transformée aussi en général, en matelot, en vieille femme, en petite fille, en une personne réelle, qu'elle a connue. Dans ces objectivations, la modification des sentiments est complète. La timidité de Tune se change en hardiesse si le personnage qu'elle représente l'exige, ses sentiments religieux en irréligion ; B.... de silencieuse devient bavarde, de réservée devient provocante; elles donnent à ces personnages qu'elles représentent les sentiments, les goûts, les allures qu'elles leur supposent dans la réalité. Néanmoins, dans tous ces changements de personnalité, le caractère propre du sujet se révèle et chacun joue son rôle avec ses qualités personnelles et les aptitudes dont il dispose.
(1) Bernheim, loc, cit.
CULLBRRB. i2
Le même auteur ayant réussi à endormir un de ses amis, parvint au bout de quelques séances à lui faire subir quelques transformations de personnalité:
En prêtre : il se dispose à recevoir des confessions, écoute avec la plus scrupuleuse attention les billevesées qu'on s'amuse à lui dire; s'indigne quand on ne lui parle pas sérieusement. Pendant une demi-heure, il joue ce rôle avec une dignité triste qui ne se démentit pas. Un de mes amis, présent à cette séance curieuse, s'amuse à dire : « A bas la calotte ! » C... joint les mains, et avec une onction ineffable dit : « Pardonnez-leur, mon Dieu ! ils ne savent pas ce qu'ils font... »
En femme : Son premier mot est : « Ne me chiffonnez pas. » Il prend le rôle d'une femme légère.
En vieillard : il s'assied dans un fauteuil en geignant, en se tâtant les genoux, demande une canne pour marcher, tousse en parlant, respire difficilement. Au lieu de s'imaginer qu'il est devenu un vieillard de l'époque actuelle, il croit être un vieillard de 1933, par exemple. Il parle alors de ses souvenirs de jeunesse, qui sont confus et nageant dans le brouillard, et qui se rapportent à l'époque actuelle. « De mon temps, disait-il, on allait aux pièces de Victor Hugo; j'ai même assisté du vivant de Victor Hugo à la reprise de Le Roi s'amuse.., » (1).
Le même somnambulique peut être transformé en divers autres types; en cabotin, par exemple, ou en personnage decomédie. S'il fait Harpagon, il s'incarne tellement dans son rôle, il est tellement dix septième siècle^ que si on lui dit qu'il a des rentes sur l'État et des obligations de chemins de fer, il se passe la main sur le front, se demande ce que cela signifie, n'y comprend rien, a presque une crise nerveuse et
(1) Ch. Riche t, l'Homme et l'intelligence, Paris, 1884.
éprouve un désordre intellectuel qui persiste pendant quelque temps.
Un sujet du D^ Bernheim, ancien sergenjt, blessé à Patay, ouvrier de hauts fourneaux, est mis en état de somnambulisme.
Je lui dis : — Vous êtes en 1870, sergent à la tête de votre compagnie ; vous êtes à la bataille de Gravelotte. Il réfléchit un instant, comme pour revivifier ses souvenirs ; ils renaissent, deviennent image, et s'imposent avec une • saisissante réalité. Il se lève, appelle les hommes de sa compagnie, commande, marche, les dispose pour Taction : Fennemi est là! il se couche, épaule son fusil, tire plusieurs fois de suite; quelques-uns de ses soldats tombent; il ranime le courage des autres : « Allons, courage! abritezvous derrière ce buisson !... » Ou bien je le remets en imagination au combat de Patay, où un éclat d'obus l'atteint au crâne. Il tombe, reste sans proférer un mot, porte la main sur sa tête, ne bouge pas... En revivant cette partie de son existence, il dédouble pour ainsi dire sa personnalité. H fait à la fois les questions et les réponses, il parle pour lui et pour les autres, comme s'il faisait un récit. Je le transfère à Dijon, où il était en garnison : « — Tiens! caporal Durand, comment vas-tu? — Pas mal, et toi? D'où viens-tu comme cela? — Je viens de congé, j'étais à Saverne... Allons au café prendre un bock, w II cherche des chaises, prie ses camarades de s'asseoir, appelle le garçon, commande des bocks et continue à parler de toute espèce de choses avec ses compagnoes, parlant à la fois pour lui et pour eux. Je lui dis : « — Où êtes-vous ? — Je suis à Dijon. — Que suis-je, moi? — Vous êtes le docteur Bernheim. — Mais je ne suis pas à Dijon. — Vous êtes à l'hôpital Saint- Charles, de Nancy. — Mais non, puisque je suis à Dijon. Voici mes camarades, je ne vous connais pas. » A son réveil, le souvenir de tout ce qui s'est passé est absolument éteint (1).
