FAUX TÉMOIGNAGE
héraut divin, on lui fera donner tous les ordres qu'on voudra et tout sera accepté par le patient avec une conviction absolue contre laquelle rien ne prévaudra.
Par des suggestions posthypnotiques, ne pourrait-on pas encore empêcher une personne défaire un acte quelconque en la mettant dans l'impossibilité d'écrire ou de signer? Un prétendant éconduit ne pourrait-il pas amener la jeune fille qu'il convoitait à répondre non à l'officier de l'état civil qui va procéder à son mariage avec un autre ? Ces hypothèses n'ont rien d'invraisemblable.
Les faux témoignages ne sont pas moins à redouter.
M. Liégeois suggéra à une dame qu'il avait hypnotisée ridée d'une déclaration à faire au bureau de police. Il lui dit qu'à son réveil elle verrait entrer un individu de mauvaise mine qui lui proposerait de lui céder à vil prix six coupons d'obligations du Trésor volés et qui, sur son refus indigné, les laisserait en s'en allant sur un meuble en s'écriant qu'il n'en voulait plus. Madame alors prendrait les coupons, mais de peur d'être accusée de complicité de vol, les remettait en dépôt à M. Liégeois en présence de témoins. L'hallucination se produisit au réveil, suivant le programme ainsi tracé.
A une autre hypnotique, le même expérimentateur suggéra en présence de plusieurs magistrats, toute une scène des plus dramatiques. 11 s'agissait d'une conversation qu'elle aurait entendue et dans .laquelle un incendiaire racontait à un autre vaurien de son espèce la façon dont il avait accompli son crime et comment il en avait profité pour voler 500 francs. Le second veut profiter de cette conûdence.pour extorquer au premier une partie de
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l'argent : r^fas, menace de dénoaciatioD, dispute, rixe ' viol^rfjte, FiiiU: de la dame témoîn de celte soêne. A soa ; réveil, un de* ffia^trats l'inteiroçe. elle prêle serment de dîre la férité, toute la Tenté, rien que la Térité. Et elle raconte avec t/jus ses détails lliaUncîiialioD suggérée (1). Une somnambule de M. Bemheîm. femme intelligente, impressionnable, mais nullement hystérique, est plongée dans le s/^mmeil profond. L'expérimentateur lui suggère . ridée qu'il va quatre mois et demi, en entrant chez elle, elle a entendu des cris sortir d'un appartement du premier étage, et qu'alors, regardant par le trou de la serrure, elle a vu un de ses locataires, vieux célibataire, en :
train de violer une petite fille.
ïji petile fit!e se débattait, elle saignait; il lui mit un billion j sur la bouche. '
l/opérateur ensuite lui suggère quelques idées plus ' gaies, puis la réveille. Trois jours après, cette personne, ; interrogée par un avocat jouant le rôle déjuge d'instruction, raconta ces faits imaginaires dans tous leurs . détails et offrit de les répéter devant la cour d'assise. ■ Onelle fut son émotion quand elle apprit les graves accu- .:: salions qu'elle avait portée contre une personne inno- | cente et dont elle ne se souvenait pas. Il fallut de nouveau l'hypnotiser pour calmer ses alarmes et lui en faire oublier les motifs.
M. Liégeois propose l'expérience suivante qui, on en jugera, ne sera pas à la portée de tout le monde; mais 1 quelque invraisemblablequ'ellepuisseêtredanslaréalité, sa réussite en tant qu'expérience n'en serait pas moins de j natun; à frapper singulièrement les esprits les moins j
(1) !iiéf<(;<>i», loc.ciLy p. 26. 1
prévenus. Supposons un crime effectivement commis. Une personne pouvant agir sur plusieurs hypnotiques à la fois s'enquiert exactement des circonstances de ce crime, puis suggère à chacun de ses somnambuliques une hallucination identique qui en reproduit les détails et montre à l'œuvre, comme auteur du forfait, une seule et même personne, qui sera celle qu'il plaira à Thypnotiseur de désigner. On leur fera voir successivement les différents actes du drame, entendre les cris, les appels désespérés de la victime, distinguer le criminel lui-même. Et tous, au réveil, seront prêts à déposer devant la justice et à maintenir comme réels tous les détails d'un drame qui leur aura été suggéré. Et quelle sera alors la position d'un homme contre qui de pareilles charges seraient accumulées et qui serait dans l'impossibilité de prouver un alibi !
Les crimes dont peuvent être victimes les hypnotiques sont nombreux.
Les premiers qui se présentent à l'esprit, ce sont les attentats à la pudeur et le viol. Une femme susceptible d'être hypnotisée profondément courrait évidemment les plus grands risques, si elle commettait l'imprudence de se laisser endormir sans témoins par un homme sur la moralité duquel elle ne pourrait compter d'une façon absolue.
