CHAPITRE Vm
Deuxième ôéjout danâ l'Inde.
En route pour l'Inde. — Relâche à Vile-Grande. — Arrivée à l'Ile de France (14 août 1741). — La Bourdonnais va au secours de la ville de Pondichéry menacée par les Marrâtes. — Il va au secours de Mahé. — Expédition contre les Naïres. — Paix avec les Naîres. ^ Il apprend la déclaration de guerre contre l'Angleterre (1" septembre 1744). — Ses sages conseils à ce si:ûet. — Imprévoyance de la Compagnie.
Donc, poussés par un vent favorable, les cinq vaisseaux de la Compagnie des Indes, le Fleury, le Brillant, VAimable, la Renommée et la Parfaite, quittèrent, à destination des Indes, le port de Lorient, le 5 avril 1741, sous le commandement de Mahé de la Bourdonnais.
A peine en mer, la Bourdonnais s'aperçut, avec stupeur et désespoir, que ses prétendus marins n'avaient, pour la plupart, jamais navigué, et que ses soldats, eux autres, n'avaient jamais fait le maniement des armes (1).
C'est pourquoi, malgré l'avis contraire de ses officiers, il crut devoir, à la date du 28 mai, relâcher à Vile-Grande, sur la côte du Brésil, tant pour reposer ses troupes que pour les exercer, au moins sommairement, à l'art de la guerre.
Au bout de 22 jours, jugeant leur instruction suffisante, il se décida à laisser à Vile-Grande un de ses vaisseaux, la
(1) Mémoire écrit par la Bourdonnais, à la Bastille, pour sa justification.
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Renommée, afin d'y attendre la Parfaite, demeurée en arrière, et, avec les trois vaisseaux qui lui restaient, il cingla vers rile de France.
U y aborda le 14 août 1741.
Aussitôt son arrivée, on Tavise que la ville de Pondichéry est menacée par les Marrâtes.
Les Marrâtes, qui habitent entre Bombai et Golconde, sont de redoutables adversaires. Leurs troupes sont les plus entreprenantes de tout l'Indoustan. Disséminées en petits groupes, elles savent se rendre insaisissables, ayant pour principale tactique d'éviter les batailles rangées, et, avec une cavalerie d'une merveilleuse mobilité, de harceler sans cesse leur ennemi.
La Bourdonnais fait aussitôt fortifier l'Ile de France ; remet des armes aux habitants, qu'il fait exercer par ses soldats ; passe à Bourbon, où il ne séjourne que deux jours, afin d'y préparer la défense^ et, sans plus de retard, il part pour Pondichéry.
A son arrivée, il apprend que, grâce aux sages dispositions prises par M. Dumas, gouverneur de l'île, les Marrâtes n'ont pas osé, au dernier moment, en entreprendre le siège.
Mais la situation n'en vaut guère mieux. Si la ville de Pondichéry n'est plus menacée, c'est maintenant notre comptoir de Mahé dont les Naîres font le blocus.
Indomptables guerriers, les Naîres n'ont d'autre métier que celui des armes. Jaloux de leur indépendance, profondément attachés à leur pays, ils ne vivent que de la chasse et de rapines. Leurs vallées profondes et leurs montagnes abruptes sont autant de repaires où ils attaquent et rançonnent les Européens.
Cette fois, poussant plus avant leurs audacieuses incursions, ils sont venus, en bandes redoutables, jusque sous Mahé, dont ils font le siège.
Le 22 octobre 1741, la Bourdonnais part donc avec deux vaisseaux, au secours de ce comptoir.
Les Naîres ont tout préparé pour Tassaut qui doit avoir lieu le lendemain. Mais, à la vue des Français, ils n*osent mettre leur projet à exécution.
Pourtant, avec sa poignée d'hommes, que peut bien faire la Bourdonnais ?
Attaquer les Naîres de front, c'est courir à une mort certaine. En présence d'un ennemi dont la fougue brillante est la principale qualité, il vaut mieux temporiser.
En face de la ville que les Naîres criblent de projectiles, il fait donc creuser une large tranchée, et, à mesure que ses troupes débarquent, c'est là qu'il les envoie.
Nous voici au 4 décembre. Le hardi malouin a groupé autour de lui toutes les forces dont il peut disposer. Impossible d'attendre plus longtemps ! Demain, 5 décembre, il livrera donc la bataille.