(1) Bernheim, loc, cit.^ p. 38.
Tout le monde reconnaîtra les analogies d'un état semblable avec l'état de rêve ou de somnambulisme spontané. Malgré ces divagations de l'automatisme cérébral, il subsiste au fond de l'individu un vague sentiment de son identité, qui remonte à la surface aussitôt qu'on s'adresse directement à elle. C'est ce qu'on observe chez certains fous, rêveurs d'un autre genre, mais rêveurs tout de même. Voici un grand prince qui s'avance vers vous d'un air majestueux. Vous le saluez : « Bonjour, monseignem*, comment va votre altesse? — Fort bien; je vous remercie. — Cirez mes chaussures, je vous prie; pourquoi n'est-ce pas fait? — Monsieur m'excusera; je l'avais oublié. » Ce double personnage avant d'être prince était un valet de chambre.
Mais il est des cas où ce reste d'identité personnelle semble s'effacer à son tour, et où il ne reste plus rien dans le cerveau du sujet, qu'un vide stupéfiant, insondable.
Une des expériences favorites du magnétiseur Hansen consiste dans la production d'une perte partielle de la mémoire. Ainsi il fait oublier à son sujet son nom, ses prénoms, son âge, son domicile. L'amnésie peut être poussée plus loin, jusqu'à la perte absolue de tout souvenir. M. Liégeois rapporte des expériences où il suggérait à une dame en somnambulisme qu'elle ne se souvenait plus de rien, qu'elle ne savait plus si elle était morte ou vivante, homme ou femme, mariée ou non, mère de famille ou sans enfants. Et la patiente, à toutes les questions, répondait, avec une étrange expression de stupeur : « Je ne sais pas. »
Ces phénomènes d'amnésie partielle peuvent être
provoqués dans un état hypnotique où la conscience subsiste encore, comme nous en avons plus haut fourni des exemples dus à Dm*and (de Gros), Bernheim, Hack Tuke. C'est aussi Tamnésie qui donne l'explication des hallucinations négatives dont nous parlerons dans un instant. Elle joue, en somme, un rôle important dans le mécanisme des manifestations hypnotiques, que nous étudierons dans un chapitre subséquent.
Quelques somnambuliques ont des rêves spontanés. Nous ne faisons que signaler ce fait qui a déjà été traité dans un chapitre précédent, à propos des hystériques chez qui il semble plus particulièrement se produire. Cependant on en trouve des exemples chez des honmies.
Un homme de trente-sept ans, hypnotisé par M. Bernheim, se montre docile aux suggestions de tout genre. L'abandonne-t-on à lui-même, il entre en rêves spontanés. Un jour, étant en somnambulisme^ il donnait tous les signes de la plus vive frayeur. Il apercevait un tigre en face de lui, dans un désert, a — Il vient ! le voici ! s'écrie-t-il. — Quoi donc ? — Le tigre ! le voyez-vous, là-bas ! » Pendant ces rêves spontanés, il restait néanmoins en relation avec la personne qui l'avait endormi.
Un second ordre de faits des plus singuliers observés pendant le somnambulisme, c'est la possibilité de susciter à un somnambule des suggestions d'hallucinations, d'illusions et d'actes qui se manifesteront soit immédiatement après le réveil, soit à une
210 MAONÉTISME BT HYPNOTISME
échéance plus ou moins longue. Ramené à lui-môme le sujet n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé peu* dantle sommeil. L'idée qui naît dans son cerveau et qui lui a été suggérée à son insu, il la croit spontanée. L'image fictive que le même organe projette au dehors, il la voit réelle et ne songe pas plus à mettre en doute son existence que nous n'avons l'habitude de nous défier de nos sensations ordinaires.
Parmi les somnambules, les uns sont susceptibles de suggestions d'actes, d'autres le sont en même temps d'illusions et d'hallucinations sensorielles limitées à un ou plusieurs sens, ou généralisées ; d'autres peuvent recevoir des suggestions de toute nature. Il est des sujets qui, pour des raisons psychologiques sur lesquelles nous avons insisté précédemment à plusieurs reprises, ne réalisent que partiellement les suggestions qu'ils ont reçues, ou y résistent tout à fait. Il en est donc de même des hallucinations ou impulsions posthypnotiques que de celles qui sont provoquées pendant le sommeil nerveux même.
