‹ Mahomet et la CoranChapitre 34 sur 50 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quelques détails de la vie de Mahomet; il n'a jamais comiu son père Abd-Allah; orphelin de sa mère à six ans; recueilli par son grandpère et son onnle; sa jeunesse chaste ; ses méditations pendant qu'il garde les troupeaux ; associé à la ligue des Foudhoùl; El-amîn; son mariage avec Khadîdja ; son portrait à vingt-cinq ans ; sou bonheur domestique; pose de la Pierre noire; considération dont Mahomet est dès lors entouré. — Sa vocation et ses premières visions ; son trouble extrême ; il est rassuré par Khadidja et Yaraka ; visions nouvelles ; l'ange Gabriel en rêve ; le Fitreli ; réalité de l'inspiration de Mahomet; premières conversions; prédications secrètes; fuite des premiers musulmans en Abyssinie ; luttes de Mahomet contre les Coraychites durant dix ans; conversion des gens de Yathrib ; serments d'Acaba. — Hégire ou fuite de Mahomet à Médine; il a alors cinquante-deux ans. — Organisation de la religion nouvelle à Médine ; bataille de Bedr ; victoire des musulmans sur les Coryachites idolâtres ; ardeur sanguinaire de Mahomet, excusée par les nin:'urs de son temps ; les femmes de la Mecque à la bataille d'Ohod ; clémence naturelle de Mahomet ; traits nombreux de magnanijnité et de miséricorde ; sa rentrée à la Mecque en 050 ; sa douceur égale à son habileté ; autorité morale qu'il exerce sur les siens ; son allocution aux Ansâr de Médine; destruction des idoles à la Caaba; pèlerinage d'adieu; son dernier sermon aux musulmans siu' le mont Arafat ; sa maladie ; sa mort, entre les bras d'Ayésl'.n.

Je. ne prétends pas faire ici une biographie de Malio-

mct, même fort abrégée; ce serait un soin assez inu-

ih

ilr

tile, après celui que j'ai pris au début de cet ouvrage. D'ailleurs la vie du prophète est trop connue pour qu'il y ait à en rappeler de nouveau les détails ; et, si l'on désire les retrouver tout au long, c'est à ses récents historiens qu'il faudrait recourir. Mais je veux m'arrêler au caractère de ce grand homme, et l'étudier suffisamment pour bien comprendre, par ce qu'il a été réellement, l'influence extraordinaire qu'il a exercée sur ses contemporains et sur la postérité. Je voudrais prouver, et je crois n'y avoir pas trop de peine, que Mahomet a été le plus intelligent, le plus religieux, le plus clément des Arabes de son temps, et qu'il n'a dû son empire qu'à sa supériorité ; je voudrais prouver que la religion nouvelle, prêchée par lui, a été un immense bienfait pour les races qui l'ont adoptée, et que cette religion, tout inférieure qu'elle est au christianisme, mérite beaucoup plus d'estime qu'on ne lui en accorde généralement.

Seulement il ne faut jamais isoler Mahomet du milieu dans lequel il a paru; et l'on doit se souvenir toujours qu'il s'agit de l'Arabie au septième siècle de notre ère, et non plus de ce monde gréco-romain, qui est sans doute un incomparable modèle, mais qui ne peut pas être cependant le type exclusif de l'humanité. Rien n'égale le monde chrétien; mais on peut encore être très -grand, tout en restant fort au-dessous de lui, par une imitation louable quoique incomplète.

L'enfance de Mahomet paraît avoir été très-malheu-

reuse ; il ne connut jamais son père Abdallah, mort ' deux mois environ avant sa naissance. Sa mère Amina ne put l'allaiter elle-même que quelques jours, et elle dut le confier à une nourrice, Halimah, des Bénou- Saad, qui consentit à s'en charger, non sans difficullé, parce qu'il était orphelin, et qui l'emmena dans le désert, assez loin de la Mecque. Mais à peine était-il sevré, vers l'âge de deux ans, que cette femme inquiète de certains accidents dans la santé de Fenfant \ d'ailleurs très-fort, dut le rapporter à sa mère. Amina reprit son fils avec la plus vive tendresse, et elle le soigna à l'aide d'une esclave noire Oumm-Ayman, pour qui Mahomet conserva toujours un vif attachement. Il avait six ans environ quand il perdit sa mère, morte au retour d'un voyage à Yalhrib, où elle était allée présenter son fils à une partie de sa famille. L'enfant fut recueilli par son grand-père Abd-el-Moultalib, qui lui montrait une affection toute particulière, et qui se plaisait souvent à lui prédire de hautes destinées. Mais cette protection même devait bientôt, comme les

1 D'un accident assez mal constaté qui était arrivé à l'enfant, on a conclu que Mahomet avait eu dès lors une attaque d'épilepsie, prélude de deux ou trois autres qu'il parait avoir éprouvées beaucoup plus tard dans son âge mûr. Là-dessus la légende mahométane a bâti la fable des deux anges qui auraient ouvert le ventre de l'enfant, et auraient purifié son cœur en lui enlevant la t'ache noire, signe du péché originel. Pour justitier cette invention absurde, les commentateurs musulmans allèguent la sourate xciv, verset 1, qui commence ainsi ; « JN'avons-nous pas ouvert ton cœur, et ôlé le fardeau de tes épaules? » Ceci montre une fois de plus comment se forment les légendes populaires. Voir le récit d'Halimah, la nourrice, dans le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t. l, p. 77.

■Kl

> autres, manquer à l'orphelin; Abd -el-Mouttalib mourait trois ans plus tardi ; et Mahomet âgé de huit ans était remis à la garde de ses oncles, et spécialement à celle d'Abou-Tâlib, qui jouissait d'une grande considération, comme chef du Kitada ou administration des secteurs à donner aux pèlerins.

Ainsi la vie de Mahomet commença par de rudes épreuves, qu'augmentait encore la pauvreté. A la mort de sa mère, il ne reçut pour tout héritage que sa fidèle esclave, un troupeau de moutons et cinq chameaux ; et tout en appartenant à une famille illustre et puissante, il passa sa jeunesse, après son enfance, dans un état voisin de la misère. De là, sans doute, ces habitudes de simplicité et de tempérance désintéressée, qu'il observa toujours rigoureusement et qui lui concilièrent le respect de tous. On sait peu de traits de celte époque de sa vie. Il accompagnait ses oncles dans leurs voyages et dans leurs expéditions guerrières ^ Il y prenait part sans grande activité, avec beaucoup plus de docilité que d'ardeur, sachant se

l'I ! * Abd-el-Mouttalib avait six filles, qui toutes firent une pièce de

vers sur la mort de leur père. Le Sirat-er-raçoul cite ces diverses lamentations ; traduction de M. G. Weil, t. I, p. 81 et suiv,

- Il paraît que dans une de ces expéditions faites à l'occasion des guerres de Fidjâr ou guerres sacrilèges, le jeune Mahomet ramassait ;es flèches de ses oncles, pendant le combat de Nakla, et les leur remetlait. Ceci se comprend s'il n'avait alors que quatorze ans, comme le croit M. Caussin de Perceval, Essai sur Vhistoire des Arabes, t. I. p. 507 ; mais ce serait la preuve d'un courage bien peu ardent s'il avait en effet vingt ans, comme le soutient M Vs. i\'uir, daprès les auteurs arabes les plus autorisés, The Life of Mahomet, t. II, p. 6, et le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t. I, p. 89. Aussi M. Muir

faire aimer de tout le monde et Inspirant le plus vif intérêt aux hommes distingués avec qui il se trouvait en rapports A vingt ans, il gardait encore les troupeaux, fonction presque humiliante pour les hommes, et qu'on laissait habituellement aux jeunes filles des tribus. Mahomet se plaisait à rappeler plus tard que Moïse et David, tous deux prophètes, avaient été des bergers comme lui ; et il est probable que ces occupations nonchalantes convenaient à l'esprit méditatif et rêveur du jeune homme. Elles ne faisaient d'ailleurs qu'ajouter à la solidité de son caractère, qui était d'une maturité précoce, et qui donnait déjà tant de confiance à lous ses compagnons qu'ils lui décernaient le surnom à'El-Amîn^ « l'homme sûr, l'homme fidèle. » Loin des trop faciles plaisirs de la ville, ses mœurs restèrent irréprochables, et sa jeunesse se passa dans une chasteté qui paraît avoir été absolue, bien qu'elle ne fût pas sans combats ^

croit-il pouvoir dire que k le courage physique et Taudace martiale sont des vertus qui ne distinguèrent jamais le prophète, à aucune des périodes de sa vie ».