Or, voici, dans la nuit du 4, les Naîres qui prennent les devants et l'attaquent, soudain, dans une batterie où il s'est retiré avec 800 hommes.
La Bourdonnais les repousse brillamment et, prenant aussitôt l'offensive, il forme sa petite troupe en deux colonnes et se lance à la poursuite de l'ennemi.
Les Naîres vont, en hâte, se réfugier dans deux forts qui sont voisins l'un de l'autre. Â la tête de la première colonne, la Bourdonnais enlève l'un de ces forts, vole au secours de sa deuxième colonne qui plie devant l'ennemi réfugié dans l'autre fort. Avec une compagnie d'artillerie, il bombarde ce dernier et, l'enlevant d'assaut, oblige les Naîres à l'abandonner avec huit pièces de canon.
La bataille a duré cinq heures. Les Naîres comptent 500 hommes hors de combat. Du côté des Français, il y a 56 morts et 120 blessés.
 la suite de ce brillant fait d'armes, les Naîres abandonnant toutes leurs prétentions concluent avec la Bourdonnais un traité de paix, à la suite duquel le cardinal de Fleury lui
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adressa dlssy, le V^ octobre 1742, les lettres de noblesse dont nous parlions au commencement de ce livre.
Cependant, la guerre contre l'Angleterre et la Hollande devenait chaque jour plus imminente.
La Bourdonnais comptait sur cette guerre pour ruiner, à coup sûr, le commerce des Anglais dans Tlnde. Aussi, quelle ne fut pas sa stupeur quand, au mois de novembre, il reçut d'Orry Tordre, aussi imprévu qu'intempestif, de renvoyer d'urgence en. France tous les vaisseaux de la Compagnie I
Contre toute vraisemblance et malgré les très sages et très judicieux avertissements de la Bourdonnais, la Compagnie, en effet, s'obstinait à croire qu'une déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre n'empêcherait pas la neutralité dans l'Inde, entre les deux Compagnies.
La Compagnie des Indes était même si désireuse et se considérait si certaine de cette neutralité, qu'elle jugeait la présence de son escadre, dans les mers de l'Inde, comme un danger susceptible de la compromettre.
Aussitôt réception de cet ordre néfaste qui coûta à là France plusieurs millions, Mahé de la Bourdonnais, ne voulant pas assister, témoin impuissant, à la perte imminente de cette belle île de France qu'il chérissait du plus profond de son cœur, envoya sa démission à la Compagnie.
Celle-ci la refusa, et Orry lui écrivit qu'en prévision des événements qui se préparaient, la présence d'un homme, tel que lui, était, dans l'Inde, plus indispensable que jamais.
Du reste, ajoutait Orry, la Compagnie lui avait destiné la succession éventuelle de Dupleix, et c'est, dans les termes suivants,* que ce dernier en avisait la Bourdonnais, avant même le Conseil supérieur de Pondichéry (1) :
(1) Celui-ci n'était avisé de cette décision que le 18 février 1743. Lettre d'Orry aux ofiiciers du ConseU supérieur de Pondichéry (pièces officielles du procès).
A Monsieur de la Bourdonnais
' A Bercy, le 5 décembre 1742.
Si VOUS appreniez, Monsieur, qu'il fût arrivé accident à
M. Dupleix, soit mort, soit maladie, qui le mît hors d*état
d'administrer les affaires de la Compagnie à Pondichéry,
vous partiriez aussitôt pour aller remplir cette place, par
intérim et en qualité de gouverneur général de l'Inde, et,
dans le cas de cet accident, vous n'auriez pas besoin d'autres
pouvoirs que de ce que contient cette lettre qui vous servira
d'ordre pour remplir cette place et au Conseil de Pondichéry
pour vous y recevoir.
Je suis, etc..
Signé : Orry.
Sur les entrefaites, nouvelle lettre d'Orry contremandant les ordres relatifs au rappel, en France, des. vaisseaux de la Compagnie, a J'ai senti, écrivait-il, dans cette lettre, à Mahé de la Bourdonnais, qu'il était à désirer que vous n'ayez pu les exécuter en entier (1). »
Hélas I cette lettre arrivait trop tard, et notre escadre cinglait déjà vers la France quand, le 1**^ septembre 1744, aborda aux Iles la frégate la Fière, apportant la nouvelle officielle de la guerre avec l'Angleterre.
Pourquoi donc n'avait-on pas écouté plus tôt les sages conseils du perspicace malouin ?
(1) Ibidem.