Quelques mots à propos de suggestions sensorielles. On] annonce à im somnambule qu'il éprouvera à son réveil des douleurs dans diverses parties du corps : des crampes dans une jambe, des démangeaisons du cuir chevelu. Ces divers troubles sensoriels sont éprouvés au réveil. On fera réveiller tel sujet avec une- plaie imaginaire à un membre, tel autre avec une infirmité répugnante.
La vue est un des sens les plus faciles à affecter. On peut suggérer la vue d'objets qui n'existent pas et qui seront vus au réveil comme ils ont été vus pendant le sommeil hypnotique. On peut localiser à
son gré rhallucination, la faire voir à telle ou telle place, sur tel ou tel objet qui servira d'écran ou de réflecteur. Un morceau de carton placé dans un ce^rtain sens représentera le portrait d'une personne connue. Qu'on en modifie la position, et le portrait, suivant le mouvement imprimé au carton, sera vu en travers ou la tête en bas. Qu'on en modifie la distance par rapport à l'hypnotisée, et l'image perçue subira toutes les modifications exigées par les lois de la physique.
M. Bernheim suggère à un de ses malades qu'à son réveil il verra une personne présente la figure rasée d'un côté et un immense nez en argent. Après son réveil, le regard du patient s'étant par hasard , porté sur la personne en question, il partit d'un immense éclat de rire : « Vous avez donc fait un pari, dit-il, vous vous êtes fait raser d'un côté. Et ce nez t Vous étiez donc aux Invalides ? »
Le même expérimentateur dit à un autre de ses somnambules: « Quand vous vous réveillerez, vous irez à votre lit, vous y trouverez une dame qui vous remettra un panier de fraises, vous la remercierez^ vous lui donnerez la main, puis vous mangerez les fraises. » Ainsi fut fait; et l'hypnotique mangea les fraises, les suçant avec délice, jetant les pédicules, s'essuyant les mains de temps en temps a^vec une apparence de réalité dont l'imitation serait diflcile (1).
Au gré de l'expérimentateur, le sujet entendra à son réveil une musique délicieuse ; assistera à une violente dispute, à des incidents dramatiques ou à
(l) Bernheim, p. 24.
des scènes de comédie. Une jeune ûUe se verra parée de bijoux charmants, et au bout de quelques minutes, quand rhallucination disparaîtra d'ellemême, elle manifestera le plus vif chagrin de se trouver dépouillée de ces richesses qui lui étaient venues en dormant, comme dans un conte de fées. Parfois la durée des hallucinations posthypnotiques est très courte. D'autres fois, elle dure assez longtemps pour que, quand elles sont d'ordre pénible, il soit nécessaire de réendormir le sujet pour les faire disparaître.
On peut provoquer aussi des suggestions viscérales et produire par ce moyen des modifications intenses de l'innervation sympathique. Une pilule imaginaire prise par Thystérique du D' Taguet pendant la période de somnabulisme, faisait cesser au réveil une constipation opiniâtre.
Un malade du D' Bernheim qui avalait pendant son sommeil avec toutes les marques d'un vif déplaisir, une bouteille d'eau de Sedlitz non moins imaginaire, allait dans la journée quatre ou cinq fois à la garde-robe.
M. Bottey, ayant fait à une de ses somnambules, l'injonction d'avoir ses règles dans les quarantehuit heures, il se produisit chez cette jeune femme qui était alors très éloignée de son époque menstruelle une telle congestion de l'utérus, qu'elle eut dès le lendemain une leucorrhée extrêmement abondante, qui ne persista pas.
Il est aussi facile de suggérer des besoins imaginaires dont la satisfaction s'impose impérieusement au réveil. Qu'on suggère à une hypnotique qu'une fois réveillée elle aura faim ou soif, ou qu'elle aura
un besoin d*un autre genre à satisfaire, et aussitôt sortie de Tétat de somnambulique, on la verra se jeter en véritable affamée sur les aliments et les boissons, ou s'éloigner avec hâte, ne pouvant dissimuler un malaise croissant, si par quelque artifice on s'efforce de la retenir,
Les suggestions peuvent agir non seulement sur des sens ou des organes isolés, mais encore sur Tindividu tout entier. On peut par exemple suggérer à une hypnotique qu'elle est en cire: à son réveil elle manifestera une vive frayeur si elle voit qu'on approche d'elle une allumette enflammée. Si on lui a inculqué l'idée qu'elle est en verre, elle s'écriera qu'il ne faut pas la toucher de crainte de la briser. Un véritable délire peut s'organiser autour de ces conceptions imposées.