1 Témoin la prédiction du moine de Bosra, sans parler de colle de son grand-père Abd-el-Moultalib; voir M. Caussin de Perceval, Essai, etc., t. I, p. 320.

'^ On peut lire dans M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. II, p. 14, le récit de deux courses nocturnes que lit le jeune homme pour aller à la Mecque satisfaire les passions de son âge. Arrêté les deux fois par quelque cause imprévue, il sut se dompter et ne succomba plus à la tentation. Cette tradition, qu'onfait remonter à Mahomet lui-même, est rapportée par Tabari, et elle n'a rien que de très-vraisemblable. C'est une grande domination de soi-même; mais elle se conçoit dans une nature délicate et rétléchie comme celle de Mahomet. Il faut ajouter que physiologiquement cette chasteté des premiers temps

La preuve de l'estime qu'on lui accordait, c'est que pauvre, solitaire et jeune comme il l'était, on ne l'en convoquait pas moins aux actes les plus importants de sa IriiDu. Afin de prévenir les désordres qui avaient amené les guerres longues et sanglantes de Fidjâr, quelques-unes des principales familles coraychites s'étaient unies et engagées par serment à protéger les faibles et à leur faire rendre justice. C'était une ligue des honnêtes gens contre les perturbateurs de la paix publique, et elle avait d'autant plus d'utilité qu'elle suppléait à l'absence de tribunaux réguliers, qui fussent assez forts pour faire respecter leurs décisions. Mahomet fut appelé à faire partie de cette société, qui subsista longtemps même après sa mort, et il se fit toujours gloire d'y avoir concouru. Il s'en vantait dans les dernières années de sa vie, et il se croyait même alors étroitement lié par le serment des Foudhoûl\ qu'il avait prêté bien des années auparavant, en compagnie des enfants de Hâchim, des enfants de Zohra et des enfants de Taym. II disait à Ayésha, la plus chère de ses femmes, «qu'il était prêt à répondre immédiatement à l'appel que lui ferait l'homme le plus obscur au nom de ce serment, et qu'il ne vou-

s'accorde bien avec les besoins persistants de l'âge avancé et même de la vieillesse.

i La Fédération dfs Foudlioûl ou Eilf-el-Foudlioûl avait été ainsi appelée en souvenir dune ancienne association formée, sous les Djorliom, par quatre personnages de ce nom, et qui avait eu le même objet. La seconde association paraît avoir eu plus de durée et plus d'efficacité que la première. Voir le Sirat-er-raçoul, traduction de M.G.^Veil.t. I, p. 65.

drait pas pour les plus beaux chameaux de l'Arabie manquer à la foi qu'il avait jurée, il n'y avait pas moins de trente ans\ » Mahomet n'était pas encore marié, quand il entra dans cette ligue honorable, où il n'apportait évidemment que le concours de ses qualités éminentes^

Ce sont également ces qualités qui décidèrent de son mariage avec Khadîdja, sa cousine, riche veuve qui avait repoussé les plus grands partis, et qui, beaucoup plus âgée que Mahomet, de quinze ans au moins, jeta les yeux sur son jeune parent". II avait conquis sa confiance par la probité intelligente qu'il avait déployée dans la conduite d'une de ses caravanes. 11 n'est pas impossible non plus que la personne même de Ma-

* Par ce serment, les associés juraient devant une divinité vengeresse qu'ils prendraient la défense des opprimés, et qu'ils poursuivraient la punition des coupables, tant qu'il y aurait une goutte d'eau dans l'Océan. Les historiens arabes citent plusieurs faits qui attestent que ce n'était pas un serment vain; et quand un acte criminel avait été commis, il suffisait de la menace de l'association pour que le grief fût redressé autant qu'il pouvait l'être.

^ M. Caussin de Perceval, Essai, etc., I, 554, lui donne vingt-cinq ans à cette époque ; il n'est pas encore marié, mais c'est peu de temps avant son mariage. M. W. Muir, au contraire, croit pouvoir affirmer, d'après le secrétaire de WiÀckidi [Kâtib el Wâckidi) que Mahomet n'avait alors que vingt ans; The Life of Mahomet, t. II, p. 10. Cette différence de cinq ans ne laisse pas que d'avoir quelque importance pour démontrer la maturité précoce de Mahomet.

^ Khadîdja était une Coraychite comme Mahomet, et elle descendait au même degré que lui du fameux Cossayy. Elle avait été mariée deux fois et elle avait eu deux fils et une fille. On ne sait pas au juste quelle différence d'âge il y avait entre elle et son troisième mari; mais elle avait au moins quarante ans, quand il en avait vingtcinq.

homet ait séduit Kliadîdja. La tradition ne nous dit pas précisément ce qu'il était à vingt-cinq ans, au moment de son premier mariage; mais, d'après ce qu'elle nous apprend de son extérieur dans un âge plus avancé, on peut conjecturer ce qu'il devait être dans la fleur de sa jeunesse.

D'une (aille un peu au-dessus de la moyenne, il était fortement constitué; sa poitrine et ses épaules étaient larges ; ses mains et ses pieds remarquablement solides, comme toute sa charpente osseuse ; les jointures très fines ; les membres charnus sans être lourds; son cou était long, blanc et très-élégant ; sa tète était fort grosse; le front était développé et toujours serein ; le nez était fort et légèrement aquilin, avec le bout un peu relevé; la bouche était large, avec* des dents très-blanches, saines et éloignées ; ses sourcils minces étaient séparés par une veine qui se gonflait dans les moments d'émotion; ses yeux noirs et brillants étaient ombragés par de longs cils ; sa chevelure, épaisse et noire comme jais, tombait en boucles derrière ses oreilles et jusque sur ses épaules ; sa barbe et ses moustaches étaient abondantes. Comme il arrive assez souvent chez les hommes très-vigoureux, il se tenait mal et il était voûté ; sa démarche, quoique rapide et légère, avait, à Tapparence, quelque chose de pesant, et l'on eût dit qu'il descendait toujours une pente'. D'ailleurs toute sa contenance,

1 Le Strat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t. F, p. 198, donne quelques détails sur la personne de Mahomet.

pleine de force, respirait la douceur et la bienveillance, bien qu'il regardât rarement en face les gens à qui il parlait. Sa physionomie générale était très-reposée et très-tranquille; son teint, ni pâle ni coloré ; sa peau, très-unie, quoique hâlée. En un mot, l'ensemble de sa personne, sans être précisément beau, avait beaucoup de charme, et l'on se sentait attiré vers lui^

