‹ Magnétisme et hypnotisme; exposé des phénomènes observés pendant le sommeilChapitre 16 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA SUGGESTION A l'ÉTAT DE VEILLE

l'État de fascination

I. — Les sujets bypnotisables, et même certains indiTidus qui ne le sont pas, peuTent recevoir des suggestions à l'état de veille. — Faits analogues tirés de la pathologie : paralysies psychiques. — Expériences de MM. Bernheim, Dumontpallier, Gh^ Richet, Bottey, Brémaud : suggestions motrices ; paralysies suggestives ; actes automatiques ; amnésies.

(II. — Troubles de la sensibilité : anesthésies, hyperesthésies. — Troublesdes sens : vue, ouïe. — Transfert des troubles suggérés : il peut être opéré par Taîmant et par suggestion. — Hallucinations des divers sens.

m. — S*agit-il de suggestions à Tétat de veille dans ce qu'on appelle lecture des pensées f — Que penser de ce prétendu phénomène?

IV. — De rétat de fascination décrit par le Dr Brémaud; procédés pour l'obtenir ; en quoi il consiste. — Sa place dans la série hypnotique. — Les femmes ne peuvent être mises en état de fascination. — 11 tend à disparaître par la répétition des expériences. V. — Exemples de fascination, d'après le Dr Brémaud.

VI. — Phénomènes pathologiques du même ordre : sauteurs du Maine,

de Malaisie, de Sibérie.

VII. — ' Suggestions dans l'état de fascination. — Elles agissent comme dans l'état cataleptique.

Dans le chapitre précédent nous avons montré qu'il sufi&sait d'un degré d'hypnotisation excessivement faible pour rendre certains sujets aptes à être influencés par suggestion, et qu'alors on pouvait leur faire accomplir automatiquement les actes les plus bizarres, les frapper de paralysie, leur enlever

la mémoire, leur procurer des hallucinations de tous les sens.

Chez quelques sujets, ce léger degré d'hypnose n'est même pas nécessaire. Beaucoup d'individus qui ont été hypnotisés d'avance, ne fût-ce qu'un très petit nombre de fois, peuvent, à l'état de veille, recevoir les mêmes suggestions, et, sous leur influence, réagir au moins en partie comme dans la période somnambulique. Bien plus, certaines personnes se sont montrées susceptibles de recevoir des suggestions sans hypnotisations préalables, sans même être sensibles aux procédés hypnogéniques.

Le nombre des suggestions dont sont passibles ces derniers est, on le comprend, très restreint; il l'est moins déjà chez les personnes qui ont subi deux ou trois hypnotisations; il devient très considérable chez les individus dont le système nerveux a été profondément modifié par la pratique répétée de l'hypnotisme.

Quelques faits analogues aux phénomènes suggérés pendant l'état de veille ont été recueillis par la pathologie. En 1869, Russel Reynolds (1) appelait l'attention sur les paralysies causées par la seule imagination. Une jeune dame, qui avait eu à supporter de grands revers et qui s'était épuisée à soigner un père paralysé, éprouva des douleurs dans les jambes et s'imagina qu'elle allait être paralysée à son tour : elle ne tarda pas, en effet, à contracter une paralysie totale, qui guérit au bout de quelques jours sous l'influence des toniques, des frictions,

(1) Russel ReyaoMs, Remarks onparalysis and other disorders of motion and sensation dépendent on idea, (British, med, joum., Dov. 1869.) ' .

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de la faradisation, et de l'assurance donnée par le médecin que la guérison allait survenir.

Erb (1), en 1878, signalait aussi certains phénomènes nerveux, paralysies, contractures, douleurs, qui peuvent se développer spontanément sous l'influence d'une idée ou d'une émotion.

M. Bernheim a traité, avec de nombreux détails, de la possibilité de produire, chez l'hypnotique éveillé, des phénomènes en tout semblables, quoique moins variés peut-être, à ceux qui sont obtenus chez les somnambuliques.

M. Dumontpallier (2), étudiant l'effet des suggestions à l'état de veille, a reconnu que les expériences de M. Bernheim étaient exactes, et qu'on pouvait obtenir à volonté des transferts de la sensibilité et de la force musculaire en affirmant à une hystérique que Tanesthésie ou la faculté de contracter ses muscles avait disparu d'un côté pour se reporter sur l'autre.

M. Ch. Richet (3) a communiqué à la Société de Biologie plusieurs observations de suggestion sans hypnotisation chez les sujets non hystériques.

