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CHAPITRE IX

Deuxième déjoue danà l'Inde (éuiiej.*

La déclaration de guerre avec TAngleterre. — Dupleix appelle la Bourdonnais au secours de Pondichéry. — Armements, naufrage du SainUGéran, — Disette et mécontentement général. — Arrivée d'une escadre. — Le commandement de toutes les forces navales est confié à la Bourdonnais. — Il met à la voile (24 mars 1746).

Aussitôt réception de la lettre, apportée par la Fière, lui annonçant la déclaration de guerre avec l'Angleterre, la Bourdonnais s'empressa d'ouvrir le pli secret qui renfermait, pour la circonstance, les instructions de la Compagnie.

Conformément à ses prévisions, il y lut, avec un intense sentiment de douleur, la défense formelle qu'on lui enjoignait d'attaquer les Anglais. Cette défense, au surplus, si elle ne témoigne guère de la perspicacité de Dupleix, gouverneur de Pondichéry, et de la sagacité de notre Compagnie des Indes, fait du moins honneur à leur loyauté.

Il existait alors, en effet, une ancienne convention de neu* tralité s'étendant, pour la mer des Indes, à tous les vaisseaux de l'une et de l'autre Compagnie, et cette convention ne devait pas être rompue, même en cas de guerre, entre TAngleterre et la France.

En vain, la Bourdonnais s'était-il évertué à démontrer^

aussi bien à Dupleix qu'à la Compagnie, que cette prétendue convention de neutralité n'était qu'illusoire ; n'avait jamais reçu l'approbation officielle des gouvernements intéressés, et que d'ailleurs, les Anglais déjà n'en avaient tenu aucun compte.

Il n'avait pas été écouté, et la France, hélas ! allait subir maintenant les terribles conséquences de sa trop loyale crédulité.

Déjà, une escadre commandée par le commodore Barnette et le capitaine Peyton s'était emparée, un à un^ de tous nos navires marchands revenant de l'Inde, chargés de marchandises. Tout seul, à son retour de Manille, un navire monté par Mahé de la Villebague, frère de la Bourdonnais, était arrivé à leur échapper et à se réfugier à Pondichéry. Et à chaque capture nouvelle, le commodore Bernette se plaisait, en ricanant, à répéter aux Français prisonniers et ruinés :

— Messieurs, nous exécutons contre vous ce que M. de la Bourdonnais avait projeté contre nous.

Alors, pour remédier au mal, on recourut à celui-là dont on avait dédaigné les si prévoyants avis.

A Pondichéry, du reste, la situation chaque jour devenait plus perplexe. Les fortifications de l'île étaient encore inachevées, grâce à la parcimonieuse imprévoyance du Conseil. La garnison se composait à peine de 450 hommes. En outre, le pays, désolé par la sécheresse et une terrible invasion de sauterelles, subissait la plus affreuse disette.

Dans cette alternative, Dupleix appela la Bourdonnais à son secours. « Le temps presse », lui écrit-il. « Nous espérons que vous ferez d'autant diligence que vous ne cherchez rien avec plus d'empressement que d'être utile à l'Etat. »

Ecoutant ce douloureux cri d'appel, la Bourdonnais ne songe qu'à voler au secours de Dupleix. Il arme tous les navires demeurés à l'Ile de France : le Bourbon, de 44 canons, le Neptune, de 40 canons, l'Insulaire qui sort des chantiers et

DEUXIÈME SÉJOUR DANS L^INDE Si

la Renommée, de 26 canons. Il arme même un fm voilier appelé r Elisabeth qui lui appartient personnellement.

Pour partir, il n'attend plus que Timminente arrivée d'un navire qui doit lui apporter les provisions nécessaires au ravitaillement du pays.

Ce navire, c'est le malheureux et célèbre Saint-Géran, commandé par le capitaine Delamarre, ayant M. Malès comme capitaine en second et Lair comme lieutenant.

Le Saint-Géran est parti de Lorient le 24 mars 1744. A son bord, il y a un certain nombre de passagers et, notamment, deux gracieuses créoles, M^^^" de Caillou et Virginie de Mallet qui viennent d'achever, en France, leur éducation. Elles sont fiancées à deux ofAciers du bord, MM. de Longchamps de Montendre et Peyramon. Jusqu'à la fin, la traversée a été magnifique. Cependant, beaucoup de marins ont été atteints par la maladie, ce qui a réduit considérablement l'équipage. Le 15 juin, le Saint-Géran fait escale à Gorie pour prendre un chargement de Noirs et, le 17 août, il se trouve enfin, par le travers de Vile Ronde, à six lieues à peine de la terre.

A ce moment, la nuit tombe. Le temps est radieux et, dans un ciel criblé d'étoiles, se lève magnifiquement la lune.

Faut-il, dès le soir, aborder au port ? Tel est l'avis du capitaine Delamarre qui veut aller, sans plus de retard, mouiller dans cette *baie qu'on va bientôt baptiser du nom symbolique : la Baie-du-Tombeau.

MM. Malès et Lair l'en dissuadent, assurant qu'ils connaissent parfaitement la côte et qu'il n'y a aucun danger à courir des bordées jusqu'au jour. Alors, du reste, le mouillage et le débarquemest pourront s'effectuer plus facilement, ce qui est à considérer, en raison de l'équipage réduit et de l'état des malades qui se trouvent à bord.

En attendant l'aube, le Saint-Géran se met donc à louvoyer en face du rivage.

Cependant, vers minuit, voici deux marins qui viennent

prévenir Tofficier de quart qu'on est trop près de la côte. L'officier les éconduit.

Il est deux heures du matin. Tout à coup retentit un cri sinistre : Brisant à l'avant !

A ce moment, la mer, qui peu à peu est devenue très forte, drosse le navire sur les récifs de l'île d'Ambre.

La cloche d*alarme tinte. Affolés, marins et passagers grimpent sur le pont.

Pour alléger le navire, le capitaine fait couper le mât d'artimon qui, dans sa chute, entraîne le mât de misaine, et ces deux mâts lancés à la mer, juste sous le vent, viennent frapper, comme deux immenses béliers, les flancs du Saint-Géran,

La mort est imminente.

On chante le Salue Regina ; on chante aussi VAve Maris Stella : suprême cri d'appel vers l'Etoile de la Mer, la céleste protectrice des naufragés. On fait un vœu à sainte Anne d'Auray, puissante patronne des marins de Bretagne.

Le navire enfonce toujours.

Debout, sur le pont, l'aumônier donne l'absolution de la bonne mort.

La mort est venue. Tout est définitivement perdu.

Sous TefTort des vagues, la coque du Saint-Géran se brise. La quille se rompt par le milieu. La poupe et la proue se soulèvent, tandis que, au milieu du navtre, l'eau bouillonne dans ses flancs.

Alors, définitivement, le Saint-Géran s'abîme dans les flots.

Pendant ce temps, se déroulent les scènes les plus émouvantes.

C'est un radeau qu'on construit en toute hâte. Soixante personnes s'y précipitent et sont aussitôt englouties. Et quelle étrange coïncidence I

Sur le gaillard d'arrière comme sur celui d'avant, se passe alors le même drame d'amour, tout empreint d'une poignante et poétique émotion.

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