Le moral ne démentait pas l'apparence physique; c'étaient les mêmes qualités de puissance et de calme, de bonté et de droiture, de désintéressement et de gravité douce. Il parlait peu et il écoutait plus volontiers ses interlocuteurs. Cependant si l'occasion y prêtait, il ne se refusait point à l'enjouement ni à la plaisanterie. Même quand il fut arrivé au faîte du pouvoir, il ne se permettait pas de brusquer l'entretien avec qui que ce fût, ni de montrer aucun empressement à le finir. Gomme le disent ses historiens, il ne retirait jamais le premier sa main de la main qu'un ami lui avait tendue. Ce n'est pas que sa nature ne fût trèspassionnée; mais il avait une grande domination sur

* Il paraît que Mahomet avait dans le dos une loupe assez développée, qui était entourée et recouverte de poils. C'est un accident assez fréquent, et qui n'a rien que de très-naturel; nrais les dévots musulmans y ont attaché une importance tout à fait extraordinaire. Pour eux, c'était là le signe manifeste de la prophétie et de la mission que Dieu avait confiée à son envoyé. Lorsque Mahomet, encore enfant, accompagna son oncle à Bosra, un moine de cette ville, nommé Bahîra, prétendit reconnaître entre ses deux épaules le signe et le sceau de la prophétie ; voir \eSirat-er-i'açoul, traduction de M. Gt Weii, 1. 1, p. 87, et M. Caussin de Perceval, Essai, etc., t. I, p. 320.

lui-même, et il ne souffrait pas que ses sentiments intérieurs s'exprimassent avec une spontanéité irréfléchie, que plus tard sa raison aurait pu blâmer. Grâce à cet empire qu'il exerçait sur toutes ses actions, il fut, durant sa vie tout entière, de la plus rare sobriété. Quoique très-simple dans ses vêtements, il soignait extrêmement sa personne ; il était d'une propreté recherchée, et la moindre odeur mauvaise lui était insupportable. Habitué à se servir seul, jusqu'aux derniers moments de son existence, même pour les besoins les plus vulgaires, les aliments, les habits, la chaussure, il avait conservé dans tous ces détails mesquins autant de délicatesse que d'indépendance. Comme il n'avait à réclamer l'aide de personne, il était toujours prêt à obhger autrui avec une facilité surprenante, et une générosité qui ne s'est pas un seul jour démentie. Un de ses serviteurs, qui était resté dix-huit ans avec lui, affirmait qu'il n'avait jamais été grondé par son maître, et qu'il en avait reçu des services au moins aussi souvent qu'il lui avait donné les siens ^ Il était d'une force de corps extraordinaire ; et, sans rechercher précisément la fatigue et les périls, il ne les craignait ni ne les fuyait sous aucune forme. Tel était l'homme qu'épousait Khadidja; et l'on comprend que, même beaucoup plus âgée que lui, elle faisait un choix très-raisonnable. Ce qui le prouve, c'est que l'union ne fut pas un instant troublée, et

* M. Gustave Weil, Mohammed der Prophet, p. 545.

CARACTÈRE DE MAHOMET. ' ai

que Mahomet, qui devait plus tard provoquer tant de jalousies légitimes de la part de ses nombreuses femmes, n'en donna pas le moindre motif pendant plus de vingt ans à celle qu'il avait épousée en premières noces, et qui, par la différence de leur âge, aurait pu être aisément sa mère. Il eut de Khadîdja sept enfants : trois fils qui moururent tous en bas âge, et quatre filles, dont la dernière et la plus célèbre fut Fâtima, la femme d'Ali. Devenu riche par son mariage, le jeune Mahomet ne changea rien à ses manières frugales, et il ne profita de sa nouvelle aisance que pour faire du bien autour de lui. Son oncle Abou-Tâlib, qui avait soigné son enfance, était tombé dans la gêne. Mahomet, plein de reconnaissance, se chargea pour l'aider de l'éducation de son dernier fils Ali, à qui il donna plus tard Fâtima. Ce fut aussi vers le même temps qu'il adopta pour fils un jeune esclave chrétien, Zeïd, fils de Hâritha, dans lequel il avait remarqué d'heureuses dispositions. Ces deux enfants aimaient passionnément leur bienfaiteur^, et, le consolant des fils qu'il avait perdus, ils ne cessèrent de lui prodiguer les témoignages du plus absolu dévouement. Dans ce long intervalle de bonheur et de paix do-

* On connaît le fanatique attachement du jeune Ali pour son oncle; quant à Zeïd, fils de Hâritha, enlevé de très-honne hçure du sein de sa famille par quelques guerriers d'une tribu ennemie, il fut retrouvé plus tard par î^on père, qui l'aimait tendrement, et qui n'avait cessé de le chercher. Mahomet le laissa libre de choisir et de retourner avec son père, s'il le préférait. Zeïd n'hésita point, et il voulut rester avec le bienfaiteur qui l'avait affranchi et traité si généreusement. Mahomet l'adopta alors pour fils.

mestique, on ne cite guère qu'une seule circonstance où Mahomet joue quelque rôle, et où il se trouve signalé à l'attention de ses compatriotes. Il avait trente-cinq ans environ, et, depuis dix ans, il était marié à Khadîdja, lorsque les Coraychiles résolurent de rebâtir la Caaba, qui avait besoin des plus urgentes réparations et qui menaçait ruine. Elle n'avait guère que la hauteur d'un homme, et l'on voulait tout à la fois l'exhausser et la recouvrir. Ce fut une affaire très-délicate de régler l'ordre des travaux, parce que chacune des familles les plus puissantes voulaient pieusement y prendre sa part. On avait apaisé, non sans peine, tous les différends ; mais ils se réveillèrent avec la plus extrême violence, quand les constructions furent assez avancées et qu'il s'agit d'y donner une place à la fameuse Pierre noire. C'était à qui revendiquerait ce droit, qui ne pouvait être divisé ; et, comme les amourspropres ne voulaient pas céder, les travaux avaient été interrompus; de toutes parts, on avait couru aux armes. Toutefois, avant d'en venir aux mains, on tint une dernière conférence ; et, sur la proposition du doyen d'âge, on s'accorda pour s'en rapporter à l'arbitrage de la première personne qui entrerait dans la salle où la délibération se passait. Le hasard voulut que celte personne fût Mahomet. Dès qu'on le vit entrer par la porte des Béni-Sheyba, chacun s'écria : t( El Amîn, el Amîn, l'homme sûr, l'homme fidèle! » et l'on attendit son jugement. Mahomet ne trompa point l'attente dont il était l'objet, et il trancha la

CAUAGTÈIIE DE MAHOMET. 95

querelle avec une présence d'esprit et une impartialité étonnantes. Il étendit son manteau à terre, mit la Pierre noire dessus, et pria quatre des principaux chefs des factions ennemies de prendre les coins du manteau pour élever simultanément la pierre ^ à la hauteur qu'elle devait occuper, quatre ou cinq pieds au-dessus du sol. Il la prit alors lui-même, et il la posa de ses propres mains. L'assistance fut pleinement satisfaite, grâce à cette ingénieuse conciliation ; et la paix, menacée depuis quelques jours, fut à l'instant rétabhe. Ce service rendu au public, et ce succès, si facilement obtenu, ne laissèrent pas que d'accroître encore l'estime dont jouissait Mahomet.

