‹ Magyars et Roumains devant l'histoireChapitre 229 sur 232 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

à lui pour avoir un peu de consolation. Leur entrevue secrète eut lieu le 1 9 juillet, et il fut décidé que Tempereur nommerait un ministère responsable hongrois afin qu'il pût se faire couronner roi de Hongrie^ selon les dispositions de la constitution de 1848, et queDeaA- ferait accepter par le parlement hongrois le compromis avec Y Autriche!

Pour tenir leur parole, ils durent vaincre plus d'une difficulté. A Vienne^ les hommes d'État autrichiens ne voulurent pas se prêter à l'exécution d'un plan qu'ils jugèrent dangereux pour la sécurité de l'empire, opinion qu'une partie des conservateurs hongrois partagea du reste; à Pesth^ il fallait calmer les ardeurs des partisans de Kossuih, qui était encore très influent alors et dont une lettre adressée à Deâh manqua presque de compromettre toute la réconciliation au dernier moment. Mais déjà, pour conclure les négociations, François^ Joseph s'adressa à l'ancien ministre saxon, au baron de Beusi et Deak au comte Jules Andrassy^ au pendu en effigie, au diplomate génial, et avec leur aide ils purent heureusement résoudre toutes les questions de détails et vaincre les obstacles les plus gênants. Le 17 février 1867, l'empereur signa la nomination du deuxième ministère hongrois avec le comte Andràssy comme président du conseil, et après avoir notifié l'abdication de Ferdinand Y et la renonciation au trône de l'archiduc François-Charles au parlement hongrois, il se fit couronner roi de Hongrie le 8 juin 1867.

Ce n'est pas par amour du faste que les Hongrois tiennent à ce grand acte de la vie constitutionnelle, qui ne peut s'accomplir qu'en suivant strictement les règles prescrites par la tradition. Ils trouvent dans son cérémonial une garantie pour le maintien de leurs droits, puisqu'il impose au souverain la prestation, à la face de Dieu et du peuple, du serment par lequel il promet de régner conformément à la constitution. D'ailleurs il ne suffit pas d'avoir des droits légitimes : c'est être ceint de la couronne de saint Etienne dont dépendent les pays hongrois, qui donne la véritable investiture au roi. La reine y participe aussi en recevant le joyau historique un instant sur l'épaule droite. Parmi les autres particularités dignes

de remarque dans la cérémonie on doit remarquer : 1* que ce sont le prince-primat et le palatin, maintenant remplacé par le ministre président qui couronnent; 2"* que le roi ne quitte la couronne qu'après avoir porté à cheval, sur un tertre, avec son épée, quatre coups dans la direction des quatre points cardinaux, symbolisant la défense du pays; 3* que pour la formation de ce tertre on apporte une certaine quantité de terre de chaque déportement; 4» qu'en y conduisant le roi, tout le cortège se tient à cheval. Après le sacre auquel le couple royal ne peut procéder qu'après avoir jeûné pendant trois jours, les nouveaux souverains dinent en public, servis par les titulaires des charges de la cour eux-mêmes !

Mais si le jour du couronnement de François-Joseph le monde avait les yeux fixés sur la capitale de la Hongrie, ce n'était pas seulement pour admirer ce curieux, ce touchant et ce grandiose spectacle. Les montures magnifiques des seigneurs bannerets avaient beau piaffer, les costumes étincelants des magnats éblouir, les cris de joie du peuple, les salves des canons, les sonneries des cloches assourdir : ce qui émouvait, c'était la pensée que l'on assistait à la réconciliation sincère d'un souverain et d'une nation également bien intentionnés, mais n'ayant pu se comprendre tout d'abord, que Ton applaudissait au dénouement d'un drame commencé dix-neuf ans auparavant par l'avènement au trône de François-Joseph dans une froide matinée d'hiver, au fond de la sombre forteresse à'Olmûtz et finissant au seuil de l'été, au milieu d\ine foule ivre de bonheur, sur les bords poétiques du Danube majestueux, par son couronnement comme roi apostolique de Hongrie!