M. F. Bottey (4) a présenté à la même Société plusieurs sujets, une malade hystéro-épileptique et deux jeunes filles absolument saines. Chez les trois, on pouvait à volonté déterminer des hallucinations de toute nature et toute espèce de paralysies par la simple suggestion, à l'état de veille. Une afflrma-

(1) Erb in Ziemssen's, Handàuch der Krankeiten des nervensystem, 1878, t. II.

(2) Dumontpallier, Comptes rendiis de la Soc. de Biol., 27 oct.

(3) Ch. Richet, Comptes rendus de la Soc. de BioL, 8 oct. 1884.

(4) Bottey, Comptes rendus de la Soc, de BioL, 15 mars 1884.

tion OU une injonction siïffisaît à les rendre muettes, aveugles, sourdes, insensibles aux odeurs, ou pour les affecter de paralysie, de contractures et d'anesthésie.

Le D'-Bréjnaud, médecin de première classe de la marine, a fourni également à la Société de Biologie (1) les observations les plus probantes et les plus instructives.

Chez un de ses sujets, étudiant âgé de vingt-trois ans, i! •produisait à sa guise divers phénomènes de contracture et d'anesthésie, à la grande stupéfaction du jeune homme* qui ne pouvait comprendre comment ses membres devenaient ainsi tétanisés malgré lui, et comment il ne sentait pas les épingles dont on lardait la peau de son bras.

Un autre étudiant, cloué sur une chaise, ou renversé sur le plancher sans pouvoir se relever, entrait en colère, en constatant son impuissance et le ridicule de ses attitudes.

L'opérateur montra combien il était facile de neutraliser une suggestion par une autre, à Taide de Texpérience suivante :

Jl remit à chacun de ces jeunes gens une boîte soigneusement enveloppée, en leur déclarant que, grâce à la vertu antimagnétique du contenu de ces boîtes, ils seraient rebelles à toute suggestion tant qu'ils les garderaient sur eux. A partir de ce moment, toutes les tentatives de contracture, de paralysie et d'analgésie restèrent sans résultat. Puis les boîtes furent ouvertes, et à la confusion des jeunes gens en expérience et à l'hilarité générale des assistants^ on constata qu'elles ne contenaient rien !

Qu'on dise à un sujet ayant déjà subi quelques hypnotisations et chez qui on a pu, pendant le sommeil provoqué, réaliser semblable expérience :

(1) lôîd., mai 1884.

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« Votre bras est paralysé, vous ne pouvez plus le remuer. » Et son bras devient immobile et flasque malgré les efforts qu'il fait pour résister à la para-^ lysie qui le gagne de plus en plus.

A un autre, qu'on dise : « Fermez votre main, vous ne pouvez plus rouvrir. » La main se contracture et le sujet est incapable d'étendre les doigts. Ou bien : « Étendez le bras et la main, vous ne pouvez plus la fermer. » Et le bras reste étendu, et la main ne peut se fermer ; à peine observe-t-on un commencement de flexion des phalanges, qui ne tarde pas, du reste, à s'arrêter (1).

Qu'on dise au sujet précédent : maintenant votre main fermée s'ouvre, et votre main ouverte se ferme. Presque aussitôt l'injonction s'accomplit, et les positions inverses sont obtenues en quelques secondes.

Pour que de pareils phénomènes se produisent, aucun artifice de commandement n'est obligatoire, et il n'est pas nécessaire que le sujet croie en la vertu irrésistible d'un agent magnétique.

Je n'ai pas besoin de prendre une grosse voix d'autorité ni de foudroyer mes sujets du regard, dit M. Bernheim; je dis la chose le plus simplement du monde, en souriant, et j'obtiens Teffet, non sur des sujets dociles, sans volonté, complaisants, mais sur des sujets bien équilibrés, raisonnant bien, ayant leur volonté, quelques-uns même ayant un esprit d'insubordination.

Les paralysies, comme nous venons de le voir, peuvent, comme pendant l'hypnotisme, revêtir deux formes distinctes, entre lesquelles se placent tous les intermédiaires possibles, depuis la flaccidité

(1) Bemheim, loc. cit., p. 47.

absolue jusqu'à la contracture tétanique. La paralysie flasque de l'état de veille présente les mêmes caractères que celle qui est obtenue pendant la période somnambulique ; c'est-à-dire qu'on constate dans le membre ainsi paralysé l'exagération notable des réflexes tendineux, de la trépidation spinale, et l'abolition complète du sens musculaire. Le membre offre en outre une sensation de froid qui n'est pas seulement ressentie par le sujet lui-même, mais qu'on peut apprécier par le contact de la main. On le voit aussi se couvrir de rougeurs diffuses autour de la moindre piqûre. Tous ces phénomènes indiquent en somme qu'il est le siège de profondes perturbations nerveuses et vaso-motrices (1).