Cependant il approchait de la crise qui devait décider du reste de sa vie, et en faire un fondateur de religion ; il avait à cette époque près de quarante-deux ans. Jusqu'alors il avait accepté le culte national; et sans se signaler par une piété particulière envers les idoles, il n'avait jamais témoigné la moindre répugnance à les adorer, comme chacun le faisait autour de lui. 11 est à présumer cependant que des doutes sérieux s'étaient élevés dès longtemps dans son esprit, soit qu'ils lui vinssent spontanément, soit qu'ils lui fussent inspirés par les Hanyfes qu'il connaissait, par Varaca, le cousin deKhadîdja, sa femme, soit même

* La Pierre noire, d'après le témoignage des voyageurs qui l'ont vue, n'a pas plus de six pouces de haut sur huit pouces de long; c'est lrès-probal)lement un simple morceau de basalte, ou peut-être un aérolithe. Voir M. W. Muir, Tlie Life of Mahomet, t. II, p. 55, citant Ali-Bey, Burckhardt et Burton.

aussi par Zeïd, lîls de Hâritha, qui n'avait pas cessé d'être chrétien en devenant le fils adoptif de Mahomet. Il se plaisait à se promener seul dans les environs de la Mecque, livré aux pensées qui peut-être l'occupaient déjà lorsque jadis il gardait les troupeaux, et il se disait certainement que l'idolâtrie n'était pas la religion d'Abraham, et qu'on pouvait y substituer un culte plus raisonnable et plus pur. Chaque année, il se retirait, comme les personnages les plus dévots de la Mecque, sur le mont Hira, pendant les mois sacrés de la trêve ; et là, dans une grotte étroite, qui avait servi à bien d'autres ermites avant lui, il s'abandonnait à ses réflexions, peut-être même à ses extases, dans le silence le plus absolu et dans la tranquillité la plus profonde, sous un climat biûlant, au milieu d'une nature aride et desséchée par un soleil inaltérable. 11 ne sortait de la solitude que pour aller de temps à "autre chercher dans sa maison les aliments indispensables, et il se hâtait de revenir à ses chères méditations.

On doit concevoir quelles excitations ce régime de vie devait causer à une organisation telle que la sienne, et les dispositions d'esprit où il devait être quand il rentrait prés de sa femme et de sa famille. Il paraît bien qu'il eut dès lors ces inspirations ardentes d'où plus tard il tira le Coran. Ce n'étaient pas celles d'un poëte, car il se défendit toujours de l'être à l'exemple de plusieurs de ses contemporains ; mais c'étaient les effusions d'une âme embrasée des senti-

ments qui l'agitaient et bouleversée par ses tempêtes intérieures. D'ailleurs les objets de ces méditations étaient les plus grands que l'esprit de l'homme puisse se proposer : Dieu, l'immortalité de l'âme, les châtiments et les récompenses de la vie éternelle.

Il semble bien constaté que c'est précisément dans un rêve que Mahomet crut avoir la première révélation de sa mission future ^ L'ange Gabriel lui apparut durant son sommeil, tenant et lui donnant un livre qu'il lui enjoignait de lire. Mahomet résista trois fois à cet ordre, et ce ne fut que pour éviter les violences de l'ange qu'il consentit enfin à lire ce qui lui était présenté. A son réveil, il sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur ; c'est l'expression dont il se servait lui-même, si l'on en croit la tradition, pour rappeler cette apparition merveilleuse. Il en fut profondément troublé ; et après avoir raconté à Khadidja le rêve qu'il venait d'avoir, il retourna sur le monl Hira, livré au désespoir et à l'égarement. Il se croyôiit possédé des esprits malins, et il allait peut-être s'ôter la

^ Sur ce point si important, les historiens arabes sont généralement d'accord; c'est en rêve que d'abord Mahomet crut avoir vu l'ange Gabriel, lui apportant un rouleau couvert d'écriture et lui ordonnant de le lire. On peut consulter à ce sujet le Sirdt-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t. I. p. 115, et l'appendice du quatrième cliapitre dans l'ouvrage de M. A. Sprenger, Das Leben, etc., 1. 1, p. 550 et suivantes. Le témoignage vient surtout d'Ayéslia, qui devait avoir entendu répéter mille lois cette curieuse circonstance. Mahomet lui-même paraît l'avoir racontée aussi de cette façon. Ibn-Ishâc tenait le récit d'Azzouhri, lequel le tenait d'Ourva, et Ourva le lenait d'Ayésha elle^ même, si l'on en croit Ibn-Ishàc cité parTabari. Voir M. A. Sprenger> iOid., p. 557i

vie en se précipitant du haut d'un roclier, pour se délivrer du mal affreux qu'il redoutait, quand une voix descendue du ciel et qu'il prit pour celle de l'ange lui dit : « 0 Mahomet, tu es l'Envoyé de Dieu, et je suis Fange Gabriel. » Puis, levant les yeux, il vit l'ange sous une forme humaine, et il put le suivre quelque temps du regard jusqu'à ce qu'il le perdît de vue à l'horizon. Cependant Khadîdja, effrayée de sa longue absence, après l'agitation où elle l'avait laissé, avait envoyé des gens à sa recherche. On le découvrit bientôt ; et, rentré près de sa femme, il lui fit part de sa vision nouvelle, avec une émotion qu'il ne pouvait calmer. Khadîdja le rassura de son mieux ; et comme elle ne pouvait mettre en doute la parfaite sincérité de son mari, qu'elle connaissait depuis de si longues années : « Dieu est mon appui, dit-elle ; il ne permettra point que tu aies le malheur d'être un poëte auquel personne ne doit avoir confiance, ni un possédé des Djinns. Tu dis toujours la vérité ; tu ne manques jamais à ta parole ; nos parents le savent aussi bien que moi. Celui qui tient la vie de Khadîdja entre ses mains m'est témoin que tu seras le prophète de cette nation. Rassure-toi, et bannis le trouble de tes esprits \ »

Cependant Khadîdja, tout en soutenant son mari, n'était pas aussi rassurée qu'elle voulait bien le pa-

1 Pour ne pas être éloiuié de ce langage monothéiste de Khadidja, il faut se rappeler au milieu de quelles doctrines religieuses elle vivait. C'était la doctrine des Hanyfes, qu'elle connaissait par son cousin Varaka et par bien d'autres.

GA11ACTÈ1;E DE MAHO^IET. 97

riùtre ; et à peine avait-elle reçu cette elTrayanle confidence, qu'elle se rendit auprès de son cousin Varaka pour lui en faire part et consulter sa sagesse et ses lumières. Yaraka, déjà fort âgé, s'était converti au clnistianisme ; il avait lu la Bible, et il voyait assidûment des juifs et des chrétiens. Il ne parut pas fort étonné du récit que sa cousine lui faisait. Cependant il lui répondit : « Si ce que tu viens de me dire est vrai, ton mari est visité parle grand Nàmoûs \ qui jadis a visité Moïse; il sera le prophète de ce peuple. Annonce-le-lui, et qu'il se tranquillise. » A quelque temps de là, Varaka, rencontrant prés de la Caaba Mahomet, qui était revenu de sa retraite de Hira, se fit de nouveau raconter la vision par lui ; Varaka lui répéta ce qu'il avait dit à sa femme, mais il njouta : « On te traitera d'imposteur; on te persécutera; on le chassera ; on te combattra violemment. Que ne puis-je vivre jusqu'à cette heure pour l'assister dans cette lutte ! )) En se séparant de Mahomet, il Tembrassa sur le front; et ce fut pour l'âme du nouveau prophète un grand apaisement et une douce consolation ^

* On croit, que Sdmoùs n'est pgs autre chose que la corrapLion arabe dû mot grec Nomos, la Loi ; voir M. W. Muir, t. II, p. 84.

^ Il faut bien se rappeler que tous ces détails viennent, seloQ la tradition, de Mahomet lui-même. Ceci ne veut pas dire, sans doute, qu'ils soient tous de la plus parfaite exactitude; mais ils portent du moins un cachet d'évidente sincérité ; et l'on peut croire que c'est bien ainsi que Mahomet expliquait sa mission à lui-même et aux autres. Voir le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. Wcil, t. I, p. lli, et M. Sprenger, Das Leben etc., 1. 1, p. 555, 536 et 557. Il faut lire aussi les Extraits du Coran, que je donne plus loin, chapitre de Mahomet.