u Trente-deux ans sont déjà passés depuis que celle-ci a recouvert ses droits séculaires, depuis que l'œuvre de Déak subsiste, et V Autriche-Hongrie est aujourd'hui plus puissante, plus estimée et plus respectée que jamais. Le compromis était donc une chose juste, utile et moralement belle. Gloire à tous ceux qui y ont contribué! Trois fois gloire à François-Joseph qui l'a consommé, avec la simplicité d'un homme loyal et la dignité d'un grand roi » ( l) !

(1) A. DE Bertqa, François-Joseph l*'. 1888, p. 134>.

L'éclatante victoire, comme on put s'en convaincre, si chèrement payée et certes si méritée de la cause hongroise, apporta des changements radicaux dans la situation de la monarchie des Habsbourg tant à Textérieur qu'à Tintërieur, aussi bien au point de vue de sa physionomie qu'au point de vue de son essence. Ce furent le roi et la reine qui en donnèrent le signal en abandonnant aux « bonvéd » invalides de 1848-1849 les cinquante mille ducats que le parlement leur avait offerts en guise de don de joyeux avènement, et en reconnaissant ainsi tacitement la légitimité de la résistance d'alors de la Hongrie, Conformément aux dispositions d'un rescrit de Fj^ançois-Josephy on notifia aux puissances étrangères que pour caractériser le dualisme sanctionné, la dénomination d'Aiuriche tout court cesserait afin d'être remplacée par celle A'ÀiUriche-Hongrie. On abolit également le titre de - ministre de la guerre de l'en^pire » pour lui substituer celui de « ministre commun de la guerre » . Après le départ du comte de Beusi on fit disparaître pour toujours la dignité de a chancelier de l'empire » , la monarchie ne pouvant plus être désignée comme formant un seul État. Dans cet ordre d'idées on introduisit plus tard la conjonction e/ entre les adjectifs u impérial » et « royal » chaque fois qu'il s'agissait de la famille régnante ou de quelque chose se rapportant aux deux pays; tel que : ministère de la maison « impériale et royale » ambassades, consulats, armée. (La désignation n impérial-royal est cependant maintenue pour les affaires concernant l'Autriche seule, parce qu'elle est un empire renfermant des royaumes).

L'introduction du service militaire obligatoire permit d'atténuer l'acuité de la question irritante du drapeau. On décida

que Tannée et la marine communes garderaient le jaune et noir des Habsbourg et que les armées territoriales autrichiennes et hongroises, celles-là appelées des a Landwehr » et celles-ci des « Honvéd » , se réuniraient au contraire autour de leurs couleurs respectives. Quant à la langue de l'administration et de la justice, on la décréta allemande en Autriche et magyare en Hongrie^ car admettre qu'un État puisse offrir à chacune des races installées sur son territoire le développement entier de son individualité, est chose impossible. Tout au plus s'il peut abandonner à l'activité sociale, à Tinfluence du foyer et de Técole, Téducation et Tinstruction . L'application d'une langue usuelle doit être tolérée encore devant. la justice. Mais si la faculté de recourir à cette dernière ou de briguer les emplois ne doit avoir aucun rapport avec l'origine et la nationalité des requérants et des compétiteurs, exiger de ceuxci la connaissance de la langue de l'État ne suppose de la tyrannie chez aucun gouvernement.

La Croatie fait exception à cet égard : vu son autonomie provinciale reconnue et de tout temps respectée par la Hongrie^ elle se sert de la langue croate dans tout ce qui concerne son existence nationale, tandis qu'au point de vue international elle se fond complètement dans la Hongrie.