Les annales judiciaires fournissent quelques faits de ce genre, ce qui vaut mieux que toutes les expériences de cabinet. Tout le monde a lu l'histoire rapportée par M. Prosper Despine (1), de ce mendiant du nom de Cas-
(l) Prosper Despine, Psychologie naturelle, t. I, Paris, 1863.
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tellaOy qui fut condamné en 1865 par la cour d'assises du Var, pour viol d'une jeune fille. Cet individu, infirme, repoussant, simulant la surdî-mutité, voulant se faire passer pour un envoyé de Dieu investi du pouvoir de faire des miracles, se li^Tant à des gesticulations cabalistiques, impressionna vivement Joséphine H..., chez qui un jour il recevait l'hospitalité. Dans un moment où il la trouva seule, il parvint à exercer sur elle une telle fascination, qu^elle tomba en léthargie, et qu'il en profita pour lui faire subir les derniers outrages. Revenu à elle, elle continua à être sous l'empire de la volonté de Castellan, qui Tentraina avec lui, et pendant plusieurs jours abusa de son pouvoir d'hypnotisation pour renouveler ses attentats.
De ce qui se passe dans le somnambulisme spontané, on peut légitimement induire que les mêmes choses peuvent avoir lieu dans le somnambulisme provoqué ou dans tout autre phase hypnotique. Or les faits d'attentat contre les somnambules spontanés ne sont pas très rares. Nous devons un cas au D' Mabille, directeur-médecin de " Tasile d'aliénés de la Rochelle, qui s'est présenté le9août 1883 devant la cour d'assises de Saintes (1).
De D' Bellanger raconte qu'un médecin, qui avait parmi ses clientes une dame atteinte d'accès de somnambulisme, ne craignit pas d'abuser d'elle pendant ces accès. La malheureuse qui, revenue à elle-même, n'avait aucune conscience de ce qui s'était passé pendant son sommeil, " devint folle en constatant une grossesse que rendait ^ inexplicable l'absence prolongée de son mari (2).
Une jeune fille, d'après le D^ Macario, fut, pendant le sommeil nerveux, victime d'une tentative de viol sans en ]
(1) Mabille, Ann, médico-psychoL janv. 1884.
2) Bellaoger, Le magnétisme^ vérités et chimères, Paris, 1884.
avoir gardé le souvenir au réveil. Ce ne fut que dans un accès subséquent qu'elle put faire connaître à sa mère loutrage qui lui avait été fait (1).
Enfin le sommeil provoqué compte déjà à son actif un certain nombre de viols. M. Luysen a observé deux cas suivis tous les deux de grossesses chez les malheureuses victimes. Plusieurs autres ont été soumis aux tribunaux (2).
L*hypnotique, dit M. Ch. Féré (3), peut devenir un instrument de crime d'une effrayante précision, et d'autant plus terrible que, immédiatement après l'accomplissement de Tacte, tout est oublié, l'impulsion, le sommeil et celui qui l'a provoqué.
Voici un exemple de la puissance irrésistible d'une suggestion semblable. Un des sujets de M. Bernheim, dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises, donna lieu à Texpérience suivante :
Je lui ai, dit le professeur de Nancy (4), montré contre une porte un personnage imaginaire, en lui disant que cette personne l'avait insulté; je lui donne un pseudo-poignard (coupe-papier en métal) et lui ordonne d'aller la tuer. Il se précipite et enfonce résolument le poignard dans la porte, puis reste l'oeil fixe, hagard, tremblant de tous ses membres. L'intervention des personnes présentes donna
(i) Macario, Du sommeil, des rêoes et du somnambulisme, Lyon,
(2) Voyez Brouardel, Accusation de viol pendant le sommeil hypnoique (Ann, d*hyg, 1879, t. I, p. 39). — Ladame, la Névrose hypnotique devant la médecine légale, du viol pendant le sommeil hypnotique (Ann. d'hyg., 1882, i. Vil, p. 518).— Luys, Leçons cliniques sur Vhypnotisme, Paris, 1890, et Hypnotisme expérimental, Paris, 1890.
(3) Ch. Féré, Ann, méd.-psychoL, 6* sér., t. X, p. 285.
(4) Bernheim, loc, cit., p. 34.
CULLEKRE. ^
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un cachet singulièrement dramatique à cette expérience. Le somnambule, interrogé, ne trouve qu'une réponse : u — il m'a insullé! — Maison ne tue pas un homme parce qu'il vous insulte I
— Il m'a insulté! — N'auriez-vous pas parfois la tête dérangée?
— Non, monsieur ! — Vous tombez parfois en somnambulisme; n'auriez-vous pas obéi à une impulsion étrangère ? Non, monsieur ; j'ai agi de ma propre initiative; il m'a insullé! »
Réveillé, il n'avait gardé aucun souvenir de celte scène émouvanle.