Le sentiment qu'exprimait Yaralva devait èlre \ingt ans plus tard celui de l'Arabie tout entière ; mais alors ce n'était pas môme bien fermement celui de Mahomet, et il avait encore de rudes combats à livrer contre lui-même, et contre tout ce qui l'entourait, avant que sa mission ne fût enfm avérée à ses propres yeux, et surtout auprès des peuples idolâtres auxquels il allait s'adresser.

Ainsi un rêve et une hallucination, voilà l'occasion, je ne dis pas la cause, de la religion nouvelle. C'est dans l'âme de Mahomet que cette religion avait ses racines et ses fondements ; c'est dans les dispositions du peuple arabe qu'elle trouva son triomphe ; mais Mahomet ne se crut l'Envoyé de Dieu que quand un songe l'en eut averti, et que la parole d'un ange, vu et entendu par lui, fut venue lui imposer et lui confirmer sa redoutable mission. Toute sa vie, Mahomet eut une confiance absolue dans les rêves ; et lorsque, quinze ans après, maître de Médine et déjà presque vainqueur de tous ses ennemis, il voulut làire en 627 le pèlerinage de la Mecque qu'il avait dû interrompre depuis sa fuite à Yathrib, c'est encore un songe qui lui avait inspiré ce projet K 11 ne put pas le réaliser comme il le voulait; mais le rêve qu'il avait eu n'en était pas

i Voir M. Caussin de Perceval, Essai sur VMstoire des Arabes, etc., t. III, p. 175, et M. G. Weil, Mohammed der Prophét, p. 173. C'est le fameux voyage à Hodaybiya, Mahomet préféra traiter avec les Coray^ Cliites plutôt que d'employer la violence; mais les musulmans et Omar surtout luireproclièrent de n'avoir pas obéi complètement à l'avis de son rcve.

moins un ordre pour lui ; et s'il n'y avait pas obéi, il se serait regardé comme coupable de résistance à une inspiration divine. Telle était sa superstition à cet égard qu'il disait souvent que « le rêve élait la révélation du prophète'. »

Quant à l'hallucination, on peut d'autant moins la révoquer en doute qu'elle ne se renouvela pas de longtemps, et que Mahomet en fut lui-même épouvanté. Encore hésitant sur sa mission, il désirait, pour y croire, une nouvelle apparition de l'ange; mais elle se fit attendre pendant plus de deux ans, selon quelques'témoignages, pendant six mois selon d'autres. C'est ce que les auteurs musulmans ont appelé llnlervalle ou le Fitreh ; et pendant tout ce temps, l'esprit de Mahomet paraît avoir été livré aux perplexités les plus douloureuses et aux craintes les plus vives. Ce n'était pas moins que la folie qu'il redoutait; et sous l'obsession constante des idées qui l'assiégeaient, il lui semblait qu'il allait perdre la raison. Autour de lui, si ce n'est parmi ses proches, on avait en général cette opinion ; et l'on prenait les désordres de son intelligence en pitié quand on ne les prenait pas en colère.

On a voulu expliquer ce singulier état de Mahomet par des causes purement physiologiques et morbides. On a parlé d'attaques d'épilepsie, auxquelles il aurait été sujet dès son enfance ; et M. A. Sprenger, qui est médecin en même temps que philologue, a consacré

* M. G. V^eW, p. 44, en note, citant Ibn-Isliâc.

100 MAHOMET, ClIAPITIlE III.

un chapitre presque entier à l'iiystérisme de Mahomet'.' J'avoue que des cousidérations de ce genre me touchent ici fort peu, et que l'hyslérisme ou l'épilepsie de Mahomet ue me semble rendre compte de rien. Evidemm.enl il y avait autre chose en lui ; car tous les Iiystériques ne sont pas des prophètes, et c'est précisément cette autre chose, c'est-à-dire son étal moral, qu'il importe de connaître. A mon sens, on comprend bien mieux Mahomet en se reportant aux idées dont il était possédé, ài'ei'tetprodigieux qu'elles produisaient en lui, à l'ascétisme auquel il se condamnait pendant des mois entiers, en un mot à l'ensemble des circonstances dont j'ai parlé un peu plus haut. Dans cette ardente et longue exaltation, il s'est pénétré de la grandeur des croyances qu'il apportait au monde : il s'est pris sincèrement pour l'Envoyé de Dieu, en comparant la pureté de sa foi à la grossièreté de l'idolâtrie qu'il voulait détruire. Comme il le répète vingt fois dans le Coran, il n'a été ni un imposteur ni un égaré. Transporté d'enthousiasme, il a pris pour la voix môme de Dieu la voix qu'il entendait en lui, et il s'est cru prophète comme l'avaient été jadis tous ces

* C'est le Iroisième chapitre du premier Tolume, Das Lehen ttnd die J.ehre (les Mohammad, p. 267 et suiv. M. le docteur A. Sprenger y a traité scientifiquement de l'hystérisme; mais il a considéré cette maladie d'une manière un peu trop générale, sans appliquer directement toutes ces théories à Mahomet. C'est justement dans les annexes à ce chapitre, p. 209, qu'il a réuni tous les textes originaux qui se rapportent à ces défaillances et à ces syncopes du prophète. On ne voit pas en les consultant que ce fût une maladie M'aiment caractérisée, et ce ont des accidents plutôt quune affection chronique.

personnages que la Bible lui oî^frait pour précurseurs et pour modèles ; eux aussi avaient communiqué avec Dieu'.

Je ne voudrais pas établir une comparaison forcée^ entre Socrate et Mahomet, et il y a entre eux toute la différence du monde grec au monde arabe. Mais Socrate aussi avait des espèces d'hallucinations; Socrate se croyait aussi, à ce qu'il semble, une mission divine. Ce n'était pas un ange qui la lui avait imposée, mais c'était l'oracle de Delphes; et plutôt que de renoncer à cette mission, Socrate eût préféré sans hésitation sacrifier sa vie. Devant ses juges, il ne voulut pas la conserver à ce prix. Il y a loin, je l'avoue, de la sérénité du sage grec et de sa gracieuse ironie, aux fougueuses inspirations et aux élans désordonnés du prophète arabe ; il y a loin des dialogues de Platon au Coran ; mais, au fond, il subsiste, de Socrale à Mahomet, ce point de ressemblance; et, s'il n'est pas possible de nier la sincérité du premier, il n'est guère possible de nier la sincérité du second.

* Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitres de Mahomet et dos Prophètes.

- On peut voir dans M. VV. Muir, The Life of Mahomet, t. II, p, 90 cl suiv., un long parallèle entre Mahomet et Jésus-Christ, fait au point de vue de la foi la phis sincère. Quant à M. A. Sprenger, qui croit que Mahomet était hystérique, c'est de Svédenborg qu'il le rapproche ; voir Das Leben und die Lehre des Mohammad, t. I, p. 275 et suiv. : mais la comparaison n'est pas juste. Svédenborg n'est qu'un illuminé, qui n'a rien fondé et qui n'a laissé que le souvenir obscur et presque igiioré des bizarreries de son imagination. Il n'y a rien là qui ressemble à une religion.

Dans l'état actuel du monde religieux où nous sommes, nous comprenons peu ces anxiétés et ces bouleversements des âmes en quête de nouvelles croyances. Parce que nous ne sentons plus ces tempêtes, nous nous les représentons mal dans les autres temps, où nous ne vivons que par l'histoire. Mais quand elles s'élèvent dans ces grands cœurs et dans ces puissants génies, l'aspect éclatant de la vérité qu'ils aperçoivent les éblouit et les transporte hors de toutes les voies ordinaires de l'humanité. Ce contact de l'infmi qu'ils ont un instant entrevu les transfigure ; ils ne se croient plus et on ne les croit plus des hommes comme les autres. De fait, il n'y a point là d'erreur, ni surtout d'imposture ; ces chefs des humains diffèrent du vulgaire, ainsi que dans une armée le général diffère des soldats qui le suivent et lui obéissent. Quand on admet l'action de la Providence sur les affaires humaines, on ne peut se refuser à la retrouver aussi dans ces intelligences dominatrices, qui apparaissent de loin à loin, pour éclairer et conduire le reste des hommes.