En face de Téquité magnanime et de la constitutionnalité scrupuleuse du souverain, on vit rapidement se transformer l'opinion publique magyare. De frondeuse, elle devint courtoise pour arriver à la sympathie réelle. D'ailleurs, l'impératricereine Elisabeth savait si affectueusement seconder les efforts conciliateurs de l'empereur-roi ! Elle voulait que son dernier enfant vit le jour sur le sol hongrois, et que la nouveau-née archiduchesse Marie-Valérie devint une vraie Magyare, Et quand il s'agissait de choisir un précepteur à l'archiduc Rodolphe, à l'héritier présomptif, les parents royaux ne craignirent pas de s'adresser à l'évêque Hyacinthe Ronay quoiqu'il eût pris part à la révolution. Pour le cœur endolori de la Hongrie ce furent autant de gouttes de baume vivifiant qui la rendirent de plus en plus confiante, qui l'attirèrent de plus en plus violemment vers François-Joseph, devenu par son libéralisme

éclairé, par son attachement à la constitution, par son affection pour le génie hongrois, le second fondateur de la Hongrie. De là aujourd'hui ce,tte union indissoluble, étroite entre le trône elle peuple hongrois, cimentée par l'estime mutuelle, alimentée par les plus précieuses effusions, réchauffée par les sentiments les plus nobles et les plus délicats.

Quoique ayant le plus sacrifié pour arriver à ce résultat magnifique, les Magyars n'ont jamais eu l'intention d'en bénéficier en égoïstes. Afin que toutes les nationalités en aient leur part, ils ont créé l'article XLIV de la loi de 1868. II comprend 27 paragraphes, et dans son introduction, sortie de la plume de Deâh^ il contient la déclaration suivante ; » Au point de vue politique, tous les sujets hongrois ne forment qu'une seule nation : la nation hongroise une et indivisible, à laquelle appartiennent tous les citoyens de la Hongrie, de quelle nationalité qu'ils soient. » Après avoir fait tomber ainsi bénévolement toutes les barrières entre les diverses nationalités de \di Hongrie en les assimilant à celle qui est la plus forte, la mieux outillée matériellement et intellectuellement, à tous les points de vue la plus autorisée pour s'attribuer la prédominance dans le pays, la loi prescrit que si le magyar est la langue de l'État, les affaires d'une commune peuvent se faire dans la langue de ses habitants, les procès- verbaux des conseils généraux des départements peuvent être rédigés, outre le magyar, dans un autre idiome aussi. Ce sera leur langue maternelle que les parties adverses emploieront en s'adressant aux tribunaux, prêts à mettre la plus grande complaisance possible à cet égard dans leurs rapports avec les populations et h tenir volontiers compte de leurs besoins. Il n'y a que l'avocat diplômé de qui on exige absolument l'emploi de la langue de l'État. D'autre part, l'instruction publique se trouvera de fait dans les mains des communes, suivant les confessions respectives dont elles sont les protectrices, et on leur abandonnera le choix de la langue de leurs écoles. Aussi 43 pour 100 des écoles primaires ne sont-elles pas hongroises, le nombre des écoles purementroumaines s'élevant en 1890 à 3,289, fréquentées par 244,540 écoliers sur 750,000 enfants soumis à la

loi scolaire (l). Depuis 1879, renseignement du magyar y est obligatoire : on doit lui consacrer au minimum trois heures par semaine. (2)