Il est des sujets chez qui on peut provoquer des actes automatiques, comme d'exécuter certains mouvements baroques, de sauter, de tourner les bras l'un autour de l'autre. — « Tournez vos bras ; vous ne pouvez plus les arrêter. » Tous les efforts du patient sont incapables de mettre un terme à cet exercice ridicule. On l'obligera à maintenir les paupières closes, on le rendra muet en le mettant dans l'impossibilité d'ouvrir la bouche, on le fera cul-dejatte, ou fixant ses bras derrière son dos et en l'empêchant de quitter la position assise, on l'isolera dans quelque coin de l'appartement, en traçant devant lui une ligne qu'il ne pourra dépasser; on s'emparera de son regard, soit en lui enjoignant de le fixer sur un objet quelconque, soit que l'opérateur lui commande de fixer ses yeux sur les siens, et alors, s'attachant à sa personne, le patient le sui-

(1) p. Richer et Gilles de la Tourette, Progrès médical, 1884, no 13.

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vra partout, franchissant les obstacles et s'efforçant de ne pas perdre ses yeux de vue.

De môme certaines facultés peuvent être altérées à leur tour. On fera perdre la notion de certains mots, de lettres, de chiffres ; la lecture d'un livre deviendra impossible, l'opération arithmétique la plus simple ne pourra être exécutée. Toutes ces expériences et beaucoup d'autres qu'il serait sans intérêt de rapporter, sont absolument les mêmes que celles que nous avons énumérées précédemment à propos de somnambulisme.

Des modifications de la sensibilité générale et spéciale peuvent être également obtenues à l'état de Teille par le procédé de la suggestion. On produira par simple affirmation, l'insensibilité dans une partie, dans la moitié du corps, dans le corps tout entier. Chez un de ses somnambules, M. Bernheim est parvenu à provoquer à Tétat de veille une anesthésie si profonde qu'on a pu pratiquer sur lui les laborieuses manœuvres nécessaires !à l'arrachement successif de cinq racines dentaires sans qu'il [en éprouvât la moindre douleur. On peut comme pour la paralysie déplacer le trouble suggéré, le faire passer de droite à gauche, ou inversement ; le limiter ou l'étendre au gré de son caprice.

Au lieu de l'anesthésie, on produira l'hyperesthésie cutanée ou divers troubles de l'innervation de ce tégument. Après suggestion, tout contact deviendra douloureux, des fourmillements seront ressentis, ou bien le sujet éprouvera une sensation

anormale de froid ou ie chaud, à laquelle correspondra la contraction ansérine du derme ou la sudation de la partie affectée.

Les fonctions des sens sont susceptibles d'être altérées par simple affirmation. Pour la vue, on produira Tamblyopie, la dyschromatopsie, ou Tachromatopsie complète. Inversement, l'exaltation de Pacuité visuelle peut être déterminée dans de certaines conditions. MM. Bernheim et Charpentier avaient, chez un amblyopique, obtenu une amélioration considérable de la vision à l'aide d'un courant électrique interrompu auquel on adjoignait la suggestion hypnotique. A l'état de veille, en opérant par suggestion en même temps qu'on simulait* l'application d'un apparel électrique, on obtint ime acuité visuelle supérieure à la normale.

Chez un jeune garçon de quatorze ans hypnotisable, M. Bernheim constate que la vision est normale. Il lui dit pendant l'état de veille : « Tu vois très bien de l'œil gauche ; tu vois mal et seulement de très près de l'oeil droit. » Il lui fait lire ensuite des caractères d'imprimerie de trois millimètres de . hauteur; l'œil gauche les lit à quatre-vingts centi- . mètres, l'œil droit à vingt-quatre centimètres seulement. Par suggestion, il transpose les phénomènes. Alors Tœil droit voit très clair, et la vision de l'œil gauche se trouve considérablement affaiblie.

Chez le même sujet, dont l'ouïe est très bonne, la surdité partielle est produite à volonté d'un côté ou de l'autre, puis la surdité complète d'une oreille,, enfin la surdité totale des deux oreilles.

Le transfert des troubles moteurs et sensitifs est non seulement susceptible d'être opéré par voie de

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