Une des préoccupations les plus évidentes de Mahomet dans le Coran, c'est de mettre sa véracité à l'abri de tout soupçon ; El-Amin serait honteux et désolé qu'on le prît pour un menteur : a J'en jure par l'étoile quand elle se couche, s'écrie-t-il dans la sourate ltii^ ; votre compatriote n'est point égaré ; il n'a point été séduit; il ne parle pas sous Pempire de ses passions aveugles. Le Coran est une révélation qui lui a été

faite ; c'est le Terrible, c'est le Vigoureux (l'ange Gabriel), qui l'a instruit. Il planait, se maintenant en équilibre, dans la sphère la plus haute; puis il s'abaissa et resta suspendu dans les airs. Il était à la distance de deux arcs ou plus près encore; et il révéla au serviteur de Dieu ce qu'il avait à lui révéler. Le cœur de Mahomet ne -ment pas; il l'a vu. Élèverezvous des doutes sur ce qu'il a vu? Il a vu la plus grande merveille de son Seigneur ^ » Le Coran est plein d'accents de cette énergie et surtout de cette sincérité. Il ne faut pas plus douter de Mahomet, quand il affirme avoir vu l'ange Gabriel, que nous ne douterions de Socrate affirmant avoir entendu une voix qui lui défendait de franchir le seuil de la maison où il allait entrer. Nous pouvons bien ne pas croire à la réalité du phénomène en lui-même ; mais on peut très-bien admettre la réalité de la vision, pour ces âmes non point égarées mais frappées.

Rien d'ailleurs n'était plus simple que la foi nouvelle : Croire à un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, plein de miséricorde et de bonté, auteur de toutes les merveilles que la nature offre à nos yeux ;

* Coran, sourale lui'', versets l" et suiv. Ailleurs, sourate lxxxî°, versets 17 et suiv. «J'en jure par la nuit quand elle survient, par l'aurore quand elle s'épanouit : le Coran est la parole de l'envoyé illustre (l'ange Gabriel), puissant auprès du maitre du trône, ferme, obéi et fidèle; votre compatriote n'est pas un possédé; il l'a vu distinctement au sommet du ciel... Le Coi^an est un avertissement pour l'univers; » traduction de M. Kasimirski. Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de Mahomet et des Prophètes.

Wi MAHOMET, CHAPITRE HT.

croire à une autre vie où les bons seront récompensés et les méchants seront punis ; prier Dieu matin et soir après s'être purifié par des ablutions ; pratiquer toutes les vertus et surtout l'aumône; enfin reconnaître Mahomet pour l'Envoyé de Dieu et lui obéir à ce titre, tel était le ddgme qui allait régénérer l'Arabie et renverser l'idolâtrie à laquelle elle était livrée.

M. A. Sprenger et M. W. Muir ' ont remarqué avec raison qu'une des plus fortes preuves de la sincérité de Mahomet, c'est que les premières conversions ont toutes été faites parmi ceux avec qui il vivait, Khadîdja, Ali^, Zeïd, fils de Hâritha, Varaka, Abou-becr, son ami le plus intime et le plus cher et qui devait être son successeur. La conversion d'Abou-becr fut de la plus haute importance et en décida bien d'autres autour de lui. Un peu plus jeune que Mahomet, et d'une branche différente des Coravchites, il était fort riche par suite d'heureuses entreprises dans le commerce. Aussi doux et aussi calme que son ami, il s'était rendu populaire par son affabilité et sa bienfaisance. D'im corps petit et assez frêle et d'une beauté remarquable, qui l'avait fait surnommer Atik, il était capable des

» M. A Sprenger, Ihe Life of Mohamnutd, p. 171; et M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. 11, p. 97. C'est M. W. Mair et M. A. Sprenger qu'il faut surtout consulter pour ce? premiers développements de l'Islam; ils ont l'un et l'aulrc recherché curieusement les noms des disciples que Mahomet put gagner au début de sa mission. Il est fort curieux de suivre ces progrès pas à pas.

- Ali n'avait pas alors plus de dix ans, et il eût été facile de le tromper. Quant à Zeïd, il en avait plus de trente. Voir le Sirat-erraçoul, traduction de M. G. Weil, t. 1, p. 110.

résolutions les plus fermes; et la conversion d'un tel personnage aimé et considéré de tout le monde pesait du plus grand poids. 11 proclamait hautement sa con- \iction, et bon nombre de ses amis suivirent son exemple, entre autres Othmàn, fds d'Affan, marchand comme Abou-bccr, el qui devait être le quatrième calife.

En trois ans de prédication secrète, mais constante, la secte nouvelle, qui était encore cachée, comptait à peu près une cinquantaine d'adhérents, tous gagnés un à un et de proche en proche, quelques-uns d'une haute position sociale, et d'autres moins considérables parmi les femmes et les esclaves. Elle se nommait elle-même ïlslam ou l'absolue soumission à la volonté de Dieu ; les croyants s'appelaient les musulmans ou les gens soumis à cette volonté sainte et toute-puissante; ils qualifiaient leurs adversaires du nom de kdfirSy ou gens qui rejettent le message divin, et de miisrhikin., ou gens qui donnent des compagnons h la Divinité au lieu de croire au Dieu unique \

Cependant, les persécutions s'éveillèrent à mesure que l'Islam étendit ses conquêtes et devint public ; et elles prirent une assez vive intensité, lorsque Mahomet alla s'établir dans la maison d'Arcam ^, presque en face

^ M. W. Mnir, TIw Life of Mahomet, I. II, p. 1-47. Ces désignations en sens contraires sont dans la nature même des choses; car c'est une nécessité de se distinguer; et le même lait se reproduit ;i l'origine do toutes les religions.

- La maison d'Arcam tient une grande place dans les traditions musulmanes; c'est presiu"- comme celle d'Analliapindika dans les tra-

de la Caaba, sur le pencliant de la colline "Safâ^ c'eslà-dire dans un des lieux les plus fréquentés de la \ille, où tous les pèlerins devaient nécessairement passer pour l'accomplissement des cérémonies solennelles. Moins de deux ans après, la persécution était assez violente pour que les plus fidèles musulmans dussent émigrer deux fois en Abyssinie et y chercher un refuge; c'était vers Fan 615. C'est qu'en effet les Coraychites, gardiens de la Caaba et du culte national, ne pouvaient supporter plus longtemps les réprobations publiques dont ce culte était l'objet, et les dangers qui le menaçaient, si la secte de Mahomet pouvait l'insulter et le ruiner impunément. Les plus influents d'entre eux allèrent donc trouver Abou-Tâlib, pour le sommer d'imposer silence à son neveu et de faire cesser les audacieuses attaques qu'il se permettait contre les idoles les plus révérées. Par point d'honneur, Abou-Tàlib, qui ne partageait pas les idées novatrices de Mahomet, résolut de le défendre parce qu'il était de sa famille ; et tous les descendants de Hachim et d'Abd-el-Mouttalib s'y engagèrent avec lui, excepté Abou-Lahab. C'était chez les Arabes un devoir strict de protéger ceux auxquels on était allié ; et c'est là ce qui fit que les Coraycbites n'osèrent de longtemps user de violence sur la personne du prophète. S'ils

ditions bouddhiques. Arcam avait été un des premiers convertis, et il fallait qu'il eût quelque mérite tout particulier pour que le prophète consentît à loger chez lui; M. ^^'. Muir, The Li fe of Mahomet ^ t. II. p. 110 et. 417 ; M. A. Sprenger, Das heben und die Lehre des Mohammad, t. II. p. 81.