Eh bien ! toutes ces avances faites aux nationalités et particulièrement au roumanisme, ne les désarmèrent point. Avec une aberration grandissante» elles gardèrent leur attitude hostile à regard de TEtat hongrois, tandis qu'il avançait imperturbable dans la voie du progrès, du développement intellectuel , matériel et politique. Pour comble de malheur, les Roumains proclamèrent la passivité, l'inaction même le 7 mars 18G9, malgré l'opposition d'une fraction très importante de leurs hommes politiques tels que Joseph Hosszu, Samuel Poruts, Crîsiea, Bardos. Cet acte, qui les empêcha de reparaître depuis au parlement hongrois, et qui n'avait même pas le mérite d'être original puisqu'il imitait l'attitude des Magyars à l'égard du u Reischsrath » , ne pouvait être inspiré que par une supposition outrageante ou par un jugement faux. Il fallait que ses promoteurs crussent que le compromis ne serait qu'une feinte, le serment prélé par François-Joseph se rapportant à sa Bdélité à la constitution qu'une comédie, on que leur détermination changerait complètement l'état des choses en Hongrie. Oril n'y pas une seule promesse que le roi apostolique actuel n'ait scrupuleusement remplie, il n'y a pas de tentative du gouvernement hongrois qui n'ait été couronnée de succès : l'équilibre budgétaire est rétabli, les réformes les plus importantes, politiques, administratives ou judiciaires sont exécutées ou en voie d'exécution. Il en résulte que l'on doit considérer la situation brillante de la Hongrie créée par la sagesse des Sdàvy^ •des Tisza^ des Szàpàry, des Weherle, et des Bânffy et que M. Coloman de Széllesi en train de considérablement augmenter encore, uniquement comme l'œuvre des Magyars, à cause de laquelle le monde civilisé tout entier ne leur marchande plus ses applaudissements les plus chaleureux, et que la bouderie injustifiée des Roumains tourne, en proportion de sa

(1) G. Beksics, ta question roumaine^ Paris 1896, p. 121. (2j) A. DB BsitTOA. La Constitution hongroise, d'après le D'. S. Bado. Paris, 1898, p. 139.

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durée, contre eux de plus en plus, à leur propre confusion. Mais déjà ils ont trouvé un motif plausible pour se donner contenance dans une position aussi fausse : ils se plaignent de l'injustice et de la tyrannie des Magyars soit en pétitionnant contre eux près de Tempereur d'Autriche à Vienne, soit en adressant des u Mémorandums » à Topinion publique européenne pour provoquer un mouvement de compassion en leur faveur. Démarches évidemment permises et en principe bien combinées, puisque comme dit La Fontaine :

... C'est être innocent que d*ètre malheureux !

Seulement il est loisible aussi de poser la question : leur malheur est-il réel? En tout cas la manière dont ils se plaignent, ne le ferait pas croire, car en voulant.se passer de Tentremise du ministère hongrois pour présenter leur supplique non pas au roi de Hongrie, qui est leur souverain,^ mais à l'empereur iVAuiriche, qui n'a rien à faire avec eux et non pas dans la capitale de la Hongrie, qui est la leur, mais dans la capitale autrichienne, où ils n'ont rien à chercher; en voulant se servir de l'aide des Roumains de la Roumanie, qui, quoique leurs consanguins, ne sont pas moins desimpies voisins pour la Hongrie, ils font preuve d'une indépendance de cœur et d'esprit qui n'est pas ordinairement l'indice d'uu peuple accablé par les iniquités.

Et en effet les Roumains de la Transylvanie ne le sont que dans l'imagination de quelques ultras. C'est sous un aspect tout différent que la réalité les fait paraître devant les yeux de l'observateur aussi bien au point de vue intellectuel et moral, qu'au point de vue de leur situation matérielle.

a 11 est incontestable, écrit le journal roumain magyarephobe a Tribuna w de Nagy-Szeben, dans un numéro (59) de l'année 1894, que ce sont les Grecs orientaux de la Hongrie- Transylvanie qui se trouvent au plus haut degré de la civilisation parmi les chrétiens du rite grec-oriental. Qu'ils soient unis ou non-unis, ils ont une excellente organisation religieuse et ils disposent d'un clergé très-savant. Ce sont eux qui ont réformé toute Téglise grecque orientale ! »