M. Liégeois remet entre les mains d'une jeune fille profondément endormie et réduite à un automatisme complet, un pistolet en lui disant de tirer à bout portant sur sa mère, qui assiste à Texpérience. L'ordre est immédiatement exécuté.
A un jeune homme en somnambulisme, il remet un paquet contenant une poudre blanche, en lui disant que c'est de Tarsenic. Il lui commande., aussitôt qu'il sera rentré chez sa tante, de mettre de la poudre dans un verre d'eau qu'il lui présentera ensuite pour l'empoisonner. La tante du jeune homme écrivait le soir même à M. Liégeois, pour l'informer que l'expérience avait parfaitement réussi et que son neveu lui avait versé le poison.
Ainsi donc un individu en état de somnambulisme pourrait, pendant des heures entières, être soumis dans des endroits divers à des suggestions criminelles, les mettre à exécution, être ramené au lieu même où il a été endormi, et être réveillé avec la certitude qu'il a passé quelques heures dans un sommeil confortable, sous l'œil vigilant d'une personne aimée! Que de ré- ' flexions n'imposent pas de pareilles évantualités! Mais " ce n'est pas seulement pendant le sommeil hypnotique i "ïue le danger des suggestions criminelles se dr,esse; au
point de vue médico-légal, la possibilité de provoquer des suggestions posthypnotiques à une échéance plus ou moins longue soulève des problèmes autrement compliqués et difficiles. Une idée criminelle, déposée dans Toreille d'un somnambule, pourra se réveiller longtemps après, devenir irrésistible, entraîner des effets terribles, un crime peut-être; cependant, celui qui aura exécuté ce crime ne sera qu'un automate ayant agi sous Tinfluence d'une volonté étrangère, et tout irresponsable qu'il soit en réalité, ses facultés pourront paraître si normales, sa culpabilité si parfaitement démontrée, les circonstances atténuantes si absentes, qu'il sera condamné. Bien qu'innocent moralement, il ira expier un forfait qu'il n'aura ni conçu, ni prémédité, tandis que celui qui en aura été l'âme et par conséquent l'auteur véritable, jouira en paix des fruits de ses ténébreuses machinations.
Combien de temps peut sommeiller, sans s'effacer du cerveau, une suggestion provoquée pendant l'hypnotisme? Cette question, capable de rendre anxieux l'esprit le plus indifférent, demeure actuellement sans réponse.
Néanmoins, on a fait, depuis plusieurs années, beaucoup trop de bruit autour de ce qu'on appelle un peu emphatiquement le péril hijpuotique, sans toutefois apporter le plus petit exemple de crime suggéré. En théorie, l'existence d'un tel péril peut évidemment se soutenir, mais en pratique, elle est imaginaire. A part les viols dont peuvent être réellement victimes les personnes hypnotisées, la réunion des circonstances propices à l'accomplissement d'un crime hypnotique est à peu près impossible et l'exécution d'un tel crime ne donnerait aucune sécurité à son auteur qui ne tarderait pas à être découvert. D'ailleurs la suggestion n'a pas Tomnipotence qu'on lui suppose; le nombre des personnes capables de subir passivement
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son empire est infiniment plus rare qu'on ne se plait à le dire et la somnambule, à qui on fait assassiner un homme en hallucination, obéit parce qu'elle sait — inconsciemment, il est vrai — qu'il s'agit d'une simple expérience.
Nous avons exposé, sans en exagérer, mais aussi sans chercher à en atténuer la portée, les problèmes que l'hypnotisme peut soulever devant la justice et la médecine légale. En résulte-t-il que les magistrats et les experts doivent se sentir émus outre mesure des nouvelles et délicates responsabilités dont la perspective leur est ainsi brusquement ouverte, et que les personnes nerveuses et sensibles doivent trembler sous cette nouvelle épée de Damoclès suspendue sur leur tête, le danger d'être hypnotisées par surprise au gré du premier venu auquel la nature aura refusé tout scrupule en le douant d'un regard pénétrant et fascinateur?
Chassons donc ces chimères. Il y a cent ans qu'on sait produire le somnambulisme, que de nombreux individus très divers parleur caractère, leur intelligence, leur moralité, se sont adonnés aux pratiques magnétiques et hypnotiques, et l'on en est encore, pour faire toucher du doigt le danger de ces pratiques, à invoquer des expériences de cabinet. Écartons résolument, au nom du simple bon sens, , cette hypothèse qu'on pourrait être hypnotisé malgré soi, à son insu, par surprise; hypothèse élégante, très propre à servir de thème à de brillantes discussions académiques, mais qui, prise au pied de la lettre par le commun des esprits, aurait pour effet ^es fausser en leur faisant admettre la possibilité de j aomènes qui n'ont jusqu'ici défrayé que les œuvrôS