CAUACTÈIiE DE MAHOMET.

l'avaient tué dès cette époque, ce n'était pas moins qu'une guerre civile qu'ils auraient provoquée ^

Pour Joien connaître la position de Mahomet parmi ses compatriotes, il est curieux d'entendre les reproches que lui adressaient ses adversaires: « Le fils de ton frèie, disaient-ils à Abou-Tàlib, déverse le blâme sur notre religion. Il nous accuse de folie; il accuse nos ancêtres d'erreur et d'impiété. Empêche-le de nous outrager; ou, du moins, reste neutre entre nous et lui; nous aurons bientôt châtié son audace. » Et comme les Coraychites ne pouvaient pas réussir à force ouverte, ils résolurent de décrier Mahomet auprès du peuple et des pèlerins, et de le réduire à l'impuissance par la calomnie. Mais cela même n'était pas facile : « Dirons-nous de lui que c'est un devin? — Non ; il n'en a ni le Ion emphatique ni le langage rimé. — Dirons-nous que c'csl un fou? — Il n'en a pas Tapparence. — Que c'est un poëte inspiré du démon? — Il ne s'exprime pas en vers. — L'appellerons-nous un magicien? — Mais il ne fait point de choses surnaturelles; il ne pratique aucune opération

* C'est surtout dans la biographie anglaise de Mahomet, par M. A, Sprenger, qu'il faut étudier ces mœurs des Arabes (p. 20 et suiv.). M. A. Sprenger est revenu aussi sur ce sujet dans son ouvrage aile-mand (t. II, p. 70 et suiv.). Dans une pièce devers, qui est dans le Slrat-er-raçoul, traduction de M. G. Weil, t. I, p. l'26, 127, 129, et que cite en partie M. Caussin de Perceval (t. I, p. 567), Abou-Tàlib prend vivement la défense de son neveu, et il dit aux Coraychites : « Vous mentez, j'en jure par le saint lemple, si vous dites que noua laisserons verser le sang de Mahomet sans avoir combattu avec l'arc et la lance. »

i08 MAHOMET, CHAPITRE III.

de magie. Son art ne consiste que dans sa parole habile et insinuante ^ » 11 est très-vrai que Mahomet dut ses succès bien plus à la persuasion qu'à la violence. Jl ne recourut jamais aux armes que quand il y fut contraint par ses ennemis, et qu'il ne put pas employer de moyens plus doux.

Les éloges de ses partisans ne sont pas moins démonstratifs que les outrages de ses adversaires; et, lorsque le NéHjàchi ou roi d'Abyssinie demande aux exilés quelques détails sur la religion nouvelle ^, Djâfar, cousin-germain de Mahomet et lils d'Abou- Tâlib, lui répond avec une noble ingénuité : « Nous étions plongés dans les ténèbres de l'ignorance ; nous adorions des idoles. Livrés à toutes nos passions, nous ne connaissions de loi que celle du plus fort, quand Dieu a suscité parmi nous un homme de notre race, illustre par sa naissance, depuis longtemps estimé pour ses vertus. Cet apôtre nous a appelés à professer l'unité de Dieu, à rejeter les superstitions de nos pères,

1 Voir plus loin les ExLrails du Coran, chapitre de Mahomet ; M. Caussin de Perceval, Essai sur V histoire des Arabes, etc., t. I, p. 56G , M. A. Sprenger, Bai Lebeu inid die Lehre des Mohamniad , t. II, p. 76.

- Ce personnage du Nédjàchi ou roi d'Abyssinie tient la conduite la plus généreuse. Non-seulement il accueille les exilés musulmans, et il les reçoit avec bonté; mais, de plus, il refuse leur extradition, que les Coraychiles, poursuivant leur vengeance, sont^venus lui demander. Les courtisans du IN'edjàchi sont d'avis qu'on acquiesce à cette demande ; il leur résiste ; il ne craint même pas de braver une émeute populaire. Il s'expose courageusement de sa personne pour protéger celle de ses hôtes, et il est tout près de quitter le cliristianismc pour rislam. Voir M. Caussin de Perceval, t. I, p. 590 et suiv.

CAUÂCTÈllE DE MAHOMET. 109

à mépriser les dWinilés de pierre et de bois. Il nous a ordonné de fuir le vice, d'être sincères dans nos discours, fidèles à nos engagements, affectueux et bienfaisants envers nos parents et nos voisins. Il nous a défendu d'attaquer Tlionneur des femmes, de dépouiller les orphelins. Il nous a recommandé la prière, raumônc et le jeûne. Nous avons cru à sa mission ; nous avons accepté les dogmes et la morale qu'il nous apportait de la part de Dieu K » Le Nédjâclii était profondément ému en entendant ces belles doctrines de la bouche des disciples. Mais quelle ne devait pas êlre l'émotion de ceux qui les entendaient de la bouche même de Mahomet! C'est une page du Coran qui convertit Omar, dont le fanatisme pour l'idolâtrie n'était pas moins violent qu'il ne le fui ensuite pour l'Islam ^ ; c'étaient les prédications éloquentes du prophète qui touchaient hs cœurs et lui gagnaient chaque jour des appuis, dans les rangs même de ses plus cruels ennemis. Quant à lui, il supportait les reproches, les insultes et les anathèmes avec une inaltérable douceur; c'était par la patience et la longanimité qu'il comptait changer la lutte en victoire. Il a dit bien des fois dans le Coran

* Voir M, Caussin de Perce val, Essai sur lliisLoire des Arabes, clc, 1. I, p. 590 et siiiv.; M. A. Sprcngcr, Dos Leben und die Lehre, clc, l.il, p. 149 et suiv.

- La coiiYcrsicn dOiiiar, lils d'AlkLatlab, est une de celles qui lurent les plus caractéristiques; voir le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. ^Veil, t. I, p. 107. MM. Caussin de Perceval et A. Sprenger l'ont racontée tout.au long, Essai sur l'histoire des Arabes, clc, t, I, p. ôî 0, et Bas lebcu und die Lehre, etc., t. Il, p. 85.

110 MÂllUMËT, CHAPITRE lll.

qu'il n'était cliargé que delà prédication ^ Il résistait, en môme temps, avec non moins de grandeur d'âme, aux offres par lesquelles on essayait de le séduire ; il demeurait également insensible aux menaces et aux promesses, continuant l'apostolat qu'il s'était donné avec une indomptable persévérance, mais non sans beaucoup souffrir.

11 y avait dix ans environ qu'il soutenait ces pénibles combats, et il était arrivé à l'âge de cinquante ans, quand il fit les deux pertes qui pouvaient lui être les plus sensibles et les plus fatales : celle deKhadidja, qui, la première, avait cru en lui et l'avait toujours fortifié dans ses défaillances, et celle de son oncle Abou-Tâlib, qui avait jadis soigné son enfance, avait fait sa fortune, et qui, sans adhérer à la religion de son neveu, n'avait cessé de le défendre contre les Coraychites idolâtres, et de lui assurer la protection toute-puissante du chef de la maison d'Hachim. Privé de ce secours, et désoi'mais peu en sûreté à la 3lecque, Mahomet essaya de propager sa doctrine dans les villes (lu voisinage ; mais une tentative qu'il fit à Taïf échoua complètement, et le prophète pensa y laisser la vie sous les sévices d'auditeurs malveillants-. Toutefois il ne se découragea point ; mais, rentré à la Mecque, grâce à la proteclion de Moutim, fils d'Adi, il dut

* Voir plus loin les Extraits du Coran, chapitre de Mahomet.