A côté de la religion, rinstruction etréducation s'y trouvent dans un état très florissant en comparaison de celles données en Roumanie. D'après le recensement de 1890 chez les Rou^ mains de la Hongriey les lettrés fournissent 14,04 pour 100 en face des 53,34 pour 100 du reste de la population, tandis qu'en Roumanie le pour cent descend à cet égard à 12,6 (recensement de 1894). a De 1867 à 1888, dit le D' Moldo-^ van (1), le nombre des écoles primaires roumaines s'est accru de 1 ,200, et on enseigne en roumain, malgré la soi-disant hostilité du gouvernement hongrois. Avant 1867, le nombre des instituteurs diplômés roumains était très restreint, tandis qu'aujourd'hui, à peu d'exceptions près, nos instituteurs ont tous leur brevet. Ce n'est donc pas seulement par le nombre que nos écoles actuelles témoignent en faveur du relèvement de l'instruction chez les Roumains, mais aussi par les conditions de leur enseignement, de leur installation, de leur salubrité. Dans le pays, on rencontre partout des associations de professeurs, des sociétés littéraires, des crèches, des orphéons roumains que nul n'arrête dans leur développement et qui certes sont très utiles à la civilisation roumaine. »

a Vos écoles, continue le savant professeur de l'Université de Kolozsvàr en s'adressant à ses consanguins de la Roumanie^ se débattent encore contre les misères du début. Ici, en Transylvanie, nous commençons déjà à nous appauvrir, tant nous sommes forcés à vous fournir des professeurs pour vos écoles. Nous ne pouvons pas former assez d'instituteurs pour vous satisfaire. Chez vous, renseignement se trouve, à commencer par les écoles primaires jusquà l'Université, dans les mains de jeunes gens élevés aux mamelles de la science magyare, et cependant vous ne vous plaignez pas ! >)

tt II est inexact qu'il soit interdit aux jeunes gens roumains [de la Hongrie) de faire leurs études à l'étranger. Quelques-uns y sont envoyés par le gouvernement hongrois lui-même, qui leur donne des bourses pour subvenir aux frais de leur séjour à l'étranger. Babès était un des ceux-là : il est aujourd'hui

(1) Le D*^ Grégoire Moldova?(, Réponse au Mémoire de ia Jeunesse roumaine. Koiosxvar, 1895, p. k9, et passim.

chez vous et il est Tornement de T Université de Bucarest, n

a Notre tt Société de Propagande » (Asotiaciunea Transitvana) date de 1861 déjà, et combien grand est le nombre des Magyars inscrits dans la liste des membres de cette société. C*est seulement en 1885 que les Magyars ont commencé à organiser leur « Société de Propagande » .

« Maintenant il s'agît de savoir qui a créé les fondations scolaires de Naszod? Ce fut le gouvernement hongrois luimême, qui céda une véritable fortune de plusieurs millions en faveur d'oeuvres se rapportant à l'instruction des Roumains. »

u Nous n'obtenons pas d'emplois! Or il est à remarquer que nous sommes des passivistes, qui ne considérons pas le gouvernement hongrois comme sérieux; nous lui faisons opposition et nous ne voulons pas lui obéir. Gomment pouvons-nous exiger des emplois d'un gouvernement à l'égard duquel nous sommes en opposition constante? Nous n'obtenons pas d'emplois ! Mais montrez-moi un seul Roumain ayant fait ses études qui n'ait pas d'emploi ; présentez-en un qui, ayant ses certificats d'aptitudes, n'ait pas été placé dans des emplois auxquels il avait droit! Le fait est que nous, Roumains de la Hongrie, nous ne produisons pas assez d'hommes pour la Roumanie. Elle guette nos enfants dès leur berceau; elle nous enlève la . crème de notre jeunesse et, si elle ne veut pas suivre son invitation, elle lui garantit par des lois spéciales de riches dotations. Voilà la raison de notre appauvrissement intellectuel; c'est ainsi qu'il nous manque une génération de braves employés, c'est ainsi que nous n'avons pas pu créer une caste viable de fonctionnaires départementaux. »