Non seulement la suggestion peut avoir pour effet de modifier les impressions sensorielles, ou d'en faire naître de fictives, mais elle peut encore avoir pour résultat de les suspendre d'une façon plus ou moins complète. Nous avons vu que pendant le sommeil somnambulique on pouvait rendre un sujet aveugle ou sourd à volonté. On peut aussi le faire se réveiller avec les mêmes infirmités.
Le phénomène peut être décomposé ; il peut être limité à un sens, à un objet, à un individu: ce sont les saggesiionsd' hallucinations négatives de M. Bernheim et les suggestions inhibitoires, de M. P. Richer. Ce dernier démontre en effet que l'intervention de l'opérateur a pour résultat, non pas de supprimer la sensation, mais simplement de l'empêcher d'arriver à la conscience. Si, par exemple, on rend invisible pour un somnabuliquc im petit carré de
papier rouge et qu'on le place sur un point d'une carte blanche que le sujet doit regarder attentive" ment, il ne voit pas le papier rouge, mais il distinguera du vert, couleur complémentaire du rouge. L'impression du rouge a donc pénétré dans les centres nerveux, mais par suite de l'action inhibitoire de la suggestion négative imposée, elle n'entre pas dans le champ de la conscience (1).
M. Féré ayant imaginé de rendre invisible pour une hystérique somnambule un tam-tam dont la percussion la rendait instantanément cataleptique, il fiit possible désormais de faire résonner l'instrument à ses oreilles sans amener la catalepsie.
M. Bernheim affirma à une de ses malades qu*à son réveil elle ne le verrait plus. Elle se mit à sourire. Quand elle fut éveillée elle le chercha inutilement. « — Je suis là, dit-il ; vous me voyez bien, je vous touche, je vous chatouille le front. » Elle ne bougea pas. « Vous voulez vous moquer de moi, ajoutà-t-il, vous jouez la comédie. Vous ne pouvez vous empêcher de rire; vous allez partir d'un immense éclat. » Elle ne sourcilla pas davantage L'escamotage de la personne de Topérateur était parfait. Pour qu'il redevînt visible, il fut nécessaire de suggérer à la malade qu'il allait rentrer par la porte; alors elle le vit, le salua et se montra contente de le revoir.
Le D' Liébault suggéra à une dame non hystérique qu^à »on réveil elle ne verrait plus le D' Bernheim, qui assistait à l'expérience ; qu'il serait parti ayant oublié son chapeau ; qu'elle prendrait ce chapeau, le mettrait sur sa tête et le rapporterait au domicile du professeur. A son réveil, ce dernier se plaça en face d'elle: — « Où est le D' Bernheim? >»• lui demanda-t-on ; et elle répondit : — « Il est parti : voici son chapeau. » Malgré tout ce qu'il put faire pour se faire
(i) P. Richer, loc, cit., p. 727.
reconnaître, il ne put y parvenir; bien que présent, il n'existait plus pour elle. Enfin quand elle partit, elle prit le chapeau et le mit sur sa tête. Elle L'eût porté ainsi au domicile du docteur, si M. Liébault ne le lui avait redemandé.
Des expériences analogues purent être répétée s chez divers autres sujets en somnambulisme.
Ces illusions et hallucinations posthypnotiques peuvent être commandées pour une époque plus ou moins éloignée. On peut suggérer à un sujet que tel jour, à telle heure, il éprouvera tel ou tel phénomène. Une céphalalgie, par exemple ; de la faiblesse d'un membre, de la surdité ; ou qu'il verra un personnage important, assistera à une scène quelconque. — Tout se réalisera conformément à Tinjonctien de Tendormeur.
Je citerai maintenant quelques suggestions d'ac. tes posthypnotiques. Les actes suggérés peuvent être exécutés au moment du réveil ou à une échéance plus ou moins éloignée, selon la volonté de l'opérateur.
A un vieux marin employé de chemin de fer, M. Bemheim suggère qu'à son réveil, il lira le chapitre d'un livre de chimie, intitulé : Or, et fera ensuite quelques réflexions plaisantes que lui inspirera cette lecture. A son réveil, le sujet prend ses lunettes, ouvre la chimie, cherche à la table le chapitre Or^ se met à le lire : « Pourquoi, lui dit Texpéri- ' mentateur, lisez-vous cet article? — C'est une idée, » répond-il; puis au bout de quelques minutes, s'arrétant dans sa lecture : « De l'or, dit-il, si j'en avais, je vous recompenserais bien; mais je n'en ai pas. » Et il se remet à lire.
