FONCTIONS SPÉCIALES A CHAQUE HÉMISPHÈRE
Paul Bert est arrivé à démontrer, au moyen de plaques thermo-électriques, que les régions gauches de la tête ont une température supérieure à celles de droite et que pendant Teffort intellectuel il y a un excès de température en faveur du lobe frontal gauche (1).
Ces observations sur la différence de température des hémisphères cérébraux tendent à démontrer qu'il y a une différence dans l'activité de chacun d'eux. ^
Un seul hémisphère sain, dilLonget, peut suffire à l'exercicede TiDlelligeDce el des sens externes.
De nombreux faits pathologiques démontrent cette vérité. Cotard (2) a démontré qu'il n'y avait pas de rapport à établir entre l'atrophie partielle du cerveau et l'état de l'intelligence. Dans dix cas où rintelligence était intacte, cinq fois c'était l'hémisphère gauche qui était atrophié et quatre fois le droit. Chaque hémisphère suffît donc à l'exercice sensiblement normal des facultés intellectuelles, et on ne trouve aucune différence essentielle entre les propriétés des deux moitiés du cerveau. De nombreux cas de traumatismes ou de tumeurs du cerveau viennent confirmer cette manière de voir Dans les cas de tumeurs parfois énormes qui compriment les hémisphère, la lenteur du développement des néoplasmes a donné le temps à l'hémisphère sain d'acquérir la suppléance fonctionnelle de son congénère.
Dans les lésions des deux hémisphères, on a remarqué que le nombre et la gravité des symptômes variaient suivant l'hémisphère atteint. Brown-Séquard a remarqué que les lésions du côté droit sont plus graves, plus
(1) Paul Bert, Soc, de BioL, iS janv. 1876.
(2) Cotard, Étude sur les maladies cérébrales et mentales^ Paris,
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rapidement mortelles, plus particulièrement suivies de désordres de la nutrition, d'cedèmeSy de congestions pulmonaires, d*éTacuatioDs involontaires, de déviation conjuguée des yeux, de convulsions, d*amaurose, que celle du côté opposé. Les paralysies gauches, qui dépendent d*une lésion de Thémisphère droit, sont généralement plus considérables que les paralysies droites. Les paralysies hystériques, l'hématome de Toreille atteignent beaucoup plus fréquemment le côté gauche que le droit (1;. Luys a remarqué que dans les hémiplégies droites on observait une excitation anormale des facultés émotives, une grande tendance aux larmes ou au rire : nos propres observations confirment cette remarque. Tous ces faits sont en faveur de Tindépendance fonctionnelle des/leux moitiés cérébrales.
Dans la folie, on observe parfois des hallucinations unilatérales. Calmeil (2), Moreau (de Tours), Michéa (3), Régis et plusieurs autres auteurs en ont fourni de nombreux exemples. On a observé aussi des individus ayant des hallucinations bilatérales^ mais de caractère différent. L'oreille droite, par exemple, dit M. Magnan (4), entend des choses agréables, tandis que Toreille gauche ne perçoit que des injures. Il semble, en effet, que dans le plus grand nombre des cas ces hallucinations aient un caractère pénible à gauche et agréable à droite. Cependant, un de ses malades n'entendait par Toreille droite que des injures, tandis qu'il avait par Toreille gauche des hallucinations d'un caractère ambitieux*
(i) Bull, de la Soc. de bioL, 1871.
(2) Calmeil, Delà foliSy Paris, 1845.
(3) Michéa, Des hallucinations^ de leurs causes et des maladies qu'elles caractérisent^ Paris, 1846.
(4) Magnan, Des hallucinations bilatérales de caractère opposé suivant le côlé affecté. {Arch. de neurol.y 1883.)
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J'avais, il y a quelque temps, parmi mes malades, un homme de cioqtiante-cinq ans qui, sous l'influence de chagrins domestiques, d'une surdité progressive et aussi sans doute de l'involution organique, était tombé dans un accès aigu de mélancolie. Il présenta pendant longtemps le phénomène des hallucinations bilatérales de caractère différent. Du côté gauche, c'était sa femme défunte qui lui parlait; elle l'encourageait, ie réconfortait, approuvait ses actes et sa conduite. Du côté droit, c'était alternativement ses enfants, morts également, ou des voix étrangères, ces dernières ne faisant entendre que des injures, des blasphèmes et des abominations. De temps en temps, même quand on conversait avec lui, il s'arrêtait, penchait l'oreille sur son épaule gauche pour écouter sa sainte. Au bout d'un instant il relevait la tête et se montrait satisfait des propos qu'elle lui avait tenus.
Si Ton admet, ce qui me semble ropinion la plus répandue actuellement, que les hallucinations sont causées par une excitation des centres sensoriels deTécorce cérébrale, les hallucinations unilatérales et les hallucinations bilatérales de caractère différent sont un nouvel et puissant argument en faveur de l'indépendance fonctionnelle des deux hémisphères cérébraux.
L'état des facultés intellectuelles chez certains aliénés a fait admettre par quelques aliénistes la dualité cérébrale. Pour Esquirol (1), la lésion de la volonté qu'on observe chez certains mélancoliques est le résultat de la duplicité du cerveau dont les deux moitiés, n'étant pas également excitées, n'agissent pas simultanément. Wîgan (2) prétend qu'il est fâcheux de dire : le cerveau de l'homme ; qu'on ne devrait parler que de ces deux cerveaux. Sir H. Hollard (3) soutient que le dédouble-
(i) Esquirol, Maladies mentales, t. II, Paris, 1838.
(2) Wigan, TheduaUty ofMind, London, 1844.
(3) Sir H. Hollard, Médical notes and réflexions, 1840.
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ment de la personnalité observé chez quelques aliénés est le résultat d'un défaut d'harmonie entre les deux hémisphères. Hugues (1) prétend que la folie avec conscience tient à ce que, des deux hémisphères, Tun est malade et Tautre sain, ce qui permet à ce dernier d'être conscient des désordres de l'autre. Jansen (2) admet qu'il se forme dans les deux moitiés cérébrales deux sensations comme deux images dans les deux yeux ; que ces sensations, de même que les images visuelles, se confondent en une seule à l'état normal ; mais que, dans certaines conditions pathologiques, elles peuvent ne plus se superposer, mais se dresser côte à côte et donner ainsi l'illusion de deux personnalités différentes, de même que le strabisme au début fait voir les objets doubles. Luys (3) voit dans le phénomène du dédoublement de la personnalité une manifestation probante de l'indépendance des deux hémisphères. Bail (4), sans être affirmatif, appelle l'attention sur ce phénomène singulier du dédoublement de la personnalité, dans lequel un des hémisphères seul est en plein délire, tandis que l'autre le regarde avec compassion.
Tous ces faits tirés de l'hypnotisme, de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie, démontrent à n'en pas douter l'indépendance des deux hémisphères cérébraux, dont les fonctions, coordonnées à l'état normal, peuvent
(1) Hugues, American joutmal of Insanity^ avril 1875.
(2) Jansen, AUgemeine Zdtschrift fur Psychiatrie, vol. 25.
(3) Luys, Éludes de physiologie et de pathologie cérébrales, Paris,
Bail, Le dualisme cérébral. [Rev, scient,, janv. 1883.)