a Nous avons la liberté de la presse. Le nombre de nos journaux roumains s'est considérablement accru; malheureusement le nombre de ceux aussi qui ne savent qu'abuser des bienfaits de la presse. Et cependant les procès de presse, jugés par nos jurys, sont suffisamment rares, et encore plus de 50 pour 1 00 des accusés est-il acquitté. Il n'y a eu que 1 3 écrivains roumains de condamnés dans l'espace de vingt-quatre ans! Et même parmi ces 1 3 il y en a qui ne furent condamnés que sur

la requête d'accusateurs privés pour calomnies ou injures

graves ! »

Si on passe en revue maintenant les conditions physiques et matérielles dans lesquelles les Roumains vivent en Hongrie y la stastisque fournit les données suivantes : « Pendant la période de 1880 à 1890, Taccroissement des différentes races dans Tensemble de TÉtat hongrois s'est élevé a 15,22 pour 100 pour la race magyare (à 14,85 pour 100 dans la Hongrie proprement dite), à 7,77 pour 100 pour la race roumaine et à 2,45 pour la race slovaque. Au cours de la même période, la population totale accusait un accroissement moyen de 10,91 pour 100, que celle de la race magyare dépasse de plus de 4 pour 100 et à laquelle celle de lu race roumaine est inférieure de 3 pour 100. »

u Et cependant la mortalité est moins forte dans les contrées habitées par les Roumains que dans celles qu'habitent les Magyars; certains départements roumains se trouvent même sous ce rapport dans une situation très favorable. Mais en somme, la race roumaine est la race du royaume de la Hongrie dont l'accroissement est le plus lent. Cette lenteur d'accroissement ne se rencontre pas uniquement chez les Roumains de la Hongrie et de lu Transylvanie. Il en est ainsi en Roumanie où elle est plus considérable encore. D'après M. Levasseur, l'éminent savant français, sur vingt-neuf États européens, la Hongrie occupe pour les naissances la quatrième place. Or, la moyenne générale du pays est sensiblement affaiblie par la race roumaine. La Roumanie n'occupe au contraire que le vingt-sixième rang, c'est-à-dire qu'elle vient après la France elle-même (1). » Il est à remarquer encore que la population roumaine est à tel point campagnarde qu'elle n'est pas en majorité même dans les villes qui se trouvent dans les contrées essentiellement roumaines.

Depuis le rétablissement de la constitution hongroise on constate chez les Roumains un progrès sensible sur le terrain économique. Ils ne possédaient pas moins de quarante et

^1^ GrsTAVK Beksics, La quesli -n roumaine^ ParU 1895, p. 237 et pa$Hm,

un établissements financiers en 1894, dont le capital social dépassait quatre millions de francs et le capital de réserve 1 ,200,000 francs. La gestion en était excellente, car ces établis* sements payèrent dans la même année une moyenne de. 18 pour 100 de dividendes, tandis que les dépôts y représentaient 25 millions.

Si en fait de grande industrie le roumanisme se montre absolument stérile,puisque su ries 907 entrepreneurs industriels de la Hongrie^ employant plus de 20 ouvriers, il n'y avait pas un seul Vioumain (1890) — dans le domaine de la petite indus* trie ses progrès sont incontestables, notamment dans les départements de Szeben et de Brasso où il entre déjà pour une part assez respectable dans la population des villes.

La proportion dans laquelle les propriétés foncières de grande et de moyenne dimension, appartenant à des Roumains ^ se trouvent relativement à la totalité des propriétés de cette catégorie, est insignifiante aussi : 69,335 « hold » cadastraux en Transylvanie et 82,043 dans la Hongrie proprement dite, c'est-à-dire à peine 0,6 pour 100 sur vingt-sept millions de « hold » (le « hold » , en allemand » Joch » , valant un peu plus qu'un demi hectare]. Mais les établissements financiers spéciaux des Roumains s'occupent activement de l'amélioration du sort des paysans roumains et leur facilitent de leur mieux les moyens d'acquérir par 'parcelles les prppriétés que la noblesse magyare est incapable de conserver.