S'interrompant de nouveau, au bout d'un instant, il ajouta : a Ce n*est pas la Compagnie de chemins de fer qui enrichit ses employés. »
A un autre, il fut suggéré de voler à son réveil une cuiller d'argent. La première fois, il hésita : « Non, dit-il, ce serait un vol. » Et il n*obéit pas à la suggestion. L'expérience ayant été renouvelée et la suggestion lui ayant été faite d'une voix plus impérieuse, il vit à son réveil la cuiller, hésita un instant, puis dit : « Ma fois tant pis ! » et il la mit dans sa poche.
Dans le cas de suggestions à échéance plus ou moins éloignée tantôt Tidée sommeille ignorée du sujet jusqu'au moment de sa mise en œuvre. D'autres fois, elle s'éveille plus ou moins longtemps à Tavance, et peut se transformer en véritable obsession : mais la première alternative est la plus ordinaire.
On ne connaît pas quelle peut être la limite de temps au bout de laquelle toute suggestion est impossible ; elle est assurément fort variable selon les sujets, mais il est vraisemblable qu'elle peut être considérable.
M. Bottey raconte qu'ayant mis en somnambulisme la servante d'une maison où il allait dîner tous les quinze jours, il lui ordonna que lorsqu'elle viendrait lui ouvrir la porte quinze jours plus tard, elle ne pourrait s'empêcher de le frapper. Ce fut en effet ce qui arriva. Au moment fixé, la servante se précipita sur lui et lui administra une telle quantité de horions qu'il perdit pour longtemps, dit-il, l'envie de renouveler une pareille expérience (1).
M. Richet, avant de réveiller une dame en somnambulisme, lui enjoint de revenir tel jour, à telle heure. Au jour et à l'heure convenus elle arrive : « Je ne sais pas pour-
(1) Bottey, Magnétisme animal, Paris, 1884.
quoi je viens, dit-elle, il fait un temps horrible. J'avais du monde chez moi. J'ai couru pour venir ici et je n*ai pas le temps de rester; il faut que je reparte dans quelques instants. C'est absurde ; je ne comprends pas pourquoi je suis venue (1). »
De nombreux exemples de ce genre se trouvent dans le travail du même auteur et dans ceux que nous avons précédemment cités.
A une dame en somnambulisme, M. Liégeois dit : « Dans quatre jours, vous irez chez M°»® S..., vous la trouverez dans sa salle à manger, vous irez à telle armoire, vous y prendrez un verre de liqueur, puis vous vous moquerez de sa petite fille qui sera bizarrement vêtue. » A son réveil, le sujet n'a conservé aucun souvenir de cette suggestion. Au jour et à l'heure dits, elle met ponctuellement à exécution les actes qui lui ont été ordonnés et elle éclate de rire, envoyant l'enfant de M°»« S... qui, vêtue de gris, lui semblait affublée d'une robe rouge et d'une toque verte.
Enûn il est possible dans Tétat somnambulique de suggérer des idées ûxes, des impulsions irrésistibles auxquelles le sujet, après son réveil, obéira avec une précision absolue. Le D' Taguet raconte ce qui suit dans l'observation de la malade dont nous avons parlé dans un chapitre précédent :
« Nous lui ordonnons un jour de se rendre à la préfecture, de monter au deuxième étage, de forcer la première porte qu'elle rencontrera et de décharger un revolver sur les personnes présentes ; au moment où nous allions la réveiller, elle nous arrête et nous dit qu'il lui sera impossible d'accomplir l'ordre donné ; qu'elle attend l'arme annoncée, et nous prie de lui indiquer le jour et l'heure. Notre ordre imprudent, s'il avait été complet, aurait pu
(1) Ch. Richet, L'Homme et Vintelligence^ p. 2o3 .
CULLERRE. 13
coûter la vie à plusieurs personnes si la malade eût été réveillée sous l'influence de cette malheureuse idée que nous dûmes effacer de son cerveau, son souvenir étant subordonné à notre volonté. »
Nous n'insistons pas davantage sur les impulsions posthypnotiques, dont l'examen est réservé au chapitre consacré à la médecine légale-