- Voir le Sirat-er-raçoul, traduction de M G. Weii, t. II, p. 'iOS, et M. A. Sprenger, Das fxbeii une die Lefire, etc., t. Il, jiage 510; M. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, clc, t. 1, page 406.

CARACTÈKt: DE MAHOMET. Itl

mettre dans ses prédications un peu plus de réserve et de prudence. Il s'adressa de préférence aux étrangers qui venaient dans la \ille, et il se ménagea des intelligences a^'ec les marchands de Yathril), rivaux de ceux do la Mecque. Les conversions étaient plus faciles parmi eux, parce qu'elles exposaient les néophytes à moins de dangers; et bientôt Yathrib eut aussi ses musulmans, peu nombreux, mais très-fidèles. Ils ne furent d'abord que six.

Ce fut cette accession des étrangers, fort habilement calculée, qui sauva 1" Islam. A la Mecque, en face des Coraycliiles intéressés à maintenir l'idolâlrie, il aurait pu périr. A Yathrib, où il y avait beaucoup de juifs, il put se développer dans l'ombre, et le prosélytisme s'y répandit rapidement. Dans une première entrevue secrète que Mahom.et eut sur la colline d'Acaba avec douze hommes de Yathrib, de la tribu des Aus et de celle des Khazradjs, il leur fit prêter à l'Islam un serment qui est célèbi^ dans le monde musulman et qui mérite un durable souvenir dans l'histoire. N'adorer qu'un seul Dieu, ne point voler, ne point tuer ses enfants, ne commettre ni adultère ni fornication, s'abstenir de propos calomnieux, et être dociles à tout ce que le prophèîe leur commanderait de jusie, voilà à quoi s'engageaient les nouveaux musulmans ^ Dans

* Sirat-er-raçoid, traduction de M. G. Weil, l. I, p. 215 M. Caussin de l'ercevaL Essai sur l'histoire des Arabes, etc., t. IF, p. 2 et 7; M. A. Sprenger, Das Leben nnd die Lehre, elc, l. IT, p. 525. Ces deux sermenis d'Acaba montrent Irès-cKTirement l'action de Mahomet sur les gens auxquels il s'adresse, 11 veut leur faire abjurer l'idolâtrie,

112 MAHOMET, CIIAPiTKE III.

une seconde ou une troisième conférence, plus nombreuse que celle ci, et qui se tint encore sur l'Acaba l'année suivante, en 622, le même serment fut renouvelé par soixante- treize hommes et deux femm:s; mais, comme la personne du prophète était de plus en plus menacée à la Mecque, on jura de le défendre par les armes, s'il le fallait ; et Abbas, oncle de Mahomet, qui avait remplacé pour lui Abou- Tâlib, sans être non plus musulman, confia son neveu au courage et à la fidélité des hommes de Yathrib. Il fut donc convenu que^ si le prophète ne se trouvait plus en sûreté dans sa patrie, ses nouveaux disciples lui offraient, au milieu d'eux, un inviolable asile.

Pour plus de précaution, Mahomet nomme douze Nàkibs, ou délégués^: trois parmi les Ans et neuf parmi les Khazradjs, pour préparer toutes les tribus de Yathrib et y répandre la religion nouvelle, en fai-

les gagner à une foi meilleure et corriger des mœurs barbares. A distance, on peut se rire peut-être de ces engagements naïfs; mais, eu se reportant à l époque de Mahomet et aux coutumes atroces ou stupides parmi lesquelles il vit, c'est une entreprise admirable qu'il tente. Ces précepfes, d'ailleurs, sont ceux du Décalogue.

* Il paraît bien que Mahomet prétendit imiter Jésus-Christ en se donnant douze apôtres. C'est l'opinion de M. Caussiu de Perceval , Essai su?' r/iistoire des Arabes, etc., t. III, p. 8, et de M. A. Sprenger, Das UI?en und die Lehre, etc., t. II, p. 552. iNi l'un ni l'autre ne citent l'autorité sur laquelle s'appuie cette tradition. Dans le Coran, sourate v, verset 15, il est dit : « Nous suscitâmes, du milieu des enlants d'Israël, douze chefs, et Dieu dit : Je serai avec vous. » Les commentateurs ont voulu voir dans ce passage une allusion à l'institution des douze Nàkibs.

sant connaître les engagements solennels pris sur la colline d'Acaba. En outre, il envoie àYathrib des missionnaires ^ ; et, quand tout est disposé, il y fait émigrer, par petites troupes, tous les musulmans de la Mecque, afin de les soustraire au danger, qui devenait de jour en jour plus imminent. Il reste seul dans la ville, comme pour couvrir la retraite, avec Abou Becr et Ali, et il ne se retire le dernier que quand sa vie est menacée directement par les Coraychites et qu'il doit se soustraire à l'exécution de leurs complots liomicides. Mahomet quitte alors la Mecque pour s'enfuir à Yathrib, qui prendra désormais le nom de Ville du prophète {Medinet- en-nabi) . C'est l'Hégire, comme l'on sait, ou l'ère musulmane, vers le milieu de l'année 622 ^

Mahomet est alors âgé de cinquante deux ans, et il lui reste à peine dix années pour accomplir toutes les grandes choses qui ont immortalisé son nom. Cette première partie de sa carrière est certainement la plus difficile et la plus féconde , car c'est elle qui a préparé les germes de tout ce qui a suivi. C'est aussi la plus pure ; et tous les récents historiens de Maho-

^ Entre aiilres, Mossâb, fils dOmayr, (|iii paraît avoir joué alors un rôle très-uiile et très-courageux. Voir M. Caussin de Perceval, Essai sur lliistoire des Arabes, etc., t. llï, p. 5 et suiv.

- Il y a, entre les auteurs, de graves di---cussions sur lépoquc précise de l'Hégire, et sur le jour où Mahomet arriva à Médine après de longs détours. D'après le Sirat-er-raçoul, traduction de M. G. NVeil, t. I, p. 248, il y arriva un lundi, le 12 du mois de Rabia-1-avval. On sent qu'il n'y a point à entrer ici dans ces recherches.

lli MAHOMET, CHAPITRE 111.

mel se sont accordés à reconnaître qu'elle est sans lâche. M. W. Muir se complaît à l'avouer hautement ; mais cette indulgence est bien vite compensée par une excessive rigueur. M. W. Muir voudrait, pour l'honneur de Mahomet, qu'il eût terminé sa vie avec la fuite à Médine^ Il ne voit, plus tard, dans toutes ses actions, qu'ambition, rapine, cruauté, débauche, et comme l'inspiration de Satan. 11 me semble que cette sévérité est une injustice presque complète ; et, pour moi, je ne trouve pas que Mahomet soit changé quand il joint au prophète le politique et le fondateur d'État. Jl n'y a de modifié en lui que la situation. L'homme est demeuré le même; et, sans nier les actes qu'on doit désormais lui reprocher, on peut dire qu'il a cédé aux nécessités de la politique bien plus encore qu'à ses passions; qu'il a été aussi clément qu'il lui était permis de l'être ; et que, malgré les circonstances toutes nouvelles où il était placé, il a conservé la meilleure partie des vertus que nous avons jusqu'ici admirées en lui, cl qui étaient trop réelles pour qu'il put si facilement s'en dépouiller. Mais ce n'est plus uniquement le prophète que nous avons à considérer, c'est l'homme de guerre au milieu d un peuple féroce, quoique intelligent, dont il ne partage pas les fureurs, mais dont il doit plus d'une fois assouvir les vengeances, tout en les déplorant.

Les premières mesures que prit Mahomet, après

* M. w. Muir, The Life of Mahomet , t. 11, p. 1)5.

Page 1