Tenant compte de tout ceci, il est incontestable que le cens électoral, quelque faible qu'il soit, ne favorise pas encore les Roumains pour le moment. Comme il est cependant moins élevé en Transylvanie où ils ont la majorité numérique, et comme les circonscriptions électorales y sont plus petites qu'en Hongrie^ — une sur 30,000 habitants contre une sur 38,000 habitants, — ce désavantage devient finalement assez insignifiant. D'ailleurs la Hongrie ne pourrait que se féliciter de l'accroissement du nombre des électeurs roumains, car il correspondrait à l'accroissement des forces intellectuelles ou de la richesse ai^tériçUe du pays.

ai

...Or force et richesse, bonheur et prospérité, gloire et grandeur, y a^t-il un seul Hongrois pour ne pas les souhaiter de tout cœur à sa patrie, pour ne pas savoir que, sans Tunion la plus étroite, sans Faccord le plus complet de ses enfants elle ne les possédera jamais? Et cette entente si désirable, tant pour les Magyars que pour les Roumains^ peut-elle avoir une autre base que la conviction de n'être humiliante pour personne, de ne léser les intérêts ni des uns, ni des autres?

Grâce au règne glorieux de François-Joseph^ à la politique libérale et équitable d'une suite d'hommes d'État gouvernant dans l'esprit de François Deàk ainsi qu'au bon sens et aux sentiments élevés de ses populations, la Hongrie moderne, la Hongrie du Millénaire, de plus en plus respectée et de plus en plus respectable, peut hardiment prononcer des paroles de paix. Soutenue par l'affection de son souverain et de la maison régnante tout entière; appuyée sur sa demi-sœur chérie et son alliée naturelle, Y Autriche puissante; sûre de l'héroïsme et du dévouement de la nation hongroise, rajeunie par les épreuves, elle se montre conciliante et avenante parce qu'elle préfère la sympathie à la crainte dans ses relations internationales, dans ses rapports avec ses voisins.

Quant aux diverses nationalités, elle leur tend ses bras maternels avec le même amour qu'à leurs frères magyars.

Douce et généreuse, juste mais indulgente, elle oublie, pardonne et espère. Si, égarés par quelques inconscients, jusqu'ici les Roumains n'ont écouté le plus souvent que les conseils d'une rudesse primitive ou des instincts intempérés : ayant élargi l'horizon de leur savoir, affiné leurs sentiments, éliminé de leur esprit les idées fausses subrepticement inculquées, dorénavant ils s'abandonneront à leurs penchantslesmeilleurs, que leurs nombreux grands hommes ont suivis pour se confier finalement à la Hongrie ^ leur hôtesse accueillante pendant les plus tristes époques de leur histoire, leur tutrice toujours pleine de sollicitude au début de leur développement intellectuel,

leur libératrice en 1 848, la protectrice de leur nouveau royaume au congrès de Berlin en 1878, par la bouche du comte Jules Andràssy,

Hôtesse, tutrice, libératrice et protectrice tour à tour, la Hongrie n'exige aucune reconnaissance, car après avoir savouré le bonheur réconfortant de faire son devoir, elle se trouve déjà largement récompensée. Avec la conviction d'être inattaquable sur le terrain du droit, les yeux fixés sur les problèmes politiques et sociaux les plus graves, dont l'avenir prochain doit donner la solution, elle monte d'un pas ferme, à la suite du groupe auguste des grandes nations et par les chemins ardus mais sacrés du Bien, du Vrai et du Beau^ vers les sommets radieux, où dans sa miséricorde infinie Dieu attire secrètementl'Humanité, cette éternelle assoiffée d'idéal!

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